‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 4)Chapitre 90 sur 128 · Chez la duchesse douairiorc d'Aiguillon · texte numérisé non relu

Chez la duchesse douairiorc d'Aiguillon

nous parlerons de la grand' maman tout à notre aise, c'est-àdire tout le long du chemin. Le grand-papa vint hier à Paris, le président et madame de Jonsac l le rencontrèrent chez madame Rouillé. Ah ! je remets à le revoir à votre retour. Je vous attends le8ou le 10 de juillet, ai-je tort de prendre ce terme?est-il trop court ? Sachez sans exagération que vingt-quatre heures sont pour moi ce qu'est une année pour vous. Le baron, s'il vous dit la vérité, vous confirmera ce que je vous écris. Je n'ai plus personne aujourd'hui à qui parler, ce qui me console c'est que je n'ai plus rien à dire.

Adieu, je sais et je sens que je vous aime.

J'ai reçu vos brochures, je vous en remercie. C'est, ce me semble, bien peu de chose.

LETTRE GXXX1II

DE MADAME DU DEFPAND A LA DUCHESSE DE CH01SEUL

Ce dimanche, 11 juin «1769.

Je regrette mon baron ; c'était le seul bien qui me restait et d'Hector et de Troie. Mais cependant, chère grand'maman, je vous en renouvelle à tout moment le sacrifice. Je ne trouve de bonheur que dans le vôtre. Je vois tout en vous ; vous êtes pour moi ce qu'était le Verbe divin pour le Père Malebranche; gardez-vous de me pousser sur cette application , vous me jetteriez dans un grand embarras.

Mon Dieu ! que j'aurai de plaisir quand je pourrai causer avec vous. Les lettres sont un faible dédommagement; on a une langue, sans pouvoir parler, des oreilles qui ne font rien entendre, il ne reste qu'un cœur qui fait tout sentir, tout désirer et tout craindre.

J'ai fait un voyage à Ruel, j'ai été parfaitement contente de

1. Nièce du président Hénault, et dont le mari était frère du maréchal d'Aubeterre.

ttO CORRESPONDANCE

la dame du château1; tous ses sentiments sont honnêtes; et comme elle parle toujours sans écouter, tous les serpents du monde ne sauraient la séduire. J'aurais voulu qu'elle eût été notre première mère, nous vivrions éternellement.

Oh ! ma grand* maman, revenez. Je ne puis plus me passer de vous. Mon courage est à bout. Votre chevalier souffre de votre absence, mais c'est à sa manière et non à la mienne, la patience lui est naturelle, et elle est en moi un grand effort.

Ce vilain grand abbé ne m'écrira donc plus, et je vais être actuellement très-mal soignée; parce qu'il se reposera sur le baron, le baron sur lui, et il faudra, si vous ne voulez pas que votre petite-fille soit abandonnée, que vous seule entreteniez la correspondance; j'y gagnerais beaucoup, mais ce serait une fatigue pour vous qui diminuerait mon plaisir et ma satisfaction. Le baron a bien débuté, je doute qu'il persévère. 11 avait besoin d'épancher sa joie; il aurait parlé aux échos, s'il ne m'avait écrit. Je lui répondrai demain ; il ne trouvera plus les fâcheux à son retour; c'est la famille des Thomasseau ; je crois que c'est lui qui me les attirait, car je ne les ai jamais vus qu'en sa présence.

Adieu. J'ai reçu aujourd'hui une lettre d'Angleterre qui n'est point d'un fâcheux! On me dit, à la suite d'un raisonnement, il n'y a que la bonne têle et le cœur encore meilleur de la grand'maman qui sait résister à toutes les illusions.

Il y a dans cette lettre une comparaison de l'éducation à l'inoculation, qui est très-triste et très-ingénieuse. J'ai une admiration stupide pour tout ce qui est spirituel. Je suis pénétrée de ma bêtise et de la crainte qu'on ne daigne plus mo parler.

t. Madame la duchesse d'Aiguillon , douairière

LKTTRE CX.WIV

DK L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND

Clianteloup , 11 juin 1769.

