Deux volumes in
PUISSANCE TExMPOK. DES PAPES. 'iS'.^
original est espagnol: il y a neuf ans qu'il existe; et ce n'est ici qu'une traduction. Certes, le traducteur français est un écrivain bien exercé; son style élégant, facile et libre n'est guère celui d'ini honmie obligé de s'assujettir aux pensées d'autrui. L'on doit aussi convenir que l'auteur espagnol avait une raison fort avancée pour un pays d'inquisition. Nos lecteurs pourront en juger. Voici le début de cet ouvrage que nous allons examiner avec l'intérêt qu'appelle son extrême importance , et qu'inspire son exécution littéraire.
« Quiconque a lu l'Evangile sait que Jésusci Christ n'a fondé aucun pouvoir temporel, au- « cune souveraineté politique. Il déclare que son » royaume n'est pas de ce monde; il avertit ses « apôtres de ne point confondre la mission qu'il (c leur donne avec la puissance que les princes de « la terre exercent. Saint Pierre et ses collègues « sont envoyés, non pour gouverner, mais pour a instruire ; et l'autorité dont ils sont revêtus ne « consiste que dans les lumières et les bienfaits a qu'ils ont à répandre. Fidèles à se renfermer « dans les bornes d'un si saint apostolat , loin de «s'ériger en rivaux du pouvoir civil, ils en prou clament au contraire l'indépendance et les droits « sacrés ; l'obéissance aux souverains est un des <' premiers préceptes de leur morale religieuse. <( Résister aux gouvernernens, c'est, disent-ils, ol-
« fenser l'ordonnateur du monde , c'est s'armer « contre Dieu même. »
Tels sont, en effet, les termes qu'employaient saint Mathieu , saint Paul , Tertullien , saint Chrysostôme, personnages dont les autorités sont peu récusables sur ces matières. L'auteur rapporte leur texte au bas des pages; il cite encore des idées, des expressions semblables , tirées d'écrivains du même ordre et du même poids. « Chacun sait, «qu'avant Constantin, continue - t-il , les églises « chrétiennes n'avaient été que des associations « particulières trop souvent proscrites et toujours « étrangères au système politique. Les papes, en « ces tems de persécution et de terreur , n'aspi- « raient point assurément à gouverner des pro- « vinces; ils n'eussent demandé qu'à être impuné- « ment vertueux; et ils n'obtenaient, sur la terre, « d'autre couronne que celle du martyre. »
On sait avec quelle adresse , ou plutôt avec quelle audace , le saint siège a tiré parti de la prétendue donation de Constantin , pièce dont la fausseté , selon le religieux , mais sincère abbé Fleury , est plus universellement reconnue que celle des Décrètales d'Isidore. Ce fut à l'époque de Pépin que l'on produisit ce fantôme ridicule, mais longtemps respecté, mais quelquefois effrayant, puisque, dans la ville de Strasbourg, des malheureux furent brûlés faute d'y croire, et cela vers la fin
fin quinzième siècle, lorsque déjà vivait ce Luther qui (levait si fort ébranler le troue apostolique. L'acte porte tous les caractères d'une fraude pieuse, et fourmille d'absurdités palpables. On conçoit que l'auteur ne perd pas son tems à les réfuter : il les rapporte en partie, et c'est une réfutation victorieuse; il les rapporte, parce qu elles peuvent donner une idée des moyens employés au huitième siècle pour établir la puissance temporelle des papes. Il y trouve encore , et nul aujourd'hui n'oserait contester la justesse de cette observation, il y trouve la mesure de V ignorance publique durant les siècles suivans , ou cette étrange concession , réitérée par les peuples et même par des rois ^ contribuait, en effets au développement politique du saint siège. « Mais , se hâte-t-il d'aj ouït ter, il faut dire aussi qu'à la renaissance des let- « très les premiers rayons de lumière ont suffi f< pour dissiper un si vain prestige. Les écrivains «c du seizième siècle, même ceux d'Italie, ont parlé « avec mépris de la donation de Constantin. L'A- « rioste exprime énergiquement le discrédit où « elle est tombée , et la place au nombre des chi- « mères qu'Astolphe rencontre dans la lune. »
En traversant les cinq siècles écoulés depuis Constantin jusqu'au couronnement de Charlemagne, l'auteur voit l'Italie passer successivement sous la domination des conquérans du nord et
