‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 5)Chapitre 44 sur 73 · DES 1V\1>KS · texte numérisé non relu

DES 1V\1>KS

Des lors du (.'iitrevil on effet, les premiers «ternies (le ces deux lactioiis si connues depuis sous les noms de Guelfes et de Gibelins ; mais la liberté de Rome était le principal objet du parti qui semblait tenir aux pontifes. Bientôt le consul Crescentius , fils de Jean X et de la seconde Théodora , conçut la pensée de rétablir l'ancienne républicpie. Pour secouer le joug des deux Othon, qui tinrent successivement de leurs mains débiles le sceptre qu'avait su porter Othon-le-Grand , il crut devoir reconnaître de nouveau la souveraineté lointaine des empereurs grecs. Après avoir exilé le pape Jean XV , qu'il ne rappela qu'en le soumettant à l'autorité populaire , assiégé luimême dans le mole Adrien par Othon III , il crut aux promesses de l'empereur , et périt victime de la perfidie. Il eut des projets trop au-dessus d'un siècle où s'étaient encore épaissies les vastes ténèbres du moyen âge. Au reste, si, comme on vient de le voir , le clergé , dont l'ignorance était moins profonde que celle des peuples , accrut dans ce siècle et son ascendant et ses richesses , on a vu aussi que le pontificat suprême y fut scandaleux, sans éclat et sans force. Othonle-Grand l'avait comprimé; Hugues-Gapet ne daigna pas l'apercevoir, lorsqu'il détrôna la race (^rlovingienne. « Hugues ne s'adressa point à '< Jean XV, comme jadis Pépin à Zacharie ; et le

Œuvres .'iiicienne». IV. 20

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a bonheur de ne point devoir son élévation au « Saint - Siège fut sans doute l'une des causes « de l'affranchissement de Hugues, de la longue « durée de sa dynastie, et de la propagation des « maximes d'indépendance qui ont distingué et « honoré l'Église gallicane. » Hincmar , archevêque de Reims, avait proclamé ces maximes dès l'âge précédent. Dans celui- ci, un autre archevêque de Reims, Gerbert, les soutint avec une énergie au moins égale. Il devint pape sous le nom de Silvestre II ; et le pape fut infidèle aux principes du prélat : exemple souvent imité par ses successeurs. C'est lui qui força Robert, roi de France, excommunié par Grégoire V, de renvoyer Rerthe , sa parente , qu'il avait épousée sans dispense. Ce faible héritier de Hugues-Capet devint l'esclave d'un pouvoir que son père n'avait pas même employé comme auxiliaire.

Durant la première moitié du onzième siècle, la papauté fut encore plus avilie qu'elle ne l'avait été durant presque tout le dixième ; et , dans ce long abaissement, on n'aurait pu deviner à quelle hauteur elle allait bientôt s'élever. Les efforts d'un second Crescentius , pour reconquérir la liberté romaine, furent momentanés et stériles. Renoît VIII, et Jean XIX , son successeur , quoiqu'il fut son frère , accusés tous deux par l'histoire d'avoir acheté le pontificat, qui dès -lors était à l'encan,

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se soutinrent tour à tour , grâce à la protection des empereurs Henri de Bavière et Conrad-le-Salique; mais l'empereur Henri IH exerça dans Eonie une autorité supérieure encore à celle de ses prédécesseurs , à celle même d'Othon - le - Grand. On vit trois papes à la fois : Benoît IX, extrêmement jeune, mais déjà célèbre par ses vols et pai' ses débauches; Silvestre HI , élu pour son argent, suivant la mode établie; et Grégoire yi, à qui Benoit IX vendit la papauté , du moins en partie; car lui-même en garda sa part. Après des exconmiunications mutuelles , qui ne pouvaient effrayer des gens du métier, les triumvirs sacrés firent sans doute quelque transaction à l'amiable; car tous trois demeuraient à Rome : Benoît au palais de Lalran, Silvestre au Vatican, Grégoire à Sainte-Marie-Majeure; chacun dans son palais, et, selon Voltaire, chacun avec sa maîtresse. Cette farce ne pouvait durer : malgré son extrême ridicule, elle indignait les gens sérieux. Ce fut donc sans aucun obstacle qu'Henri III, passant en Italie, destitua d'un seul coup trois papes italiens. Nulle réclamation ne s'éleva non plus lorsqu'en moins de quatre années il fit élire trois papes allemands : un Suidger, évêque de Bamberg; un Poppon, évèque de Brixen; et enfin son propre cousin, Brunon , qui prit le nom de Léon IX , et mit nu

terme aux scènes burlesques dont Rome avait été vingt ans le théâtre.