La grand'maman vous écrivit avant-hier, le baron hier et votre capitaine aujourd'hui. Il arriva vendredi matin (le baron) brillant de gloire et de fraîcheur; nous lui parlâmes d'abord de vous, ou de lui, et puis nous en reparlâmes, et puis nous en avons reparlé. Vous êtes plus présente ici qu'à Saint-Joseph ; vous nous accompagnez dans nos voyages et vous devez être bien étonnée des longues courses que vous faites avec nous. Le baron a déjà vu une grande partie de la terre, nous le menons de château en château. Lui et moi, placés sur des grands chevaux, ressemblons assez à des chevaliers errants, la grand' maman à une héroïne de roman, Gatti à un enchanteur. Le petit oncle et la petite sainte sont si bien à cheval que je ne sais à qui les comparer. Hier on nous dit qu'à la Boui daisière, à trois lieues d'ici, était une grotte dont on n'avait jamais pu trouver la fin. Il y avait des serpenta, des lutins, des trésors. Aussitôt nous voilà à cheval, nous arrivons, nous nous armons de pieux et d'épées ; vingt chandelles éclairent notre marche ; nous parvenons à force de courage au bout d'une galerie, nous en enfilons une seconde que nous parcourons entière; notre guide enthousiaste nous en montre plusieurs autres. Vous voyez ces trois tètes : c'est ici que périrent de faim trois moutons qui s'étaient égarés; là, trois hommes pensèrent périr parce que leur chandelle s'était éteinte. — Où est donc le trésor? — Partout et nulle part, on le cherche depuis mille ans. Nous entendîmes beaucoup d'autres propos. Et savez-vous ce que sont ces souterrains, ces galeries, etc., des carrières d'où l'on avait tiré les pierres du château de la Bourdaisière.

Madame la comtesse de Ghoiseul compte partir samedi.

Ut CORRESPONDANCE

Nous en sommes tous bien fâchés, car c'est une vraie perte pour nous. C'en est une bien considérable que l'absence de M. le chevalier de Listenay, que nous regrettons tous les jours. Nous vous regrettons aussi infiniment et nous sommes bien fâchés de ce que vous voyez si noir. Je conçois que les propos de Paris doivent vous affliger, mais ils sont si légers, si ridicules, si peu fondés, qu'on devrait à la fin n'en être plus affecté. Je trouve que tout au plus ils doivent faire l'effet d'une mauvaise musique. Vous en auriez une excellente si vous pouviez entendre le concert de nos sentiments.

A Chanteloup, ce 16 juin 1769.

Où en seriez-vous, ma chère petite-fille, si vous ne comptiez que sur moi pour entretenir votre correspondance? ces messieurs disaient aujourd'hui que j'étais bête, nulle, langoureuse, paresseuse ; ils ont raison : je n'ai point votre abondance, votre imagination, votre gaieté; vous qui vous plaignez toujours, vous êtes une ingrate envers la nature ; vous animez tout, c'est vous qui inspirez les autres, et si vous ne parvenez pas à m' inspirer de l'esprit, je suis bien sûre au moins que vous inspirez le sentiment. 11 n'y a rien de si joli que la description que vous faites à l'abbé de vos cavalcades avec madame la duchesse du Maine; cet abbé prétend qu'il n'a point mérité vos reproches ni vos soupçons, qu'il a toujours été un correspondant fort exact et le sera toujours. Le baron était dans la résolution de se conduire à merveille avec vous pendant son séjour ici; pour le petit oncle, ce n'est pas sa faute si on ne vous parle pas de lui, car il parle sans cesse de vous.

Je suis bien aise que vous soyez délivrée de vos fâcheux. Faites bien mes compliments à l'ami d'Angleterre, qui n'est

DE MADAME DU DEFFA1SD. tilt

point un fâcheux y et remerciez-le de la bonne opinion qu'il a de mon cœur et de ma tête.

Rien n'est si plaisant que le regret que vous avez que madame d'Aiguillon mère n'ait pas été notre première mère, parce qu'elle aurait été insêductible; c'est un mot que je fais pour vous répondre; vous valez bien la peine qu'on crée des mots en votre faveur : j'ai bien ri de votre idée.

Je vois que les Montigny ont beaucoup de part à vos courses, j'en suis bien aise; j'aime infiniment M. Trudaine, j'ai reçu une lettre de lui il y a quelques jours, la plus honnête, la plus franche, la plus remplie d'amitié; j'en ai été extrêmement touchée, je vous prie de le lui bien dire.

Ce sera la petite sainte qui vous portera cette lettre; nous la perdons demain à mon très-grand regret. C'est une excellente femme à l'usée; il est impossible qu'elle perde jamais, et elle gagne toujours. Elle vous dira, ma chère petite-fille, combien on vous aime ici, combien on y est occupé de vous, et combien la grand' maman renchérit sur tous les sentiments que tout le monde a pour vous.

LETTRE CXXXVl

DE L'A D RÉ BARTHÉLÉMY A MADAME DU DE F FA ND

A Chantoloup, ce 21 juin 1769.