des rois lombards, qui reconnaissaient la souveraineté des empereurs d'Orient sur Rome et son territoire; mais il n'y trouve aucune trace de la puissance pontificale. Les papes, au contraire, parlent et agissent toujours en sujets : tantôt Martin, évêque (c'est la qualification que se donne Martin premier) , s'adresse à l'empereur Constant, son seigneur sérénissime , et souhaite que la grâce d'en haut lui soumette le col de toutes les nations; tantôt le pape Constantin, mandé à la cour impériale par Justinien II, s'empresse d'obéir; tantôt, lorsque Ravenne est prise par les Lombards, Grégoire II, écrivant au duc de Venise, le conjure de se joindre à l'Exarque pour faire rentrer la ville de Ravenne sous la domination impériale , « afin que nous puissions, ajoute-t-il, avec le sert cours du Seigneur, rester inviolablement atta- (c chés au service de nos maîtres Léon et Cons- « tan tin , grands empereurs. »
Ce pape Grégoire II eut des vertus apostoliques , quoique les historiens byzantins ne lui en aient accordé que l'apparence. On lui rend ici une éclatante justice, et au point même d'écarter les reproches de l'ambition souvent renouvelés contre lui. L'auteur ne dissimule pourtant pas qu'à cette époque on voit commencer l'accroissement de l'influence pontificale; et c'est avec beaucoup de sagacité qu'il en découvre les causes nombreuses.
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Il siijnalo le procès des institutions ecclésiastiques, les trésors et les acquisitions territoriales du clergé, ces conciles fréquens dont les débats se mêlaient sans cesse aux affaires politiques; Taffaiblissement de Tenipire grec, et le besoin qu'il avait des évéques de Rome pour soutenir en Italie sa puissance devenue incertaine et vacillante depuis les établissemens des Lombards; le goût ridicule des empereurs pour les subtilités de la controverse; leur violence imprudente et la sagesse habile des papes : contraste qui parut surtout frappant dans les démêlés de Léon l'isaurien et de Grégoire II, au sujet des iconoclastes, et d'un surcroît d'impôts pour les peuples d'Italie; enfin, l'attachement des Romains aux papes qu'ils voyaient sans cesse, tandis que des empereurs invisibles les oubliaient dans le palais de C.ontantinople,etne songaient pas à les protéger, même contre les ennemis de l'empire. « Délaissés par leurs maîtres, « les Romains durent s'attacher à leurs pontifes , «■ alors presque tous Romains, alors aussi presque « tous recommandables. Pères et défenseurs du «peuple, médiateurs entre les grands, chefs de «la religion de l'empire, les papes réunissaient f^ les divers moyens de crédit et d'influence que « donnent les richesses , les bienfaits, les vertus <( et le sacerdoce suprême. Ils conciliaient ou divi- « saient autour d'eux les princes de la terre; et,
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« cette puissance temporelle qu'ils ne possédaient « point encore, ils pouvaient, à leur gré, l'affer- « mir ou l'affaiblir entre les mains d' autrui. »
Lorsque Pepin-le-Bref eut détrôné la dynastie Mérovingienne , sa conscience , alarmée un moment , fut rassurée par le pape Zacharie. Etienne II, successeur de ce pontife, redoutant pour Rome l'ambition d'Astolphe, roi des Lombards, s'adresse à Constantin Copronyme, et, sur l'invitation même du faible empereur, invoque le secours de Pépin, roi des Français. De là cette donation de Pépin , dont Anastase, un siècle après, a garanti l'authenticité , mais qui pourtant ne paraît pas moins fabuleuse que celle de Constantin. S'il faut en croire et cet Anastase et la foule des écrivains qui l'ont copié, Charlemagne, en 774 ? renouvela dans Rome la donation de Pépin en faveur du pape Adrien I^^; il y ajouta la Corse, la Sardaigne , la Sicile, Venise: générosité singulière, puisqu'il n'était ni propriétaire, ni suzerain de ces contrées. Il ne fut promu à l'empire que ving-six ans plus tard. Au tems où l'on veut qu'il ait confirmé la donation de son père , il n'était pas même roi d'Italie: il n'exerçait à Rome que la fonction de patrice dans cette informe république , existante plutôt qu'établie au huitième siècle , sous la souveraineté peu active des empereurs d'Orient. Quant au pape Adrien , il
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îi avait ^ardc d agir ou souverain tie Rome ; et J.oou m, qui vint après lui, n'eut pas non plus cette hardiesse, quoiqu'il fiit loin d'en manquer. Le passage suivant fait voir sous im jour trèssensible l'aspect politique , et , pour ainsi dire , les situations respectives que présentait Rome à cette époque.