Ici apparaît cet Hildebrand, si célèbre dans les annales ecclésiastiques , remarquable sous six pontifes, avant d'être pontife lui-même, et toujours plus imposant de règne en règne ; pareil à ces statues colossales que l'on aperçoit dans le lointain , et qui semblent grandir à mesure qu'on s'en approche. Écouté par Léon IX , accueilli par Victor II , à peine est-il cardinal , et c'est lui qui déjà gouverne l'Église; lui qui, sous Etienne IX, rend désormais le mariage incompatible avec le sacerdoce, et fait excommunier comme hérétiques les prêtres qui n'abandonneraient pas à l'instant leurs épouses ; lui qui, sous Nicolas II, excluant de l'élection des papes le clergé, la noblesse et le peuple, y admet les seuls cardinaux évêques , à la charge de s'adjoindre ensuite les cardinaux clercs , d'obtenir le consentement des fidèles, et de plus celui du futur empereur Henri ^ dont le droit, attaché depuis Charlemagne à la couronne impériale , se trouve métamorphosé tout à coup en un privilège individuel, accordé par le Siège apostolique. C'est encore Hildebrand qui, sous le même pape, faisant défendre à tout ecclésiastique de recevoir d'un laïque aucun bénéfice, même gratuit, commence la longue querelle des investitures; lui qui , érigeant le pontife

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en dispensateur des couronnes, tonde le royaume de Naples en faveur de Robert Guiscard , devenu vassal du Saint-Siège. Après avoir exercé toute la puissance durant le pontificat d'Alexandre II, Hildebrand lui succède enfin, sous le nom de Grégoire VII; et, si l'on demande pourquoi cet homme , avide d'empire , fut si lent à ceindre la tiare , l'auteur a trop bien éclairci ce point pour ne pas le laisser répondre.

« C'était à l'agrandissement illimité de la puis- « sance pontificale , bien plus qu'à son élévation u personnelle , que l'entraînaient ses opinions et « son caractère. On ne remarque dans sa conduite « aucun de ces ménagemens que l'intérêt privé f « conseille ; elle a toute la roideur d'un système « inflexible dont il n'est jamais permis de comte promettre l'intégrité par des concessions ou des « complaisances. Son zèle , qui n'est pas seulement « actif, mais audacieux, opiniâtre, inconsidéré, « lui vient d'une persuasion incurable. Hildebrand « aurait été le martyr de la théocratie , si les cir- « constances l'eussent exigé : il ne s'en fallut « guère. Comme tous les enthousiastes rigides, a il se crut désintéressé , et fut sans remords le « fléau du monde. Sans doute que les intérêts « sont le mobile des actions humaines ; mais le « triomphe d'une opinion est aussi un intérêt ; et '( sacrifier à cohn-ià tous les autres, c'est, dans

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« chaque siècle, la destinée de quelques hommes. « Il en est qui , attentifs à ne rien troubler autour « d'eux , ne compromettent que leurs propres «jouissances : ceux-là sont d'autant plus excusa- « blés que c'est peut-être à la vérité qu'ils oftf frent un si pur et si modeste sacrifice. D'autres, « comme Hildebrand , peuvent acquérir, par les « privations qu'ils s'imposent , le droit d'ébranler « et de tourmenter les peuples; et leurs sombres (f erreurs coûtent des désastres à la terre. »

Par l'ascendant de Grégoire VII, Mathilde, comtesse de Toscane , fit au Saint-Siège une djonation des États qu'elle possédait en Italie. C'est le seul acte de ce genre qui porte un caractère d'authenticité , quoique beaucoup d'empereurs , et même beaucoup d'historiens, n'aient pas voulu l'admettre comme authentique. Mathilde, qui détestait l'empereur Henri IV, aida constamment Grégoire VII à le combattre , et s'associa sans réserve aux destinées du pontife. On a cru voir en elle une pénitente séduite par son directeur; mais , selon toutes les apparences , ce n'était qu'une dévote subjuguée. Grégoire avait des mœurs austères. Du fond du cloître il n'avait porté sur le trône pontifical qu'une arrogance inflexible, et le rêve de la monarchie universelle : il le réalisa autant qu'il lui fut possible. Peu content d'avoir réduit l'empereur à des soumis-

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sioiis ioriiominieuses , il voulut encore qu'elles fussent inutiles. Osant le déclarer déchu de Tempire , il fit élire à sa place Rodolphe , duc de Souabe, qui, presque aussitôt, fut vaincu par Henri IV , et périt dans le combat , sous la main de Godefroi de Bouillon. Grégoire excommunie l'empereur après la victoire. Henri prend Rome d'assaut ; Grégoire l'excommunie dans le môle Adrien; et, délivré, conduit à Salerne durant l'absence du vainqueur , il y meurt en l'excommuniant. Il avait insulté tous les souverains de l'Europe : l'empereur grec , auquel il ordonnait d'abdiquer; le roi de Pologne, qu'il prétendait déposer; le roi de Hongrie, dont il lui plaisait d'appeler le royaume une propriété de l'Église; le duc de Bohême , dont il exigeait et recevait un tribut de cent marcs d'argent ; et jusqu'au roi de France, Philippe F^, qu'il voulait rendre aussi son tributaire. Un jour il invita Guillaume - le- Conquérant à lui prêter hommage, et à lui payer le denier de Saint-Pierre : subside autrefois supporté par la dévotion complaisante des rois anglais. Guillaume lui fit observer qu'il ne fallait pas demander à la fois l'hommage et l'aumône, et refusa l'un, sans accorder l'autre. Celui qui avait conquis le trône de Harold n'était pas de ces princes qui se laissent imposer /des lois par un prêtre.

