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lie nos vieux romans français; mais son ])oème, estimé en Allemagne, est plein d'une gentillesse tout-à-fait germanique; et Wiéland n'est pas un Arioste. Parmi nous, Armide, transportée sur la scène lyrique, a fait en grande partie la gloire de Quinault. Perrault, qui savait tout gâter, décrédita ce merveilleux par des contes ridicules; mais Voltaire, qui savait tout embellir, le remit pleinement en honneur dans le conte charmant de la Fée Urgelle, et dans un poème admirable que Ton paraît être convenu de relire souvent, et de ne jamais nommer en public.
On s'attend peut-être que nous allons passer à cette troisième série de romans connus sous le nom des Amadis; mais ils n'appartiennent point à l'époque dont nous sommes actuellement occupés. C'est au seizième siècle, à la fin du règne de François 1^^, que l'on commence à les voir paraître; et même alors ils paraissent seulement comme des traductions de l'espagnol. Nous examinerons, quand il en sera tems, s'ils sont originaires de l'Espagne, ou si l'Espagne les tient de l'Italie. Déjà, d'après quelques recherches, nous croyons devoir préférer cette dernière opinion ; mais du moins nous ])araît-il sûr qu'ils ne sont pas d'origine française. Tressan l'affirme toutefois; il les croit même aussi anciens dans notre langue que les romans de la Tahle-Pxonde; mais sur quelle
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autorité? c'est ce qu'il néglige de nous apprendre. Parmi les extraits publiés parTressan, quelquesuns sont agréables. Il avait de la grâce dans l'esprit ; du reste il n'avait pas approfondi l'histoire littéraire. Toute discussion sur ce point serait donc inutile ici comme à l'époque suivante; et, si nous disons aujourd'hui quelques mots des Amadis^ c'est uniquement pour prouver que nous n'avons pas ignoré une opinion trop légèrement émise, et qui n'est fondée ni sur des monumens authentiques, ni sur des témoignages de quelque poids, ni même sur des conjectures probables.
Après les romans qui admettent le merveilleux mêlé à l'histoire, viennent les romans historiques, où l'histoire est pourtant aussi falsifiée que dans les premiers, mais sans aucun mélange de féerie. Hugues -Gapet, Bertrand Duguesclin, Olivier de Glisson, Raoul, sire de Couci, furent les héros de ces nouveaux romans, faibles d'intérêt, et dépourvus d'imagination. Ils parurent au quatorzième siècle: âge inférieur au précédent, comme nous aurons occasion de le prouver dans les considérations générales qui termineront l'époque entière. A la fin du règne de Charles VI et sous le règne de Charles VII, furent composés quelques romans de pure chevalerie : ceux-là méritent de nous arrêter \u\ instant. L'un d'eux est Pierre de Provence^ qui, long-tems après sa composition,
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lut en tros-graiule laveur à la cour galante de François 1^^ et que je criais tiré de quelque ancien roman provençal, composé sous la maison d'Anjou, quand elle gouvernait à la fois la Provence et Naples. Quoi qu'il en soit, la passion de Pierre de Provence pour la belle Maguelonne, fille du roi de Naples; la gloire qu'il acquiert dans les tournois; les trois anneaux qu'il lui donne; sa fuite avec elle; l'enlèvement des trois anneaux par un épervier; la séparation des amans occasionée par cet accident même; les malheurs qu'ils éprouvent séparément; leur réunion dans un hospice, où la princesse, déguisée en sœur converse, prodigue des secours à son amant malade, et lui sauve la vie sans le reconnaître, et sans en être reconnue; les trois anneaux retrouvés ; tant d'événemens terminés par un dénouement heureux : tel est le roman de Pierre de Provence. Il dut plaire à nos aïeux qui savaient aimer. Il y a bien quelquefois un peu de fadeur; mais il y a du véritable amour, et le charme de ce naturel que nous avons déjà remarqué dans le fabliau ^ Aucassin et ISicolette. L'ouvrage est d'ailleurs sagement composé : l'unité d'action y est observée avec rigueur; et, contre l'habitude de nos vieux romanciers, de quelquesuns même de nos romanciers modernes, rien ne détourne un moment de l'intérêt qu'inspirent les principaux personnages.