« Léon III, succédant, en 796, au pape Adrien, « s'empressa d'adresser à Charlemagne une lettre « d'hommage pareille à toutes celles que ce prince « devait recevoir de ses vassaux. Cependant il « nous reste un monument de la suprématie que (c l'empereur d'Orient conservait sur les Romains ((■ en 797 : c'est une mosaïque, dont Léon III orna « la salle du palais de Latran. On y voit un prince n couronné que les circonstances font reconnaître « pour Constantin V. Un autre prince sans cou- (c ronne et un pape sont représentés à genoux, « et nommés Charles et Léon par une inscription. « L'empereur reçoit un étendard de la main de (f Jésus- Christ; Charlemagne en reçoit un autre « de la main gauche de saint Pierre , qui , de la « droite, donne un pallium au pape. Cette mosaï- (c que est tout à la fois l'emblème de la primauté «de l'empereur, de la puissance du patrice, et '{ des prétentions du pontife. »
Les droits des empereurs d'Orient sur Rome furent abolis en 800, lorsqu'on vit l'empire d'Oc-
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cident renouvelé par l'élection de Charlemagne. Le peuple et la noblesse de Rome firent cette élection. Léon III y concourut lui-même, et depuis reconnut toujours dans ses actes publics l'autorité du nouveau chef de l'empire. Sans s'arrêter à l'opinion, selon nous fort exagérée, des auteurs qui ne font commencer la souveraineté des papes qu'à l'an i355, et ne lui reconnaissent pour base que la renonciation formelle de l'empereur Charles IV aux possessions du Saint-Siège, on peut affirmer du moins qu'il n'en existe aucun vestige avant Louis-le-Débonnaire ; mais, comme l'observe l'auteur, sans être souveraine ^ une puissance peut néanmoins être effective. Les papes furent donc puissans dès la fin du huitième siècle; et, grâce à la protection de Charlemagne, désormais tranquilles dans l'intérieur, ne craignant plus ni les incursions des Lombards , ni l'oubli des empereurs grecs, ils acquirent une autorité qui ploya sous la sienne, mais qui fit ployer celle de son fils.
