‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 5)Chapitre 30 sur 73 · DE LA VRAISEMBLANCE · texte numérisé non relu

DE LA VRAISEMBLANCE

J'avoue que le plus souvent ce qui paraît invraisemblable aux esprits éclairés et habiles n'est point aperçu des yeux faibles et ignorans ; que , par cette raison, des pièces qui produisent une grande impression sur la foule n'en font qu'une très -médiocre sur l'âme des connaisseurs; mais l'expérience a démontré que, dans les arts comme en toute chose, pour plaire long-tems , il faut plaire aux esprits bien faits.

Quel est l'ouvrage admiré des gens habiles qui n'ait pas obtenu tôt ou tard les suffrages de la multitude ? Mais quels sont les ouvrages à qui les seuls applaudissemens de la multitude aient pu donner une longue vie ? Il ne faut donc pas dire qu'on doit pardonner les invraisemblances d'une pièce en faveur du plaisir qu'elle nous procure, puisqu'en effet elles troublent ce plaisir que nous cherchons; et, par la même raison, l'on ne doit pas demander à quel point l'illusion du théâtre peut permettre les invraisemblances, puisque, dans tous les cas, les choses invraisemblables détruisent l'illusion. Cependant il est très-raisonnable de dire qu'on doit excuser de légères fautes contre l'invraisemblance , lorsqu'il en résulte des beautés assez grandes pour faire oublier ces défauts. Si , au contraire , ces défauts sont grossiers et multipliés , les beautés qui en peuvent naître touchent faiblement; l'effet qu'elles produisent est

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trop momentané, trop contraire par l'impatience qu'on éprouve avant d'y arriver, pour laisser une impression durable et profonde. On peut donc assurer que l'invraisemblance théâtrale ne doit jamais aller jusqu'à l'absurdité ; que c'est là le point où elle doit s'arrêter; et que des situations, quelque brillantes qu'elles soient, ne peuvent plaire aux bons esprits, si elles sont fondées sur des moyens absurdes.

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