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Mais il nous reste à rappeler deux productions bien supérieures : je veux dire le petit Jehan de Saintré el Gérard de ]\evers. Tressan mérite beaucoup d'éloges pour avoir rajeuni ces charmans ouvrages, les meilleurs sans contredit de tous les anciens romans français. Dans le premier, plus on s'intéresse aux amours de la dame des Belles Cousines et du jeune Saintré, plus on s'étonne de voir cette princesse, après le départ de son chevalier pour la Terre-Sainte, oublier une passion respectueuse, supporter et bientôt accueillir l'amour grossier de Damp Abbé, qui parvient à la rendre infidèle au milieu des fêtes joyeuses de son opulente abbaye. On applaudit à Saintré, lorsqu'à son retour, outragé devant son ancienne amante, dans les jeux robustes des moines, il prend bientôt sa revanche à des exercices chevaleresques, et fait périr l'infâme prieur, en arrachant à la perfide l'écharpe dont elle n'est plus digne, et qui fut le gage d'un amour qu'elle a trahi. Observons que dans l'ouvrage original elle partage le sort de Damp Abbé : châtiment bien rigoureux sans doute, mais qui pourtant ne choqua point nos ancêtres, tant ils méprisaient la déloyauté en amour comme en tout le reste. Le second roman, moins varié, moins piquant dans ses détails, offre un intérêt beaucoup plus vif. Rien d'aussi tendre que Gérard de Nevers; rien
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tVaussi fidèle que la belle Euriant : aussi l'imprudent Gérard ose-t-il gager dans la cour de Louis VI qu'il ne sera jamais trahi par elle. Lisiard, comte de Forest, accepte la gageure : s'il ne peut réussir auprès d'Euriant, ses Etats appartiendront à Gérard; s'il réussit, les États de Gérard lui appartiendront. Gérard doit rester à la cour: c'est une des conditions; et le comte de Forest part aussitôt pour tenter de séduire Euriant. 11 échoue; mais, par une détestable intrigue avec la gouvernante Gondrée, il obtient des indices qui semblent démontrer qu'il a réussi. Avec quelle peine on voit la sensible et vertueuse Euriant chassée honteusement de la cour de France, aux yeux de son amant, qui la croit lui-même infidèle, et qui déjà n'est plus comte de Nevers! Mais avec quel plaisir on suit Gérard, déguisé en ménestrel, arrivant dans les États qui ne sont plus les siens, inconnu, mais témoin partout des regrets qu'il inspire, et de la haine que l'usurpateur excite, admis sous son déguisement dans ce même château qui fut habité par ses ancêtres! Là, tandis qu'il chante une romance mélancolique, il entend Lisiard et Gondrée se reprocher à demi -voix les crimes qu'ils ont commis ensemble. Sans États, sans biens, mais heureux de l'innocence d'Euriant, bientôt Gérard se fait connaître chez le duc de iMetz, en appelle au jugement de Dieu, frappe
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Lisiard du coup mortel. Lisiard, mourant, confesse à haute voix son imposture. La coupable Gondrée subit un supplice légitime. Unissant le comté de Forest au comté de Nevers, Gérard vient rendre hommage au roi, son suzerain, ramène en triomphe sa fidèle Euriant, et l'épouse au milieu de cette cour de France où leur infortune avait commencé. J'avoue ma prédilection pour ce roman : nul ouvrage, à mon gré, ne représente aussi-bien les mœurs de ces tems peu éclairés, mais où, du moins, les préjugés étaient sincères, où le mot de l'honneur vibrait fortement dans les âmes, où l'on avait une conscience, des passions et des vertus. En passant au genre des nouvelles, nous ne dirons rien du Dolopatos ou Roman des sept sages: recueil de contes orientaux dont nous avons suffisamment parlé dans le discours sur les Fabliaux^; mais nous trouvons, sous le règne de Charles VII, les Cent Nouvelles de la cour de Bourgogne. Elles furent en effet composées dans cette cour, lorsque Louis XI, encore dauphin, crut devoir abandonner le palais de son père, et demander un asile à Philippe-le-Bon. Les principaux auteurs de cet ouvrage sont : le Dauphin, le duc de Bourgogne, le maréchal de Chastellux, le sire de Créqui, et Pierre de Luxembourg, père de ce connétable de Saint-Paul qui fut, dans la suite, une des victimes