Quand on jette un coup d'œil sur l'histoire du neuvième siècle, il est facile de voir que la puissance des papes et du clergé s'y accrut avec la rapidité la plus audacieuse, non - seulemetit en Italie , mais dans toutes les contrées dont se composait l'empire de Charlemagne. Le vaste héritage de ce prince devint pour ses faibles successeurs
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un tartioau qui les accabla. D'abord Paschal l", qui i)ccnj3a sept ans la ebaire pontificale; ensuite Ku^ijène II, son successeur immédiat, se firent installer sans avoir obtenu ni demandé le consentement de Louis -le- Débonnaire; et cette négliijence irrespectueuse n'était qu'un prélude des humiliations qui Tattendaient sous le pontificat de Grégoire IV. Ce pape, toutefois, à son avènement, attendit, pour se faire sacrer, que l'empereur eût confirmé son élection ; des souvenirs récens Tintimidaient. Lothaire, fils de Louis, n'avait point la pusillanimité de son père : associé par lui à l'empire, il avait vu impatiemment la conduite du pape Eugène; et bientôt, se rendant à Rome , il y avait exercé avec vigueur toute l'autorité impériale; mais, lorsque ce même Lothaire et les deux autres fils de Louis se liguent contre ce malheureux prince ; lorsque Louis convoque quatre conciles, dont la doctrine ne tend à rien moins qu'à tout concentrer dans la puissance ecclésiastique ; lorsque, persécuté, vaincu par le moine Vala, il relègue son épouse Judith au fond d'un cloître ; lorsque , protégé par un autre moine, il la rappelle, indispose ses plus fidèles amis, dépouille Lothaire du titre d'empereur, alors Grégoire n'est plus le même ; et sa conduite , aussi hardie qu'artificieuse, est peinte énergiquement par l'auteur dont nous analysons l'ouvrage.
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« Ce pape s'allie aux trois princes; il vient en « France avec T^othaire; il y vient sans la permis- (( sion de son souverain : ce que n'avait osé faire (f aucun des pontifes, ses devanciers. Au premier « bruit de l'anathème qu'il va lancer contre l'em- (c pereur , des prélats français ont le courage de « s'écrier que , si Grégoire est venu pour excom- « munier, il s'en retournera excommunié lui- (t même ; mais Agobard , évéque de Lyon , et « plusieurs de ses collègues , soutiennent que c( c'est au pape qu'il faut obéir. Grégoire , de son « côté, adresse aux partisans de Louis une lettre « mémorable , où la puissance séculière est, sans «. aucune sorte d'ambiguïté , assujettie au Saintes Siège. Le terme de frère sent V égalité , dit-il aux « prélats qui l'avaient appelé de ce nom ; sachez (c que ma chaire est au -dessus du trône de Louis. « Cependant Lothaire et ses deux frères ont ras- « semblé leurs troupes en Alsace ; Grégoire est « auprès d'eux , et ne les quitte que pour se ren- « dre, en qualité de médiateur, dans le camp de «Louis. On ne sait comment fit le pape; mais, « dans la nuit même où il prit congé de l'empe- (( reur, les troupes de celui-ci se débandèrent; la a désertion décomposa son armée, et doubla celle « de ses ennemis. Forcé de se livrer à ses fils, il «est détrôné, de Vavis du pape, dit Fleuri; et «Grégoire s'en retourne à Rome, très -affligé.
« selon le même historien, du triomphe des entans « dénaturés qu'il vient de servir. La plaine où il « avait négocié, entre Strasbourg et Bàle, s'appelle « encore aujourd hui le Champ du Mensonge. »
L'empereur, condamné aune pénitence publique , se confessant à genoux devant des prélats , traîné de cloître en cloître , se montra digne de tant d'opprobre , et non de la pitié que ses malheurs inspirèrent à une grande partie des Français. Sa réhabilitation fut la plus grande ignominie qu'il eut endurée. En remontant sur le trône, il consacra , par d'inépuisables complaisances , l'autorité qui l'en avait fait descendre. Il était , de toute manière , fort accessible à la crainte ; et , quoiqu'il eut étudié l'astronomie , une éclipse le fit mourir de peur. Sa mort parut ralentir un moment, sinon l'audace du clergé;, du moins les progrès du pouvoir ecclésiastique. Les évêques d'Aix-la-Chapelle ne réussirent point à dépouiller l'empereur Lothaire; le pape Sergius II, installé sans le consentement de ce prince , fut obligé de l'accepter. Juridiquement interrogé dans Rome , au sein d'une assemblée présidée par Louis , fils de Lothaire, il y prêta serment à l'empereur. Charles -le -Chauve, en France, imita la fermeté dont Lothaire lui donnait l'exemple : il n'admit point les évéques dans le parlement qu'il tint à Épernai ; les usurpations ecclésiastiques furent
réformées; on y prit même quelques mesurer contre Vahus des excommunications ; mais, en cas pareil, la mesure proposée jadis par les prélats restés fidèles à Louis -le- Débonnaire, c'est-à-dire l'excommunication du pape , était la meilleure et la plus sûre , par cela même qu'elle était la moins sérieuse.