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Après Victor III , qui ne fît que passer sur le siège pontifical, Urbain II, pape français, adopta les principes et les haines d'Hildebrand. Il arma Conrad contre son père , Henri IV. Il excommunia le roi de France , Philippe F^ , qui avait répudié Berthe , pour épouser Bertrade de Monfort. Philippe l'avait enlevée à son mari, le comte d'Anjou: fait étrange , sans doute ; mais , ce qui l'est bien davantage, l'excommunication fut lancée dans cette même ville de Clermont où le pape obtenait un asile, et dans ce même concile où fut préchée la première croisade. Telle était la puissance de Rome à la fin du onzième siècle ; et Rome la devait à Grégoire VIL A lui remontait encore l'idée de ces émigrations armées qui dépeuplèrent l'Europe, en ravageant la Syrie et l'Egypte. Il avait exhorté l'empereur Henri IV à prendre la croix pour combattre les infidèles , et leur arracher le tombeau du Christ ; mais l'empereur ne jugea point à propos d'aller conquérir un sépulcre, afin de laisser à l'ambitieux pontife le loisir de se rendre maître et de l'empire et du monde chrétien.

Pascal H, au siècle suivant , continua de persécuter l'empereur Henri IV, qui mourut dans la misère, détrôné, vaincu par son fils, dont Rome encourageait l'audace parricide ; mais ce même fils, devenu l'empereur Henri V, se fit redouter du Saint-Siège , et punit long-lems le pontife qui

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s'était rondii son complice. Entre les papes, qui, depuis Gélase, se succédèrent rapidement durant trente années, on doit remarquer Calixte II, qui termina la querelle des investitures; et surtout Eufi^ène IIÏ , moins célèbre pour avoir déterminé, conjointement avec saint Bernard , une croisade fort malheureuse que pour avoir approuvé cette compilation canonique , aujourd'hui nommée le décret de Gratien , mais jadis intitulée d'une manière plus naïve et plus piquante : Concorde des canons discordans. Adrien IV , né dans un village anglais, et fils d'un mendiant, après avoir été, non sans peine, admis dans un monastère, de moine qu'il était devint pape, et porta sur le trône pontifical, avec la rudesse du cloître, toute la rustique insolence d'un parvenu. Il éprouva quelques disgrâces. Guillaume -le- Mauvais , roi de Sicile, ne recevant de lui que le titre de seigneur, prit le parti de lui faire la guerre. Le pape, forcé de capituler dans Bénévent, sacrifia les Siciliens qu'il avait soulevés contre leur prince. « Guillaume de Tyr l'en a blâmé, ajoute l'auteur; « mais, selon Baronius, il ne faut que l'en plain- '^ dre; car il manquait de moyens de rester fidèle « à ses engagemens; et il était si peu libre qu'il « fut contraint de reconnaître, par un acte au- « thentique, qu'il jouissait d'une liberté parfaite. » 1 /empereur l'rédéric B^rberonsse ménagea d'à-

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bord ce pontife : il ne dédaigna ni la complaisance humiliante de conduire sa haquenée par la bride, ni la complaisance , plus répréhensible , de lui livrer Arnauld de Biescia, qui voulait à la fois réformer l'Etat et l'Église, et que le pape fit brûler vif. Mais , si Frédéric tenait médiocrement à la vie d'un homme , il tenait beaucoup à l'empire : il se brouilla donc avec le pape, qui voulait le lui disputer. Adrien commençait à soulever les villes lombardes contre le joug impérial , quand il fut surpris par une mort précipitée; mais il mourut du moins à la manière des papes de ce tems-là : il eut le plaisir, en expirant, d'excommunier un empereur.

Le pape Alexandre III fut un adversaire plus digne de Frédéric; et, quelque bien fait que soit l'ouvrage dont nous présentons l'analyse , peutêtre désirerait-on d'y trouver moins de réserve à l'égard de ce pontife célèbre. Il eut raison contre des monarques, et protégea les droits des peuples. Ce qu'il y a de plus remarquable dans son règne , ce n'est pas sa querelle avec Henri II , roi d'Angleterre , au sujet de Thomas Beket , archevêque de Cantorbéry. En cette occasion toutefois, Alexandre mérite encore des éloges, non pour avoir canonisé un prélat brouillon, mais pour avoir contraint un roi puissant et criminel à faire amende honorable d'un assassinat qu'il avait au

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moins indiqiit'. Alexandre s'est honoré surfont par une conduite ferme et sage, durant ses longs démêlés avec Frédéric. Poursuivi, persécuté, chassé de TltaHe par cet empereur, il ne le déposa point , comme Grégoire VII avait déposé deux Ibis Henri IV. Forcé de chercher un asile en France, il y dirigea de loin les efforts courageux de la ligue lombarde; et c'est de son nom que les Milanais fugitifs appelèrent la cité qu'ils bâtirent, quand Frédéric eut détruit Milan. Temporiseur habile , laissant le vainqueur user sa fortune, après dix-huit ans de guerre, il sut négocier à propos, conclut une paix avantageuse, vit s'humilier devant lui ce même empereur qui lui avait opposé quatre anti-papes, et, faisant à Rome une entrée solennelle, y passa glorieusement les quatre dernières années d'un pontificat dont la mémoire est restée chère à l'Italie.