I. Voyez />'r/^. 112 et sidv. présent volume. iNott: de l'Edit.)
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de Louis XL Ces Nouvelles en prose sont faites sur le modèle du Décaméron de Bocace et des Cent Nouvelles italiennes, qui parurent manuscrites après le Décaméron. Quelques-unes même sont évidemment tirées de Bocace. D'autres ont été imitées par La Fontaine; mais les narrations, et souvent les titres mêmes offrent une liberté cynique qui ne se trouve ni dans Bocace ni dans La Fontaine. C'était cependant pour amuser les dames que l'on racontait ces nouvelles durant les soirées d'hiver. Duclos prétendait que les plus honnêtes femmes sont celles qui entendent avec le plus d'indulgence les contes un peu libres. Si l'observation est fondée, les dames de la cour de Bourgogne devaient être de bien honnêtes femmes. On a beaucoup écrit pour et contre la moralité des romans; mais jamais question ne fut plus mal posée. Quel genre d'écrire est moral ou immoral dans le sens absolu? Les comédies, ou plutôt les farces de Montfleuri et de Dancourt sont immorales ; mais Tartufe et le Misanthrope sont d'une haute moralité. Qui pourrait comparer sous le point de vue moral Emile et les Sermons du P. Maillart, les romans de Richardson et les ouvrages théologiques de Sanchés? Toutes les productions de l'esprit humain peuvent également porter le cachet du vice et l'empreinte de la vertu. On ne sait pas au juste ce que pensaient sur ce point
le P. du Baiidory, le P. Neuville et le frère Bertier, qui furent, à Finsu de leurs contemporains, les flambeaux du dix-huitième siècle; qui formaient, au fond du collège de Louis-le -Grand, la chambre ardente des réputations : tribunal dispensateur de la gloire, et tribunal bien équitable, car on ne pouvait le soupçonner d'être à la fois juge et partie. Mais le P. Berruyer, comme eux jésuite, a fait de Y histoire du peuple de Dieu un roman fort divertissant. Le P. Médina, cordelier, envoyé au concile de Trente par le bienheureux Philippe II, a conseillé la lecture des romans espagnols. Enéas Sylvius, avant d'être pape, a fait un roman, qui pouvait être meilleur sans péché mortel. Le savant Huet, évêque d'Avranches, a pris la défense de ce genre d'écrire \ On lui attribue même le roman de Diane de Castro. Enfin, par les mains du grand Fénélon, la vertu et le génie ont élevé, dans le roman de Télémaque , un des plus beaux monumens de l'art d'écrire. Veut-on dire qu'il ne faut point séduire l'esprit par des fictions? Qu'importent des fictions que l'on donne pour telles? Il faudra donc condamner jusqu'aux paraboles de l'évangile! non: pour être justes, ne condamnons qu'une seule espèce de fic-
I. Lettre de M. Huet à M. de Segrais, sur V Origine des Romans. Cette lettre est imprimée en tête du roman de Zayde^ de madame de La Fayette. ( Note de l'Éditeur. )
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tions: les impostures que l'on force cJe croire, et qui font le malheur des hommes.