Léon IV vint après Sergius : Léon IV , à qui Voltaire , historien si juste , a donné le nom de grande et qu'ici l'on appelle avec raison le pontife le plus 'uénérable du neuvième siècle. « Il for- « tifia Rome, ajoute Fauteur, bâtit le quartier qui « porta le nom de cité Léonine ; et, sans songer « à troubler les autres États, il travailla durant « huit années à la prospérité de celui qu'il gou- « vernait. On ne saurait donner les mêmes éloges « à Nicolas I^^, qui occupa le siège de saint Pierre « depuis 858 jusqu'en 867 ; mais il est l'homme de « son siècle qui a le plus agrandi l'autorité ponti- « ficale. » L'empereur Louis avait fait élire ce pape ; il s'abaissa lui-même en l'honorant outre mesure: il servit d'écuyer au pontife, mena son cheval par la bride ; et , comme l'observe très-bien l'auteur, de pareilles cérémonies ne pouvaient demeurer sans conséquences. Les détails qui suivent nous semblent offrir beaucoup de précision et de clarté. « La puissance de Charlemagne était « alors divisée entre ses nombreux descendans.
" Irois étaient fils de l'empereur Lothaire, savoir: « Louis, héritier de l'empire; Cliaries, roi de Pro- « veiice, et Lotlialre, roi de Lorraine. Leurs on- « des, Louis et Charles, réi^^naient , l'un en Gerce manie, l'autre en France, tandis cpie les fils de (( Pépin, roi d'Aquitaine, déchus du trône de leur » père , n'y remontaient que pour en descendre t( e.ucore. Tous ces princes , presque également « dénués de lumières et d'énergie, déjà si faibles u par leur nombre, l'étaient encore plus par leurs « discordes : chacun d'eux usait contre les autres u la plus grande partie de sa modique puissance. u il ne tenait qu'à Nicolas de se déclarer leur '( maître; et il n'y manqua point. »
Comment y aurait - il manqué, lorsque Louisle-Germanique encourageait l'archevêque de Sens , Yénillon , et quelques autres prélats audacieux à déposer Charles - le -Chauve? lorsque Charlesle-Chauve se plaignait seulement d'une irrégularité de formes , reconnaissait d'ailleurs aux évéques le pouvoir de le déposer, armait à son tour contre Louis cette même autorité usurpatrice à laquelle ils auraient dû résister ensenible, et entendait patiemment les pères du concile de Savounières s'engager à rester unis pour corriger les rois, les grands et les peuples? lorsque enfin Lothaire, afin d'épouser Valdrade , voulant répudier solennellement son épouse Theutberge , la
soumettait à un tribunal d'évéques , faisait rendre des sentences contre elle par les conciles d'Aixla-Chapelle et de Metz , et donnait au pape , qui , en qualité de pontife souverain , annula ces arrêts ecclésiastiques, les apparences d'un protecteur de la justice méconnue et de la faiblesse opprimée ?