Il est trois heures du matin. Je ne pouvais pas dormir. Je me suis levé, je suis monté sur ma fenêtre, où est un balcon ou balustrade qui règne tout le long du corps de logis et qui me sert de pupitre pour vous écrire. J'ai sous mes yeux le plus beau des spectacles, l'air est pur, le ciel serein, toute la nature est dans l'attente, le soleil va se lever. D'un côté, la nuit replie ses voiles ; de l'autre, les roses, les grenats, les rubis, les émeraudes tombent à gros bouillons de dessus la colline ; en face, les flots argentins de la Loire, la verdure dorée des coteaux ; sous ma fenêtre,

des fleurs qui exhalent leurs parfums , le zéphir qui se joue au milieu d'elles, et des ânes qui vont au travail et qui se mettent à braire. C'est un trait qui manque au poëme des saisons. Je laisse là tout ce galimatias pour vous parler un peu de la société. Votre baron, qui m'a enlevé ma chaise auprès de vous, que je devrais haïr et que je suis forcé d'aimer, se porte comme un ange, vit comme un enfant, pense comme un novateur et court toute la journée dans les forêts comme un daim. 11 lit des romans ; je conçois aisément que ce genre doit lui plaire, parce que le merveilleux le touche infiniment. La grand' maman mène toujours la même vie, de l'écriture le matin, du trictrac le reste du jour, peu de promenade à cause du mauvais temps. Elle a reçu de vous hier au soir une lettre très-aimable et dont elle était enchantée comme des précédentes. Je pense qu'elle ne partira d'ici que le 12 ou le 13, qu'elle séjournera deux jours à Paris et ira se tranquilliser dans les camps de Compiègne.

Le petit oncle m'a chargé mille fois de vous dire mille choses pour lui. J'ai grand tort de l'avoir oublié, mais j'oublie toujours les choses simples et qui vont d'elles-mêmes, c'est ce qui fait que je ne vous ai jamais parlé des sentiments qui m'attachent à vous.

A Chanteloup, ro 23 juin 1709.

Voici mon tour pour vous écrire, ma chère petite-fille, et je le vois arriver avec grand plaisir. J'ai rendu les lettres à leur adresse, c'est-à-dire que j'ai dit à chacun ce qui lui revenait de la vôtre, mais j'ai gardé à part moi vos actes d'humilité, parce que je n'aime pas l'humilité. Je me suis bien gardée de faire des questions au baron sur le temps de son séjour, et le moment de son retour, de peur que mes questions ne l'avi-

DE MADAME DU DEFFAND. îi'ô

sassent qu'il n'était pas à Paris ; il a l'air de se trouver bien ici, j'en suis fort aise; j'espère qu'il s'y oubliera par distraction jusqu'à la fin de mon voyage, mais comme il ne vous oubliera pas, ce souvenir pourrait bien me le faire perdre et vous le ramener ; alors il faudra bien vous rendre générosité pour générosité ; Vous me l'aviez cédé, il faudra vous le rendre, et dire : si ma petite-fille en profite, je n'aurai rien perdu.

C'est vous qui m'avez appris l'accident de M. de Pontchartrain; je vous remercie d'avoir pensé à moi dans ce moment, mais vous pouvez vous en rapporter de ma sûreté à ma poltronnerie plus encore qu'à la prudence de l'abbé; cet accident l'a encore augmentée et je la croyais déjà à son comble : cela prouve qu'en moral il n'y a rien de fini.

Je ne vous plaindrai point, ma chère enfant, d'avoir à nous faire la chouette; vous êtes à Paris, au sein de la meilleure société, au centre de toutes les nouvelles, et tous ces avantages sont soutenus chez vous par une imagination brillante et un esprit fertile; au lieu que nous sommes de pauvres provinciaux qui ne savent rien, à qui on ne dit rien, qui ne voyons tout au plus que le soleil quand il veut bien prendre la peine de nous éclairer, et il nous fait rarement cette faveur; réduits à nos pauvres forces, nous avons bientôt épuisé entre nous toutes nos ressources, et nous n'avons à vous offrir que notre stérilité, du moins pour moi, les autres ne trouveraient peut-être pas bon que je fisse ainsi leurs honneurs; c'est donc pour moi que la correspondance est difficile à soutenir, mais le sentiment la soutient et me fera vaincre tous les obstacles pour prouver à ma chère petite-fille combien je l'aime.

DE MADAME DU DBFFAND A LA DUCHESSE DE GHOISEUL

Ce mardi , 27 juin 1769.

« Imagination brillante, esprit fertile...» — Et c'est de moi que vous parlez? Ah I chère grand' maman, si vous n'étiez pas la bonté même, je prendrais ces éloges pour la plus grande ironie; mais je veux croire, et même je le crois, que c'est l'amitié, la reconnaissance et l'habitude de dire tout ce qui peut être le plus agréable qui conduit votre plume.