La puissance pontificale, déjà si accrue et si affermie, parvint à son plus haut degré dans les premières années du treizième siècle, sous le règne d'Innocent III. L'auteur nous peint ce prêtre ambitieux distribuant les couronnes et les anathèmes, n'ayant parmi les rois que des ennemis ou des protégés; tantôt mettant le royaume de France en interdit, après le divorce de Philippe- Auguste; tantôt déclarant roi d'Angleterre le fils de ce même Philippe, et tout à coup retirant ses

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prétendus bienfaits, quand le faible Jean -sans- Terre, soumis au légat Pandolfe, se reconnaît vassal du Saint - Siège ; tantôt opposant en Allemagne Othon IV à Frédéric II ; tantôt défendant contre Othon IV les droits du jeune Frédéric, et recueillant en partie les fruits de la bataille de Bouvines ; tantôt continuant à occuper les princes chrétiens de croisades lointaines, ou même, par une extension qui commence à lui , transportant ces guerres sacrées au sein de l'Europe ; prêchant tour à tour des croisades contre le roi d'Angleterre , contre le roi de Norwège , contre les Hongrois , et enfin contre les Albigeois : époque désastreuse, où , sous les auspices de Gusman, nommé depuis saint Dominique , naquit , au milieu des massacres, un établissement digne de son origine, le Tribunal de V Inquisition.

Ainsi, durant près de dix-neuf ans, l'orgueilleux pontife gouverna V Église, ou plutôt l'Europe. Lui seul réalisa presque en entier le plan qu'avait conçu Grégoire VIL Sans l'égaler en génie , quoique lui-même fort habile , aidé par la faiblesse ou la division des princes, ses contemporains, il le surpassa en succès, peut-être en arrogance; et nul moyen ne lui coûta pour étendre indéfiniment la domination théocratique. L'auteur termine par un passage très piquant ce qu'il a dit sur ce pape célèbre. « Tous les historiens rapportent que, dans

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n une vision invstérieiise, sainte J.ur^arde vil In- « nocenl III au milieu des flanuTics, et que, lui « avant demandé pourquoi il était ainsi tourmenté, « le pontife lui répondit qu'il eontinuerait de l'être «jusqu'au jour du jugement, pour trois crimes w qui l'auraient plongé dans le feu éternel de l'en- « fer, si la sainte Vierge , à qni il avait dédié un u monastère, n'avait fléchi la colère divine. Il est « permis de douter de la vision; mais, dit Fleury, « ce récit prouve que les personnes de la plus « haute vertu étaient persuadées que ce pape « avait commis d'énormes péchés. Quels sont les « trois dont parlait sainte Eutgarde ? 11 serait « extrêmement difficile de les choisir dans la vie « d'Innocent. >i

Parmi les papes nombreux qui lui succédèrent dans le cours du treizième siècle, ceux qui maintinrent avec le plus de roideur la suprématie de la cour de Rome furent sans contredit Grégoire IX et Irmocent IV. L'un excommunie quatre fois Frédéric II; l'autre le dépose au concile de Lyon, et bientôt, poursuivant de sa haine opiniâtre les enfans de cet empereur, veut usurper le royaume de Naples sur Conrad et sur Manfreddo. Il appartenait à Clément IV de dépouiller le petit-fils de Frédéric en faveur de Charles d'Anjou, frère de Louis IX. Alors coula sur un échafaud le sang du jeune Conradin; et l'infortunée maison de Souabe

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s'éteignit avec le dernier descendant de Charlemagne. Ce fut néanmoins dans cette même année que, malgré les complaisances de Clément lY, Louis IX s'opposa fortement aux prétentions du souverain pontife , et fonda par la pragmatique sanction les libertés de l'égiise gallicane. Un peu plus tard, on parut avoir mis à profit de longs malheurs. La croisade contre les Grecs , celle contre Pierre d'Aragon, soupçonné d'avoir tramé le complot coniui sous le nom de Vêpres Siciliennes ^ n'eurent aucune suite, et furent les dernières. Les princes s'étaient désabusés de ces guerres sacrées qui affaiblissaient leur pouvoir en fortifiant celui du Saint-Siège ; et , dès la fin de ce treizième siècle, où l'autorité des pontifes avait atteint sa plus grande hauteur, il était possible d'entrevoir qu'elle approchait de sa décadence.

Dans les commencemens du siècle suivant , on vit Clément V se conformer, avec une docilité inépuisable, aux volontés de Philippe-le-Bel : prince actif, entreprenant, avide, dont le caractère et les talents avaient déjà su braver et vaincre l'entêtement inhabile de Boniface VIII. Rome fut abandonnée soixante-cinq ans par les souverains pontifes ; le Saint-Siège, transféré dans Avignon, parut dès lors moins imposant aux rois et aux peuples. Les immenses trésors amassés par Jean XXII ne diminuèrent point le mépris qu'avait mérité sa

folle conilmtc ; ci, sous Henoît Xll, la pragmatique sauction des Allemauds affaiblit encore l'empire de la cour apostolique. En vain Charles lY, surnommé l'empereur des prêtres, s'empressa de tenir à Innocent VI les promesses qu'il avait faites aux prédécesseurs de ce pontife : l'acte même qui rendait authentique la souveraineté des papes prouvait le déclin de leur puissance. Eoin d'implorer lui pareil acte, Grégoire Yll, Adrien IV, Innocent lll,»rauraient repoussé avec dédain. Eûton voulu contester, ou bien eût-on cru garantir l'authenticité d'un pouvoir qui faisait, qui défaisait les empereurs, et dont les rois se déclaraient vassaux? Mais les tems étaient bien changés; les premiers traits partaient de l'Italie : la raison s'y formait avec la langue et la littérature. Si Charles IV avait promis que les empereurs ne retourneraient jamais à Rome, Pétrarque osait le lui reprocher : Pétrarque, non moins contraire aux prétentions pontificales dans son commerce épistolaire que dans les trois sonnets qu'il a composés contre la cour romaine! Observons qu'à la même époque Bocace attaquait par le ridicule les momeries des moines, les désordres des gens d'église et le charlatanisme des déuots de place : tant les superstitions ont eu peu à se louer des talens littéraires. Comme l'art de peu-

ser fait l'art d'écrire, toute saine littérature est un fléau pour qui veut tromper les hommes.