Nicolas , par le ministère du légat Arsène , enjoignit au roi Lothaire de reprendre sa première épouse, et fit enlever Valdrade , qu'il appelait une courtisane. Arsène devait la conduire à Rome ; elle trouva moyen de s'échapper. Le Saint-Père , qui voulait la convertir , ne put F excommunier. C'est toujours quelque chose; mais le changement des intérêts changeait les affections de Rome; et en cela même sa politique restait invariable. Il ne faut donc pas s'étonner qu'Adrien II , successeur de Nicolas , ait absous Valdrade , et protégé Lothaire soumis. Charles-le- Chauve et Louis - le - Germanique , oncles de Lothaire , voulaient profiter de sa disgrâce et partager ses États. Rome s'alarmait de leur ambition ; Lothaire promettait de ne plus revoir Valdrade , et jurait qu'il avait rompu tout commerce avec elle depuis qu'elle était excommuniée. Il mourut bientôt ; et cette mort soudaine fut regardée , selon les préjugés du tems , comme la punition de son parjure. Ses oncles consommé-
reiit le partage. Adrien , les chargeant cfanathèmes, adjugea les Etats de Lothairo à Tenipereur Louis. Les droits de l'empereur étaient réels : ils avaient pour bases des traités ; mais ni ces droits, ni ces traités, n'étaient sous la garantie du pape; et, en Germanie comme en France, ses anathèmes furent impuissans. Ici l'auteur donne en substance la lettre énergique, et clique d'un siècle plus éclairé, qu'écrivit au pape un prélat français. Tout le passage est remarquable. « Hincmar, « archevêque de Reims, lui répondit, au nom de « la nation entière, qu'un évéque de Rome n'é- « tait point le dispensateur des couronnes de l'Eu- « rope ; que jamais la France ne recevrait ses « maîtres de la main d'un pape ; que des anathè- « mes lancés contre toute raison , et pour des motifs « purement politiques, n'alarmaient point un roi « de France; qu'avant Nicolas les papes n'avaient « écrit aux princes français que des lettres res- « pectueuses ; qu'en un mot , tout en révérant le « ministère spirituel du pontife romain, on sau- « rait résister efficacement à ses entreprises, toutes « les fois qu'il voudrait être pape et roi tout ence semble. »
Dans le même tems, un autre Hincmar, évéque de Laon, et neveu de l'archevêque de Reims, s'était déclaré pour Carloman, révolté contre son père, Charles-le-Chauve. Adrien, dans sa colère.
donnant un exemple trop souvent suivi par ses successeurs , encourage le fils rebelle ; mais la fermeté du monarque abat l'audace du pontife, qui devient malhabile autant que timide. En adressant au roi de France une lettre humble et repentante , il demande instamment qu'elle reste secrète : ce qui était le plus sûr moyen d'en faire sentir l'importance , et de lui assurer la publicité qu'elle a subie.
Après lui, Jean VIII, inquiété par les Sarrasins qui ravageaient l'Italie , ménagea d'abord les princes chrétiens , et laissa même l'empereur Basile replacer sur le siège de Constantinople le patriarche Photius qu'avait destitué Nicolas premier; mais, quand la mort de l'empereur Louis laissa vaquer l'empire d'Occident, Louis-le-Germanique et Charles -le -Chauve se le disputaient. Jean VIII , profitant des circonstances , et se plaçant lui - même comme arbitre entre les deux frères , favorisa le plus fort au préjudice de l'aîné. Il fit empereur un roi de France ; mais il eut le plaisir de s'en vanter avec emphase , et l'adresse de lui faire acheter, par des .trésors et des complaisances de tout genre , cette couronne impériale , qui bientôt , redevenue vacante , laissa de nouveau le pontife arbitre entre de nouveaux concurrens. « Cette fois, dit l'auteur, Jean se u contenta de la promettre , afin de la tenir a
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« plus liaul prix. Durant trois années, il n'y eut i' pas (l'empereur d'Occident : aucun de ceux qui « convoitaient ce titre n'était assez puissant ])our u le conquérir sans l'intervention de la cour de « Rome.» Il fallut enfin se décider; et le fils de Louis-le-Germanique, Charles-le-Gros , depuis roi de France , fut choisi par Tévèque de Rome, qui, moins d'un siècle après la fondation du nouvel empire , était parvenu à fixer , en souverain , la destinée des petits-enfans de Charlemagne.