Mais comment faut-il faire un roman ? quelles sont les règles du genre? quel en est le but? quelle est la borne où Ton doit s'arrêter? questions faites pour amuser les casuistes littéraires, tout aussi graves que les casuistes théologiens. Tandis que les critiques de vocation, toujours prêts à décider faute d'examen, veulent resserrer ce genre d'écrire en des cases aussi étroites que leur cervelle, tous les merveilleux sont employés, toutes les formes d'ouvrages sont imitées dans les romans. Ici la mythologie d'Homère éclate avec pompe; là se mêlent ensemble le christianisme et l'islamisme; tantôt la religion d'Odin répand sa tristesse septentrionale; tantôt la riante féerie étale ses prestiges orientaux. Pétrone compose une satire en action, Longus une pastorale, Héliodore une tragédie. Chez les modernes, Fénélon s'approche de l'épopée, pour donner des leçons aux rois et aux peuples; Cervantes, Lesage et Fielding, suivent les traces de la comédie; Richardson réunit les deux genres dramatiques ; Swift, après Rabelais, cache une amère dérision sous le voile transparent de l'allégorie; Montesquieu, dans un roman, traite les questions de morale et de politique; J. J. Rousseau y ajoute les c»rnemens de l'éloquence; et Voltaire, luiiver-
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sel en ce genre comme dans l'ensemble de ses ouvrages, unissant partout la morale et la plaisanterie, aborde la métaphysique dans Candide et la physique générale dans Micromégas, Que doit-on conclure de cet aperçu? qu'il faut bien laisser au génie l'indépendance qu'il a conquise. Si l'on veut partout des poétiques, fixons d'après lui, mais en peu de mots , la poétique des romans. Les moyens sont des hommes qui parlent, écrivent, agissent. La règle est de plaire; le but, d'instruire; l'étendue , celle des idées ; la borne , celle d'une imagination raisonnable.
Tout le monde aime les romans : je ne parle pas de cette foule d'ouvrages frivoles qui se précipitent les uns sur les autres, s'impriment sans devenir publics, et ne sont pas même oubliés; je parle des bons romans : leur nombre est assez considérable. C'est la lecture la plus générale; et cela doit être ainsi. Les romans peuplent la solitude et charment la peine. Au milieu même des hommes, qui n'a pas cherché des hommes dans les livres? L'histoire est souvent désespérante; et le passé ressemble un peu trop au présent. Qui n'a pas eu besoin quelquefois de se réfugier dans le monde idéal pour se consoler du monde réel? Mais, de tous les romans bien faits, les plus relus sont ceux où l'amour domine. Ils font les délices des femmes : elles savent l'inspirer, l'éprouver et
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le peindre. Ils plaisent à tous les âges. Éprouvet-oii les passions ? leur peinture fidèle tourmente, mais intéresse. Quand les passions s'amortissent, leur spectacle intéresse sans tourmenter, comme la tempête que l'on voit du port. Pourquoi tant blâmer les imaginations romanesques? Elles font quelquefois leur malheur, mais elles ont des larmes pour celui des autres. Ce ne sont pas elles qui admettent l'infortune particulière et souvent l'infortune publique comme des élémens nécessaires dans le calcul de leur bonheur. Vous donc qui sentez avec énergie, et qui savez écrire ce que vous sentez, donnez-nous de nouvelles richesses; composez des romans brillans, mais utiles. Si, dans les siècles qui font encore partie du moyen âge, nos vieux romanciers ont peint ce qu'il y avait de mieux alors : l'amour héroïque et la loyauté chevaleresque; si, même au tems des croisades, ils ont accordé des vertus aux ennemis de leur religion; vous, en des tems plus éclairés, laissez aux jongleurs les spectres, les revenans, les présages; ne servez pas l'imposture par la sensibilité; mais que votre éloquence , à la fois véridique et touchante, assure l'empire des idées saines, que des intérêts personnels combattent sans les vaincre, et dont le triomphe est infaillible, parce qu'elles sont fondées sur la nature, et consacrées par le génie.