La ville de Rome vit enfin reparaître les souverains pontifes; mais le schisme d'occident affaiblit de nouveau leur puissance. Il remplit les vingtdeux dernières années du quatorzième siècle et toute la première moitié du quinzième. Alors se succédèrent presque immédiatement des sessions plus orageuses qu'édifiantes. Les destitutions de Grégoire XII et de l'Espagnol Benoît XIII signalèrent le concile de Pise. Au concile de Constance, Jean XXIII ne fut que déposé pour des crimes odieux ; et l'on brûla pour de prétendues erreurs et Jean Hus et ce Jérôme de Prague, dont le Pogge, secrétaire d'un pape, osa célébrer avec enthousiasme le savoir, l'éloquence et la mort courageuse. Les Pères du concile montrèrent plus de sagesse en élevant Martin V au pontificat suprême. Il n€ fut point ambitieux, quoiqu'il fût de la maison Colonne; il pacifia l'Église, il ne troubla point l'Europe; et son règne dura quatorze ans : peu de papes ont mérité un pareil éloge. Eugène IV, son successeur, fut déposé par le concile de Baie, qui élut à sa place Amédée, duc de Savoie, le même qui avait mené à Ripaille une vie très-peu pontificale. Un pape remarquable, Nicolas Y, eut le bonheur de voir s'éteindre le

long schisme trOccideiit, et rhoiineur de recueillir, après la prise de Constantinople, les Grecs réiugiés en Italie avec les tlébris des lettres et des sciences. Pie II , qui avait soutenu dans ses écrits la supériorité des conciles sur les papes, lorsqu'il n'était qu'Enéas Sylvius et secrétaire du concile de Baie, une fois devenu souverain pontife, soutint avec plus de véhémence la supériorité des papes sur les conciles. C'est lui encore qui fit sérieusement à Mahomet II la proposition comique de le déclarer empereur d'Orient et même d'Occident, s'il lui plaisait au préalable d'accepter de la main du pape un tant soit peu d'eau baptismale. Après Paul II, dont le népotisme et la fatuité sont à peine dignes d'une mention historique, le mauvais succès de la conjuration des Pazzi contre les Médicis compromit étrangement la cour de Rome; et Sixte lY fut convaincu aux yeux de l'Europe d'avoir trempé dans un complot d'assassinat. Bientôt Alexandre VI acheva de déshonorer le Saint-Siège : il surpassa, par le nombre et la variété de ses crimes, ses prédécesseurs les plus célèbres en ce genre. On peut l'affirmer, sans vouloir faire tort à aucun d'entre eux.

Le seizième siècle fut grand pour l'Italie, sans être heureux pour la puissance pontificale. Jules II, pape soldat, forme la ligue de Cambrai contre Louis XIL Ce bon roi de France avait eu la

rjF.iJvrrs ancimnes. IV, 2 1

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faiblesse de se laisser tromper par la perfidie d'Alexandre VI; mais, plus habile à réprimer la violence belliqueuse de Jules II, il combattit le soldat avec le glaive, le pape avec le ridicule. Au reste, ce Jules II, si entêté, que l'on jouait aux halles de Paris dans les farces de Pierre Gringoire ^ , n'est pourtant pas indigne de toute louange: sous lui la basilique de Saint-Pierre fut commencée; Bramante et Michel-Ange furent appréciés; les beaux arts prirent un caractère imposant. Tout le monde sait quelle hauteur ils atteignirent immédiatement après lui. Léon X suivit l'exemple de son père, Laurent de Médicis, l'homme des modernes qui a le mieux mérité des arts. Les affaires importantes étaient loin d'être négligées par la cour de Rome. La pragmatique sanction, établie par Louis IX et renouvelée par Charles VII, fut regrettée vivement en France, lorsque, dans l'entrevue de Boulogne, Léon X eut obtenu de François F^un concordat, qui fit plus d'honneur à la politique du pontife qu'à celle du monarque.

I. Sous le règne de Louis XII, le jour du mardi gras de Tan i5i T, il fut joué aux. Halles de Paris, par la troupe du théâtre des En/ans Sans-Souci ^ une sotie , ou pièce satirique , dirigée contre le pape Jules II et la cour de Rome. Cette pièce, composée par Pierre Gringoire, était intitulée : Jeu du Prince des Sots et Mère Sotte.