Les neuf papes qui ont occupé la chaire de saint Pierre, durant les dix-huit dernières années (lu neuvième siècle, tiennent peu d'espace en cet essai historique, et n'ont rien fait d'assez remarquable pour entrer dans une analyse où nous voudrions en vain tout placer. Une seule observation nous semble essentielle : le pape Formose, en quatre ans, couronna deux empereurs. Le serment d'obéissance que les Romains leur prêtèrent , saitfle droit du seigneur Formose^ en constatant la souveraineté du chef de l'empire , prouve cependant que les papes jouissaient déjà d'une autorité bien distincte. On pouvait, dans les chancelleries, disputer long-tems sur le droit; mais ils régnaient j5>a/' le fait; et c'est toujours ainsi que l'on règne. L'habile et judicieux auteur a nettement indiqué la source de ce rapide agrandissement. (' On a du reconnaître, dit-il, dans le
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t( partage des États de Gharlemagne entre les fils « de Louis-le-Débonnaire , et dans les sous-divi- « sions ultérieures de ces mêmes Etats, la prin- « cipale cause de l'avilissement du pouvoir civil , <( et de la métamorphose du ministère pontifical « en une redoutable puissance. » Si la suprématie des empereurs était souvent avouée par les pontifes , souvent aussi , car il faut bien le dire , la suprématie des pontifes était consacrée par la dévotion des empereurs, ou implorée par l'ambition des prétendans à l'empire. 11 existait une cour de Rome; et, dans les siècles qui vont suivre , nous la verrons , fidèle à son système , étendre son influence politique par son influence sacrée ; prendre une part toujours plus active aux débats sanglans de l'Europe ; diviser les princes pour les gouverner ; irriter ou caresser leurs passions; et, tour à tour audacieuse et souple, dominatrice par choix, obéissante par nécessité, servile même si les tems l'exigent, garder la constante habitude de se montrer forte contre les faibles , mais d'être faible contre les forts.
Le dixième siècle s'ouvre par trente années de scandales , qui , dans les âges précédens , étaient encore inconnus à Rome. Trois femmes patriciennes, Théodora, une seconde Théodora, sa fille , et Marosie, son autre fille , y disposent tour à tour du pontificat. La première fit éhre Sergius III,
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(}ui fut depuis l'amant de Marosle. Trois ans après la mort île Sergius , orrâce aux intrigues de la seconde, on élut son amant, Jean X, qui fut d'ailleurs ini pontife habile, un assez bon guerrier même , et le vainqueur des Sarrasins. Après quatorze ans de règne, il périt en prison, détrôné par Marosie, qui lui donna pour successeurs, d'abord deux de ses favoris, Léon YI , Etienne VII, et enfin son propre fils, Jean XI, qu'elle avait eu du pape Sergius III, et non d'aucun de ses trois maris. Albéric , autre fils de Marosie , mais légitime, ou passant pour tel, sans ôter le pontificat à Jean XI, lui enleva l'autorité, qu'il exerça luimême en qualité de patrice. Il choisissait et gouvernait les papes , redevenus de simples évêques de Rome. « Hors de la ville, dit l'auteur, ces « papes ne possédaient que des propriétés terri- « toriales ; encore les avaient - ils inféodées pour « en tirer parti. Une noblesse armée s'était élevée « dans leurs domaines , qui déjà n'étaient plus « leurs Etats, ou qui même ne l'avaient jamais été. « On ignorait, dans ces tems barbares, l'art d'ad- « ministrer au loin , l'art d'établir sur de grandes « surfaces un système énergique de centralité, de « subordination , de correspondance. Cet art ne '( s'est perfectionné que dans nos tems modernes; « et son absence, au moyen Age, fut peut - être « Fune des principales causes de l'établissement '( et des progrès de l'anarchie féodale. »
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A cet aperçu rapide , et qui décèle si bien un esprit exercé aux théories de l'art social , succèdent quelques traits non moins heureux sur la situation où se trouvait alors l'empire. A proprement parler ^ V empereur cV Occident avait disparu. S'abstenant de ce titre dans ses diplômes, Henri rOiseleur ne se nommait plus que F avoué , Vavocat des Romains; tandis qu'Alberic, indépendant, convoquait périodiquement ses concitoyens en assemblées nationales^ et gouvernait Rome sous des formes républicaines. Mais les talens ne sont point héréditaires : Albéric mourut , ne léguant que du pouvoir à son fils Octavien. Celui -ci, jeune et malhabile, crut s'affermir en joignant à l'autorité civile la dignité pontificale : c'était encore trop peu pour sa faiblesse. Intimidé par Bérenger, roi d'Italie, il eut besoin d'élire un empereur; et tout changea. Il acquit un protecteur, mais il ^e donna un maître; car cet empereur fut Othonle-Grand.
