‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 5)Chapitre 27 sur 73 · Acte I , scène i · texte numérisé non relu

Acte I , scène i

Il faut remarquer que \ Heautontimorumenos est traduit de Ménandre; et l'on peut conclure de ce fait que les poètes grecs de la comédie moderne n'étaient pas plus scrupuleux observateurs des unités de jour et de lieu qu'Aristophane et les poètes tragiques.

L'unité de jour est bien observée dans nos pièces célèbres. Quant à l'unité de lieu , je crois pouvoir affirmer que l'envie de l'observer rigoureusement a fait rejeter de fort beaux sujets à nos poètes tragiques, et plus souvent des beautés supérieures dans les sujets qu'ils avaient choisis. Je crois encore pouvoir affirmer que , malgré tous leurs efforts , ils ont souvent violé cette prétendue

règle.

Peut-on supposer qu'Emilie s'entretienne librement avecCinna d'une conjuration contre Auguste dans la chambre même où ce même Auguste tient conseil, un moment après, avec Maxime etCinna? Peut-on supposer que César et Cléopâtre se tieur nent des propos de galanterie précisément dans la salle du conseil du roi Ptolomée? L'unité de

DANS LES POEMES UR ViM ATIQUES. i/jî

lieu nVst-elle pas évidemment violée dans le Cid et dans Horace? Mais laissons là Corneille, sur lequel beaucoup de gens passeraient condamnation cpiant à cette partie.

Peut-on supposer qu'Ilermione vienne s'entretenir avec sa confidente dans la même chambre où Pyrrhus a reçu l'ambassadeur des Grecs? Peuton supposer que Néron donne audience à sa mère dans l'espèce d'antichambre où Burrhus l'a retenue au commencement de la pièce? Peut -on supposer que Phèdre vienne avouer à OEnone la passion qui la tourmente dans le même endroit où Ton a vu, au commencement de la pièce, Hippolite et son gouverneur, et où l'on verra venir au second acte Aricie et sa confidente?

Le premier acte de VOEdipe de M. de Voltaire se passe dans un vestibule. Est-ce aussi dans un vestibule que Jocaste raconte à sa confidente Egine ses vieilles amours avec Philoctète? Le beau premier acte de Brutus se passe au sénat. Est-ce encore au sénat que se passent les scènes entre Titus et Tullie? Quelques scènes de la Mort de César se passent évidemment danslapiace publique: la dernière, par exemple. Est-ce dans la place publique que César assemble les sénateurs au premier acte? Zamore et ses compagnons sont- ils transférés de leur prison dans la chambre même où l'or-

OEnvres anciennes. IV. ^O

'x\'x UNITÉS DE JOUR ET DE LIEU gueilleux Gusman vient de parler d'amour à la lille de Montèze ?

Je pourrais pousser plus loin cet examen, et je n'ai cité que des chefs-d'oeuvre.

L'unité de lieu n'est point gardée dans quelques-unes de nos comédies estimées: par exemple, dans le Bourgeois gentilhomme ^ dans le Médecin malgré /w« , dans Démocrite amoureux^ dans K Avocat patelin. On demande s'il est possible que l'appartement d'Angélique soit le même endroit où le valet du Joueur attend son maître, le même où le Joueur engage le portrait d'Angélique ? On demande s'il est naturel que le jaloux de \ École des Femmes., qui cache si soigneusement sa pupille, et que, d'ailleurs, Horace a instruit, sans le connaître, de l'amour qu'il sent pour elle; on demande s'il est raisonnable qu'Arnolphe fasse asseoir Agnès au milieu de la rue, qu'il s'asseye auprès d'elle, et que, là, il lui tienne de fort longs discours sur les devoirs d'une femme mariée? On demande si la bienséance, l'action particulière de la pièce et le caractère d'Arnolphe, n exigeaient pas que cette scène se passât dans l'intérieur de sa maison ? On observera cependant qu'il n'est pas très -difficile de resserrer une comédie entière dans les bornes d'une rue, d'un parc ou d'un salon; pour la tragédie, c'est presque une chose impossible de gar-

DANS I-i::S POblAIKS DKAMA IIQUES >.4:»,

iltM- rmiitè de lieu, sans rendre la pièce ou mesquine on invraisemblable. Cette extrême ditterence vient de ce que, dans Faction comique, il sa«it des intérêts d'une ou de deux familles de particuliers, et que, dans l'action d'une véritable tragédie, il s'agit presque toujours des intérêts d'un peuple entier.

11 est bien singulier que deux hommes d'un mérite fort commun , incapables d'écrire convenablement dix vers de tragédie, soient devenus les législateurs du théâtre français : ces deux hommes sont l'abbé d'Aubignac et Dacier. Ils ont répété si souvent, et , pour me servir du mot propre, avec tant d'effronterie, « Les Anciens ont toujours ob- « serve les unités de tems et de lieu , » qu'on les a crus sur leur parole. Tous les successeurs de Corneille ont suivi les lois de l'abbé d'Aubignac. Ils auraient craint de contester un moment aux Anciens une perfection qu'on leur supposait.

Il n'y a pas un mot sur l'unité de lieu ni dans Horace, ni dans Aristote. Quant à l'unité de tems, Aristote dit seulement que la tragédie se renferme dans un tour de soleil , ûxo (y.tav Tuepio^ov vîXiou , ou du moins excède peu cet espace, vi (JLiJcpov e^alXar- T£tv. Il ajoute que l'épopée n'a point de durée déterminée : ce qui n'est pas l'opiâiion des critiques modernes. Il ajoute encore que, dans les premiers tems, la tragédie ressemblait en cela même à l'é-

944 UNITÉS DE JOUR ET DE LIEU, popée: xatToi tô TupÔTov ô|i.oitoç èv rcd<; TpayMOtaiç ToQÎTo éxotouv, x.al ev toiç eVeci ^.

On ferait très-bien de s'en tenir à la pratique et à la théorie des Grecs. On observerait mieux l'unité d'action. On garderait l'unité de jour, sans croire que ce fut un grand défaut de s'étendre jusqu'à deux jours, si cette licence produisait de véritables beautés, ou si elle était nécessaire dans un sujet d'ailleurs bien choisi. On ne croirait pas non plus que ce fût un défaut de se renfermer dans l'enceinte d'une ville , quelquefois même d'en sortir. On se garderait bien de changer souvent le lieu de la scène: ce qui deviendrait fatigant et pénible. On se garderait, bien plus, de passer d'un royaume dans un autre , de renfermer dans une pièce toute la vie d'un héros, ou même de s'étendre souvent au-delà d'un jour. L'indispensable unité d'action est le principe qui saura guider le poète. Une action simple , comme doit être celle des poèmes dramatiques, peut se nouer et se dénouer naturellement dans un seul jour ; mais, je le répète, une action importante pour un peuple entier ne peut avoir que bien rarement tous ses progrès dans un palais, jamais dans une seule chambre.

I. Voyez la Poétique d'Aristote, chap. V, § 3 , sur la différence de la tragédie et de l'épopée. ( Note de l' Editeur.')

or. F,\ VRAISEMBLANCE

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