‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 5)Chapitre 14 sur 73 · SUR LES ROMAINS FRANÇAIS. 1/I · texte numérisé non relu

SUR LES ROMAINS FRANÇAIS. 1/I

mort (.le Ciiiérin, tache d'usurper le duché d'Aquitaine. Pour y réussir, il a recours aux armes des inlidèles, et ne fait pas difficulté d'embrasser la religion de Mahomet. C'est pourtant un scélérat dévot. Aussi , troublé le lendemain par ses remords, il s'enfonce dans une foret, y rencontre un ermite, et se confesse à lui : cet ermite est le géant Robastre. Après avoir entendu l'aveu des crimes d'Hunaut, Robastre, ému du vif repentir que lui témoigne son pénitent, raisonne ainsi en lui-même. « Voilà un misérable à qui le ciel ac- « corde un acte de contrition parfaite. S'il vit ence core, la rechute est infaillible : il finira mal; s'il «meurt en ce moment, il est sauvé. » En conséquence. Termite géant l'absout et l'assomme; après quoi le terrible théologien rend grâce à Dieu d'avoir envoyé une âme en paradis. Ce n'est pas tout : l'amoureux Arnaud et la belle Frégonde sont emprisonnés séparément. Robastre en est informé par la confession qu'il vient d'entendre; il s'agit de les délivrer : c'est toutefois ce qu'il ne peut faire, ni comme guerrier, ni comme confesseur; mais les expédiens ne lui manquent pas. Il va trouver son ami Perdrigon, et lui demande quelques enchantemens. Perdrigon lui représente en vain qu'il ne fait plus le métier, et qu'en se don nant à Dieu il a rompu avec le diable. Robastre, dont on connaît déjà la puissante logique, lui ré-

i5o LEÇON

pond qu'il faut renouer, quitte à rompre de nouveau, et que c'est jouer un excellent tour au diable que de l'obliger à faire du bien. Perdrigon trouve le raisonnement sans réplique. Une triple alliance est formée : le courage, la magie et l'amour^ agissent à la fois; on force les deux prisons. Frégonde aime et fait des vœux; Perdrigon va au sabbat; Arnaud combat avec Robastre; et les amans réunis régnent paisiblement sur l'Aquitaine, en remerciant Dieu des bontés du diable.

Le roman de Gallien le restauré sert de suite au roman de Guérin de Montglave ; et, quoiqu'il lui soit inférieur, il est loin d'être sans mérite. On y trouve l'aventure des Gabs. C'est une suite de gageures faites par plaisanterie, dans la chaleur de l'ivresse, et qu'il faut tenir ensuite comme des gageures faites sérieusement. Là, surtout, l'archevêque Turpin est représenté comme un buveur intrépide. Ogier, Roland, Charlemagne lui-même, n'y jouent guère des rôles plus sensés. Le jeune et tendre Olivier, de la maison d'Aquitaine, est sans contredit le mieux partagé. Cette aventure, dont nous ne croyons pas devoir tenter l'analyse, est rapportée fort librement par Lamonnoye dans la seconde partie du Ménagiana. La Chaussée, et non Grécourt, l'a mise en vers plus licencieux que bien tournés. Récemment elle a été versifiée de nouveau avec la retenue convenable. Les amours d'Olivier et de Jacqueline, fille d'Hugon

SI H LES ROMAINS IRANÇAIS. km

roi inusulinan, n'offrent pas la langueur reprochée à quelques anciens romans; et la manière dont cette aimable princesse est convertie, n'est pas ce (pi'il y a de moins piquant, ni de moins difficile à raconter ^