Voyez ^ pour plus amples détails, V Histoire de Paris, par Dulaurc , tome HT, page 43o , 5,^ édition. [Noie de l'Editeur. )

DES PAPKS. 3i3

Mais ilrja Martin Lutlier s'élevait en Allemairne. Les successeurs de Léon X héritèrent des querelles du pontificat, et lui acquirent de nouveaux ennemis. Adrien VI, toutefois, est digne d'une exception, puiscjue, étant souverain pontife, il fit réimprimer un recueil d'argumentations théologiques contre i'infûllihilité des papes : livre qu'il avait composé ou compilé, quand il était docteur en r Université de Louvaiii. Clément Yll, considérant quelle était en Italie la prépondérance de Charles-Quint, entra dans la ligue formée contre lui, et la nomma ligue sainte; mais, quand Rome fut prise par les troupes impériales, il vit bien que Charles-Quint avait raison : aussi lui fut-il soumis. Il écrivit même sous sa dictée une bulle qui déclarait indissoluble le mariage du roi d'Angleterre Henri VIII et de Catherine d'Aragon. Les manières de voir sont si différentes, que cette bulle fit perdre l'Angleterre à la cour de Rome. Henri VIII n'en répudia pas moins Catherine, n'en épousa pas moins Anne de Boulen , et pourtant écrivit contre Luther, selon son ancien usage. Le théologien despote, faisant des prélats, un clergé, une religion à sa mode, devenant le pape des Anglais, réfuta, persécuta péle-méle et Luthériens et papistes.

Trois choses diversement remarquables ont signalé le pontificat de Paul III : l'ouverture du

concile de Trente, la bnlle in Cœnâ Domini, et l'approbation donnée aux constitutions des nouveaux religieux formés sous le nom de Jesuites. Jules III ayant excommunié le roi de France Henri II , ce prince défendit à ses sujets de porter de l'argent à Rome: on comprit au Vatican qu'il était fort bon catholique ; et Jules retira son excommunication. Le vieux Paul IV, dont la tête, selon Muratori, était une image raccourcie du Vésuve, aigrit sans retour la reine d'Angleterre, Elisabeth, rassasia l'Inquisition de supplices, et mourut exécré du peuple de Rome. I^es rigueurs dont il avait accablé les hérétiques furent rendues à ses neveux par son successeur Pie IV, le même qui ferma le concile de Trente, après dix -huit ans de sessions. Ce fut le dernier concile œcuménique ; et nul, jusque-là, n'avait reconnu en termes aussi solennels la suprématie illimitée du souverain pontife. « En conséquence, « dit l'auteur, on convint en France que le Concile «de Trente, infaillible quant aux dogmes, ne «l'était pas quant à la législation; et, pour n'y « être pas surpris, on ne publia ni sa législation ni « ses dogmes. » Pie V, étant pape, se souvint qu'il avait étéinquisiteur, et mit au rang de ses victimes Paléarius, qui avait écrit contre l'Inquisition. Du règne de ce pontife, commence l'usage, suivi jusqu'à nos jours, de publier chaque année, le

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jeudi saint, tlaus les églises de Rome, la fanieusi^ bulle /// Cœnd Doniini. Les princes, anathéniatisés eoUecti veulent, ne s'alarmaient pas de cette publication périodique: elle ne fut qu'insolente, même à son origine; et, depuis long-tems, les voyageurs n'y voyaient plus qu'une cérémonie divertissante, (irégoire XII fit allumer des feux de joie , et rendre des grâces à Dieu pour le massacre de la Saint- Barthélemi. La Ligue obtint son approbation , et fut ensuite favorisée par Sixte-Quint, vieillard sanguinaire et dissimulé , qui comparait l'assassinat commis par Jacques Clément à V incarnation du f'crbe , a la résurrection de Jésus- CJirist. 11 estimait d'ailleurs Henri IV et la reine Elisabeth. S'il les excommuniait de tems en tems, chez lui c'était affaire de forme, et comme on dit, style de notaire. Il n'excommuniait pas, mais il méprisait beaucoup PhUippe II, qui le lui rendait. Tous deux pouvaient avoir raison , vu leur extrême ressemblance.

Grégoire XIV, qui ne régna que dix mois, eut le tems d'excommunier et de combattre Henri IV. Clément VIII, après de longues difficultés, se vit contraint de l'absoudre et de le reconnaître pour nji de France. Pithou publia son livre sur les libertés de l'église gallicane. \JEdit de Nantes^ qui a.ssurait vu France les droits civils des protestans, fut un nouvel échec j)our le Saint-Siège,

qui, durant l'espace de soixante ans, avait déjà perdu, par des révolutions successives , une moitié de l'Allemagne, l'Angleterre, la Suède et la Hollande. Qu'est devenue cette cour de Rome autrefois si impérieuse? craignant de heurter les princes qui voulaient bien lui rester fidèles , circonspecte envers la France , souple envers la maison d'Autriche, et surtout envers la branche espagnole; tremblante au nom de Philippe II, qu'elle détestait; orgueilleuse encore au milieu des ruines, et réduite à feindre une autorité qu'elle n'avait plus, elle perfectionne l'art d'obéir pour conserver l'air de commander.

Les papes du dix-septième siècle eurent peu d'influence; et, quand ils en eurent, elle fut malheureuse : telle fut celle que Paul V exerça sur les catholiques d'Angleterre du tems du roi Jacques F^. Urbain VIII voulut s'entremettre dans les démêlés de la France et de l'Espagne ; mais il fut réprimé par le cardinal de Richelieu , qui aimait à gouverner seul. Innocent X accabla le faible duc de Parme; et ce prêtre, en faisant raser Castro, perpétua par un monument le souvenir de sa cruauté. Mais il parut ridicule quand il refusa de reconnaître Jean de Bragance pour roi de Portugal; il fut ridicule et odieux lorsque, improuvant les traités de Munster et d'Osnabruck, il prétendit empêcher la pacification de l'Europe.