Prompt à secourir Jean XII , Othon dépose Bérenger; et Adalbert, fils de ce prince, s'adjuge à lui-même l'Italie, reçoit l'hommage du pontife, dont il reconnaît l'autorité. Il paraît même l'étendre , mais il se réserve la souveraineté de Rome et de son territoire , fait revivre dans toute sa force le droit de confirmer l'élection des papes, et y ajoute le droit de les déposer. Jean XII se
lii^iie avec Adalberl , son ancien ennemi , pour résister à nn protecteur si redoutable. Admonesté par l'empereur, comme un enfant indocile et même un peu libertin, il se révolte ouvertement; mais il est vaincu. Réfugié à Capoue, il y lance une excommunication contre les évéques qui éliraient un nouveau pape ; et ce nouveau pape n'en est pas moins élu , sous le nom de Léon VIII, par un concile qu'avait convoqué l'empereur. Des émeutes, excitées dans Rome, y font rentrer Jean XII, qui se venge par des proscriptions, et qui périt assassiné. Benoît V , élu par les Romains, est bientôt forcé de rendre hommage à Léon \ III; mais tous deux meurent dans l'année. Les commissaires d'Othon font élire Jean XIIL 11 est bientôt chassé de Rome ; Othon l'y ramène en triomphe, et se souille lui-même, en autorisant des vengeances pontificales. Au reste, ce prince reconquit en peu d'années toute la puissance envahie par les papes dans cette espèce d'interrègne qu'avaient prolongé jusqu'à lui, durant plus d'un siècle , les différens héritiers de Charlemagne. Il voulait même faire de l'Europe chrétienne Tme vaste république, en être le chef suprême , en commander les armées , en convoquer les conciles, en choisir les pontifes, en créer les rois. Dans ces vues, qu'il ne put réaliser, contraint de ménager les prélats allemaiïds , il
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leur accorda des droits régaliens; et, pour affaiblir les papes , il renforça le clergé , qui déjà n'était que trop fort. Le tableau général que présente ici l'auteur est tracé avec un rare talent.
« Le clergé, tant séculier que régulier, acqué- « rait, dans la plupart des contrées européennes, « une puissance formidable , qui l'aurait été da- « vantage encore, si déjà quelques symptômes de « rivalité entre ces deux clergés n'eussent entravé « leur commun agrandissement. Les couvens se « multipliaient de jour en jour, et s'enrichissaient « presque sans mesure. On attendait fort pro- « chainement la fin du monde; le terme des mille « années de l'Église allait expirer; et les dona- « tions à l'Église , spécialement aux monastères , (c passaient pour la garantie la plus sûre contre (' la damnation éternelle. Du sein des cloîtres, s'é- <( levaient d'imposans personnages devant qui « s'abaissaient les trônes de la terre. Dunstan (( s'élance de l'abbaye de Glaston pour gouverner a la Grande - Bretagne , sévir contre les reines , « et mettre les rois en pénitence. Othon-le-Grand « était, à cette époque, le seul prince chrétien <c qui dominât pleinement l'autorité ecclésiasti- « que; et, s'il restait chez quelques peuples des «idées ou des habitudes d'indépendance civile, <c c'était encore parmi les Romains , au centre « même de la chrétienté. »