Voici encore im prince de la maison d'Aquitaine : Iluon de Bordeaux. Le nom de ce héros fabuleux est dépourvu d'harmonie; et les beaux esprits de la Bibliothèque Bleue, ont ajouté une seconde partie très-insipide aux romans qui portent son nom; mais la première partie, c'est-à-dire l'ancien ouvrage, est, après Guériii de Montglave, le meilleurs des romans qui appartiennent à la série des douze pairs de France. Tous les détails qui concernent le petit Oberon, roi de Féerie, sont curieux et pleins d'imagination. Ce petit Oberon, bien supérieur en puissance à tous les monarques, puisqu'il peut tout ce qu'il souhaite, n'a point de commerce avec les démons. C'est au contraire un chrétien fervent, et même un peu formaliste: car il abandonne aux plus rudes épreuves le héros qu'il protège, et qui n'est coupable que d'avoir trop aimé la belle Esclarmonde, avant qu'elle ait été baptisée. Mais tant d'épreuves ont leur terme : la princesse musulmane embrasse le christianisme; elle reçoit le baptême de la propre main du pape; et tout finit par un mariage. 11 est à remarquer que,

I . Voyez l(r cou te des Miracles, tom. III des œuvres anciennes.

dans un grand nombre de ces romans des douze pairs de France, les chevaliers chrétiens épousent des princesses mahométanes : c'est ce que l'on ne voit pas dans les romans de la Table-Ronde-^ et la raison de cette différence ne serait pas facile à déterminer avec précision. Du reste, toutes ces princesses se convertissent sans missionnaire, sans même apprendre leur catéchisme, et seulement par l'amour: puissant moyen de conversion. Semblable en ce point seul à l'Armide du Tasse, chaque héroïne est plus sensible que théologienne ; et la religion du héros qu'elle aime est à ses yeux la seule véritable.

Ces vieux romans français furent traduits dans presque toutes les langues de l'Europe. La renommée des douze pairs de France, et surtout celle de Roland, s'étendit dans les contrées les plus lointaines. Une montagne du royaume de Valence porte le nom de ce héros; et, suivant les traditions du pays, l'abyme qui la sépare d'une autre montagne fut ouvert par un coup d'épée de Roland. Les Grecs modernes racontent à peu près la même chose d'un coup d'épée de saint Paul. Durandal, cette merveilleuse épée de Roland, se conserve encore à Bourse, à ce que prétendent les Turcs. Ils assurent même que Roland fut leur compatriote; mais c'est un conte absurde : il est certain qu'il était Français. En écartant les

SUR LES ROMANS FRANÇAIS. i53

récits fabuleux, tout ce qui restera d'historique, c'est que ce fameux guerrier périt à la bataille de Roucevaux, à la fin du huitième siècle. Un chant de i^uerre, appelé le chant de Roland, fut longtems conservé par la tradition dans les Pyrénées. L'Italien Rojardo% sous Léon X, célébra dans un poème, un peu faible, les exploits et les Amours de Roland; mais, vingt ans après, l'Arioste les immortalisa dans la plus riche épopée qui ait illustré la poésie moderne. L'Arioste emprunte à la romancerie française les enchantemens et les prophéties de Merlin , les hauts faits d'armes de Roland, de Charlemagne et de Renaud de Montauban, jusqu'aux noms de leurs épées et de leurs coursiers ; mais les fictions qu'il adopte deviennent les siennes. Il chante les dames et les paladins, les fées et les héros, la guerre et l'amour; et tout avec une grâce égale, en vers pleins et faciles, rians comme les campagnes de l'Italie, chauds et brillans comme les rayons du jour qui l'éclairé, et plus durables que les monumens qui l'embellissent. Original quand il imite, inimitable quand il invente, il conserve un ordre admirable dans son désordre apparent. Semble-t-il égaré par son

I. Le Bojardo ne vécut point sons Léon X, qui parvint au pontificat le ii mars i5i^>. L'auteur du Roland amoureux était moil au mois de décembre i/i94- (L D.)