A lui conniieîice riiitenniiiablc afïairc du Jariséliisiiif : il coiidanina les cincj j)r()positioiis; et son successeur, Alexandre YII, ordonna de signer le trop célèbre iormulau'e. De tout cela qu'est- il reslé? les Lettres pro^'ùidales; et il fallait bien que ce livre fût un chef-d'œuvre pour survivre à des (juerelles aussi absurdes. Elles se prolongèrent pourtant jusqu'au milieu du dernier siècle; mais, comme Pauteur l'observe avec non moins de justesse que d'énergie, « elles devinrent tellement «ignobles, qu'à vaincre et même à succomber il « n'y avait plus que du déshonneur. »

Malgré ses confesseurs jésuites , Louis XIV ne poussa jamais la dévotion jusqu'à de molles complaisances pour la cour de Rome. Lorsque son ambassadeur Créqui fut insulté par la garde pontificale, il fallut que le cardinal Chigi , neveu d'Alexandre YII, vînt faire à Versailles, au nom du pape, une réparation solennelle: Louis ne restitua qu'à cette condition le comtat d'Avignon, dont il s'était emparé. Ses troupes Poccupèrent une seconde fois, lorsque, dans l'affaire des franchises, Innocent XI osa résister à Louis XIV, qui peut-être avait tort dans cette circonstance. Rien de plus raisonnable au contraire que l'édit rendu sur le droit de régale , quelques années auparavant. Deux évéques firent entendre des réclamations; mais le clergé de France adhéra pleinement à l'édit; et,

dans l'assemblée de 1682, Bossuet fit adopter ces quatre fameux articles : que la puissance ecclésiastique ne s'étend point sur le temporel des rois ; que le concile général est supérieur au pape ; que le jugement du pape, en matière de foi^ n'est une règle infaillible qu après le consentement de V Eglise ; que les coutumes et les lois reçues dans r Église gallicane doivent être maintenues. Ces articles déplurent à Rome: on le conçoit ; mais qu'au mépris d'une ordonnance les jésuites français se soient constamment dispensés de les enseigner dans leurs écoles ; que même , par les intrigues d'une partie du clergé, la défense des quatre articles, faite par Bossuet, n'ait pu être imprimée que vingt-cinq ans après sa mort : voilà ce qui a lieu d'étonner. Ces quatre articles étaient-ils donc si terribles? Contenaient-ils autre chose qu'une doctrine fort répandue en France, et déjà depuis plusieurs siècles ? Ne laissaient -ils pas au souverain pontife plus d'un droit qu'on aurait pu cesser de reconnaître? Certes, à moins d'avoir d'étranges préjugés, ou de s'en faire par malveillance, ce qui est pire, on ne saurait y voir, en les relisant aujourd'hui, que l'esprit religieux de l'assemblée dont ils émanaient, et la modération du prince qui voulait bien s'en contenter.

Le premier pape du dix-huitième siècle. Clément XT, est surtout connu par cette bulle Uni-

genùus y qui éleva parmi nous de si longs orages. C'est après dix-sept ans de refus que les parleniens de Erance se virent contraints de l'accepter, grâce à la toute-puissance du cardinal de Fleury; mais ils furent plus heureux dans leur résistance, lorsqu'il plut au fanatique Benoît XIII de canoniser Grégoire Vil, que deux papes avaient déjà béatifié : la France pensa comme les parlemens, et l'Europe entière comme la France. On sentit partout qu'Iiildebrand pouvait être le patron des papes, mais que ni les rois ni les peuples ne pouvaient chanter son office. Hildebrand ne fut un saint qu'en Italie. Après Clément XII, qui eut des vertus pontificales, vint le célèbre Lambertini, Benoît XIV. Le brillant portrait qu'en fait l'auteur mérite d'être cité tout entier. « Il montait « sur la chaire de saint Pierre en même tems que « Frédéric II sur le trône de Prusse; et ils ont été, " durant dix-huit ans, les deux monarques de l'Eu- « rope les plus distingués par leurs quahtés perce sonnelles. Frédéric, tout séparé qu'il était de la « communion du Saint-Siège, offrait à Benoît XIV « des témoignages d'estime qui les honorent l'un <' et l'autre. Lambertini inspira les mêmes senti- « mens à la schismatique Elisabeth Petrov^na, im- « pératrice de Russie ; et les Anglais , attirés à <( Rome par la renommée de ce pontife autant « que par le goût des arts, dont il était le protec-

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«teur, le louaient avec enthousiasme quand ils « voulaient le peindre avec vérité. Son esprit ai- « mable et ses mœurs douces obtenaient d'autant « plus d'éloges qu'il savait allier les talens et les « grâces de son siècle aux vertus austères de son « état et à la pratique de tous les devoirs religieux. K Benoît XIV avait réconcilié l'Europe à la pa- « pauté. On ne pouvait, en le voyant, se souvenir «de Grégoire YII , ni d'Alexandre VI, ni même « de Benoît XIII. La tolérance évangélique raffer- « missait , au milieu d'un siècle raisonneur , ce <( trône pontifical tant ébranlé par l'inquiète am- « bition de ses devanciers ; et ses successeurs n'a- « vaient besoin que de lui ressembler pour ga- « rantir leurs jouissances temporelles par les « bienfaits de leur ministre pastoral. »