Vous vous passez de moi , je ne le trouve point extraordinaire ; quelle place puis-je occuper dans votre âme ? Elle est trop bien et trop hermétiquement remplie pour que je ne doive pas être étonnée et ne pas vous savoir un gré infini des soins que vous prenez pour satisfaire en quelque sorte mes sentiments pour vous. Je sens tout l'excès de votre bonté ; aussi, malgré toutes les privations que j'éprouve, je ne me permets pas, non - seulement de m'en plaindre, mais d'en être mécontente.

Gardez mon baron, il est difficile que je tire un grand mérite de ce consentement, il est du genre des sacrifices qu'on fait à Dieu, il s'en contente, et vous ferez de même. Je souffre de bon cœur ce que je ne peux empêcher.

J'écrivis l'autre jour un petit billet au grand-papa, je lui proposais de venir souper chez moi samedi prochain ; sa réponse est très-jolie, il me marque plus de désirs qu'il ne me donne d'espérance. Je ne compte point qu'il y vienne ; et pourquoi y viendrait-il? Oh ! je ne suis point injuste. Je pense que le vrai bonheur de la vie doit se borner à bien manger, à bien digérer, à bien dormir, tout le reste est vanité des vanités.

M. de Pontchartrain est beaucoup mieux ; on espère qu'il

ne mourra pas. Je crois vous avoir mandé ou bien à l'abbé que madame de Valentinois m'avait prié à souper samedi dernier avec les deux maréchales; j'étais dans l'intention d'y aller et je m'en faisais un vrai plaisir, j'appris que le comte de Luzace, M. de Sponheim, y devaient être ; cela changeait l'objet que je m'étais proposé et je n'y fus pas. A la place, je fus prendre du thé l' après-dîner avec madame de Mirepoix ; le souper fut bien remplacé et j'eus toute la satisfaction que je désirais.

Ah! grand' maman, je fis l'application d'un trait de madame de Sévigné, elle dit que la vérité est toujours triomphante, tandis que la fausseté reste accablée sous un monceau de paroles. Rien n'inspire tant de pitié que de voir quelqu'un qui se noie, qui s'accroche à tous les roseaux qu'il entraîne après soi.

On dit que le roi part le 11 pour Chantilly, qu'il sera le 13 à Compiègne, mais vous savez tout cela mieux que moi. Ce que je voudrais savoir, c'est ce que vous comptez faire et quel est le jour que je puis espérer de vous apercevoir.

Vous a-t-on mandé un trait de M. de Richelieu assez plaisant? Je suppose que non. A un voyage de Saint-Hubert pendant le wisk , il établit un petit lansquenet pour enseigner ce jeu à ceux qui ne le savaient pas, il y perdit 250 louis ; les acteurs du wisk se moquèrent de lui , on ne comprenait pas comment, à un si petit jeu, il avait pu perdre une telle somme : Ah! dit-il, en faisant des épaules et des coudes les grâces ou les contorsions que vous lui connaissez, et pesant sur chaque mot :

... « Le plus sage S'enflamme et s'engage Sans savoir comment!... »

Le wisk trouva la plaisanterie bonne et en rit beaucoup. Je tiens ceci de madame de Mirepoix.

Adieu, chère grand'maman. Depuis sept ou huit jours mes

î*8 CORRESPONDANCE

insomnies sont revenues; elles me rendent triste, bête, de mau vaise humeur et très-indigne de vous entretenir.

Chantcloup, ce 30 juin 17G9.

Le baron m'a montré sa lettre, ma chère petite-fille ; elle est charmante, et les miennes très-plates. Je suis accoutumée à la supériorité de l'abbé, et je la lui pardonne; mais celle des autres m'humilie. Je m'en suis vengée sur votre lettre en critiquant : « hermétiquement remplie. » C'est une critique à la Beauvau!... Je critique bien plus encore la pensée. Je ne me passe pas de vous, ma chère enfant, puisque mon cœur ne consent pas à cette privation et qu'il en souffre.

Ne criez plus après votre baron ; vous l'aurez dimanche, et il vous portera toutes les tendresses de la grand'maman. Malgré la jalousie que sa prose m'inspire, je suis obligée de convenir qu'il a été très-aimable ici, et que je le .vois partir avec regret.

Nous avons passé notre journée à commenter la plaisanterie de M. de Richelieu, dont nous n'entendons pas la fin; elle ne serait bonne qu'autant que ce serait une épigramme, et si c'est une épigramme, ce n'était pas à lui à la faire. Ce n'était pas aux gens qui en ont ri à en rire1; et ce n'était pas à la personne qui vous l'a rapportée à la conter5; si ce n'était pas une épigramme, il n'y avait pas le mot pour rire. Expliquez-nous donc cette énigme, nous n'avons pas l'esprit de la deviner. Les provinciaux ont l'esprit lourd et grossier; mais les Parisiens, et es courtisans surtout, a ce que je vois, l'ont fin et délicat,

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