imagination vagabonde; tout à coup il Tarréte, et de nouveau la laisse aller, tantôt la promène, et tantôt la précipite, changeant à son gré de route et d'allure, toujours indépendant des règles factices, mais toujours réglé dans ses écarts, toujours maître de son sujet, de ses lecteurs et de lui-même. Nos vieux romanciers, attribuant aux héros qu'ils célébraient des actions au-dessus des forces de l'homme, mettaient sérieusement la grandeur dans l'impossible : erreur commune aux enfans, aux hommes qui prolongent leur enfance, et aux nations qui n'en sont pas sorties. L'Arioste, remettant les choses à leur place, vit la grandeur réelle dans ce qui est impossible au vulgaire, et le ridicule dans l'impossible absolu; mais il fit un nouveau genre, un poème unique, en tirant un égal parti du ridicule et de la grandeur. Un génie moins étendu, un esprit non moins supérieur peut-être, Cervantes, en Espagne, né chez une nation magnanime, mais de son tems un peu exagérée dans ses mœurs, lui donna l'ouvrage dont elle avait le plus besoin : le beau roman de Don Quichotte. On ne voit là que le ridicule, mais le ridicule instructif, et présenté par un maître habile. Voyez comme au merveilleux fait à plaisir par l'imagination de son héros il ajoute le merveilleux même des circonstances que le hasard accumule. Voyez comme bientôt l'examen le plus

SUR LES ROMAINS FRANÇAIS. kk5

simple ramène les effets à des causes naturelles, presque toujours vulgaires, et souvent burlesques: idée large et philosophique, vraie pour les romans; vraie pour ce qui est déjà Thistoire, et pour ce qui doit rètre un jour; susceptible d'applications sans nombre, comme toutes les idées qui résultent d'un protond examen des choses humaines.

Dans les romans des douze pairs de France et dans ceux de la Table-Ronde^ on trouve sans cesse des magiciens et des fées. Quant à la magie proprement dite, elle est de la plus haute antiquité : témoins les magiciens de Pharaon, et la pythonisse d'Endor. La Bible et les poèmes d'Homère, Théocrite et Virgile, tous les poètes, tous les historiens de l'antiquité, quelques-uns même de ses philosophes, les Juifs, les Egyptiens, les Persans, les Grecs, les Romains, les Arabes, ont reconnu, d'un commun accord, le pouvoir de la magie. Simon le magicien n'était pas sans talens, selon les Actes des Apôtres. Un hymne, que l'on chante encore dans nos temples, atteste conjointement le roi David et la Sibylle. Les pères de l'Eglise n'élèvent aucun doute sur le commerce de certains hommes avec le diable. Beaucoup de nos historiens modernes, Mézerai lui-même et le jésuite Daniel, achnettent l'authenticité des faits rapportés à cet égard. T^es tribunaux de l'inquisitif)n n'ont jamais renoncé au plaisir de faire bnV

j5() leçon

1er des magiciens. Nos parlemens ont été souvent du même avis. On sait que la maréchale d'Ancre fut condamnée comme sorcière; et même, à la plus brillante époque du règne de Louis XIV, dans le procès de la Voisin, on eut l'indécence et la sottise d'accuser de sorcellerie la duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons, mère du prince Eugène, et jusqu'au maréchal de Luxembourg. On voit donc qu'avant l'âge précédent, sur des points de quelque importance, on n'avait pas le droit de rire de la simplicité du treizième siècle. Quant à la féerie, considérée sous le point de vue littéraire, on peut employer habilement ce merveilleux qui nous vient des Arabes. N'imitons pas ces critiques à vue courte qui voudraient resserrer le talent dans le petit espace qu'ils aperçoivent. Sans avoir la richesse de l'antique mythologie, ni la gravité du merveilleux purement allégorique, la féerie a de l'originalité, de la grâce, et n'est froide que dans les poètes froids. Pour faire agir les fées et les enchanteurs, sans doute il faut savoir tenir leur baguette; mais l'Alcine de l'Arioste et l'Armide du Tasse suffisent pour répondre à toute objection contre le genre lui-même. Le génie Ariel, dans la Tempête de Shakespeare, n'est pas la moins heureuse création de ce poète anglais dont l'imagination fut puissante. L'Allemand Wiéland adopte la féerie dans son poème d'Obero/i, tiré

Page 1