Gomme il faut des contrastes, après Benoît XIV vint Glément XIII. G'était un Vénitien fanatique et borné, qui prenait pour du caractère un entêtement incurable. Attaché aux jésuites avec la ferveur du plus candide novice, il parut moins leur protecteur que leur agent subalterne. Il fallut qu'en Portugal le jésuite Malagrida, qui pouvait être justement condamné, comme assassin, par les tribunaux séculiers, fût injustement condamné, comme faux prophète, par le tribunal de l'Inquisition. Des réformes utiles et conformes à l'esprit du siècle se faisaient dans les états du duc

DES PAPES. 33i

de Panne ; C^léinent laiK a contre lui les foudres éteints du ^ atican. Toutes les rigueurs de la bulle in Cœnd Domini furent appliquées aux ministres de Ferdinand ; mais cette farce usée n'était plus un épouvantail. La cause du duc de Parrae devint celle de tous les monarques, de tous les gouvernemens : rAutriche, l'Espagne, Yenise, réclamèrent les droits du pouvoir civil ; le roi de Naples saisit Bénévent et Ponte-Gorvo; les troupes du roi de France occupèrent de nouveau le Comtat- Venaissin ; un cri universel de réprobation s'éleva contre les jésuites. Le pape était sourd, excepté pour eux. Enfin le sage et vertueux Ganganelli mit un terme à tant de scandales. La raison se fit entendre à Rome, ainsi qu'aux jours de Lambertini. On cessa d'y publier chaque jeudi saint la bulle absurde de Paul III; et, si Clément XIII s'était brouillé avec l'Europe en faveur des jésuites. Clément XIV, égal à son siècle, et d'accord avec l'Europe, s'empressa de détruire une société ambitieuse, qui, depuis sa naissance, mêlant les crimes éclatans aux sourdes intrigues, trahissait les rois, agitait les peuples, compromettait les souverains pontifes, et ne servait bien que les jésuites.

Là finit la partie historique. Les considérations générales sont courtes; il faut les lire dans l'ouvrage même : toute analyse les affaiblirait. L'au-

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teur y montre , comme partout , sagesse et circorispection. Peut-être, il y a quarante années, quand les livres philosophiques produisaient seuls quelque effet sur un public accoutumé à lire, cette circonspection, d'ailleurs si louable, eût-elle paru un peu timide; mais le précepte, conformez-vous au teins , est très-judicieux. Si le fond des choses doit rester invariable, le ton peut changer, selon l'époque où l'on écrit. T^e demijour est nécessaire aux yeux délicats. Quant à l'exécution littéraire, elle est constamment digne d'éloges; et nous l'avons souvent fait sentir. Un plan sage, des faits bien choisis et bien coordonnés entre eux, une narration rapide, un style correct, élégant et précis : voilà ce qui distingue cet ouvrage, déjà plein de mérite, et qui doit, en se perfectionnant, atteindre et conserver une place éminente parmi nos livres d'histoire. Aussi vient-il d'obtenir \\x\ succès brillant : la première édition en est épuisée, au moment où nous terminons cet extrait; la seconde est prête à paraître. L'auteur se cachera-t-il encore sous soh manteau espagnol ? compose-t-on des écrits de ce genre et de cet ordre, lorsqu'on a étudié à Salamanque ou dans l'université d'Alcala? Ne sera-t-il pas permis de reconnaître un des hommes les plus éclairés et les plus modestes qui aient paru dans nos assemblées politiques, lui des esprits les plus éten-

(lus (jui oriuMjt riiîstiUit de France, un des meilleurs écrivains dont puisse aujourd'hui s'honorer notre littérature ?

Des ouvrages faits dans ces principes concourent aux vues d'un gouvernement aussi éclairé qu'heureux et ferme; et qu'on nous permette de l'observer en finissant : les espérances des ennemis de la raison paraissent déçues. En vain des écrivains périodiques, et d'autres, nous préchentils depuis dix ans tous les préjugés du treizième siècle : hvpocrites qui flattent les passions d'un certain parti, pour obtenir des abonnés, ou même des proneurs; mais hypocrites honteux, qui veulent les profits de l'hypocrisie, et non les ridicules de la crédulité; qui rient tout haut, dans leurs sociétés les moins intimes, des capucinades dont ils remplissent leurs écrits, et qui seraient fort humiliés si on avait l'horrible injustice de leur supposer luie conscience. Heureusement ils ne trompent personne, et n'ont d'autres partisans que ceux qui les emploient, dans l'intention de tromper. En attendant, l'intolérance religieuse est détruite. Si la triple tiare se relève un jour, on ne verra plus du moins les couronnes s'abaisser devant elle : l'éclat de la pourpre romaine a semblé pâlir. L'Inquisition ne souillera plus les belles contrées du midi de l'Europe; le monachisme est à peu près aboli : des vœux forcés n'enlèveront plus la

jeunesse aux vœux de la nature, les femmes aux devoirs d'épouse et de mère, les hommes à la gloire des camps, aux travaux de l'agriculture, au perfectionnement des arts. Toutes les institutions du moyen âge s'écroulent les unes sur les autres; malgré quelques obstacles accidentels , l'esprit humain suit sa route; on peut ajouter qu'il hâte sa course. Il est appuyé sur la force ; et les plans qu'au siècle philosophique avait osé concevoir le génie des lettres, c'est le génie de la victoire qui maintenant les adopte, les exécute et les agrandit.

LETTRE

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