‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 5)Chapitre 29 sur 73 · DE LA VRAISEMBLANCE · texte numérisé non relu

DE LA VRAISEMBLANCE

peuvent amener un effet surprenant. Mais, si vous préparez une action extraordinaire par des moyens invraisemblables et contraires à la nature, d'une chose merveilleuse vous en faites une chose impossible, qui ne doit plus mériter la croyance des gens sensés; vous révoltez l'amour-propre du spectateur éclairé , qui s'aperçoit que vous cherchez à le tromper, que vous voulez exciter sa pitié par des malheurs imaginaires, qui n'ont jamais pu exister.

L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas.

(BoiLEAu, Art poétique, chant III. )

N'avez-vous pas vu souvent dans la société des gens qui aiment à conter des aventures étonnantes et souvent inventées à plaisir? Parmi cette espèce de menteurs, il y en a quelques-uns d'agréables et beaucoup de maladroits : c'est une image parfaite des poètes. Que la même aventure tragique et merveilleuse soit contée par ces deux sortes de menteurs, l'un vous la présentera sous un jour si faux, y mêlera des circonstances si peu naturelles et si choquantes, qu'au lieu d'être touché de son récit, vous rirez de sa maladresse; et peut-être serez-vous indigné de l'impudence de cet homme qui vous prend pour un enfant ou un stupide, et veut vous persuader des faussetés évidentes. Mais écoutez l'autre : il accompagnera les faits de circonstances si vraisemblables, il aplanira les diffi-

THIÎATKALE. ;»47

ciilles (jui suspendent votre confiance d'une manière si naturelle, par des raisons si insinuantes et SI plausibles; enfin, il vous conduira de vraisemblance en vraisemblance avec tant d'art et de simplicité jusqu'à l'action merveilleuse qu'il veut faire croire, qu'enfin elle vous paraîtra vraie, et que vous serez ému, attendri du même fait qui, dans la bouche de l'autre, n'aurait excité que vos risées et vos mépris.

Il en est de même au théâtre. La vraisemblance est la source principale du plaisir que le poète nous donne: plus il choque la vraisemblance, plus il diminue et détruit notre plaisir. Cela est si vrai que les règles de l'art dramatique, c'est-à-dire, les observations sur les moyens de plaire que cet art doit employer, tendent presque toutes à maintenir la vraisemblance, comme les unités d'action, de jour et de lieu , les entrées et les sorties des acteurs, tout ce qui concerne l'exposition, la simplicité du nœud et le dénouement, qui doit être un effet merveilleux , mais vraisemblable , d'une cause naturelle. Les autres règles générales et particulières qu'on donne encore sur les caractères, les moeurs, les sentimens , les passions, le dialogue, ont aussi pour objet de faire respecter la vraisemblance. Ainsi l'on peut dire que l'auteur qui la viole sans ménagement n'a pas la première notion de l'art dramatique.

Page 1