I. Voltaire
si long-tems. Vos gens de lettres Font retirée insensiblement de l'abîme. On n'a rien oublié sans doute pour les rendre aussi souples, aussi rampans que le reste des sujets : on les a effrayés par la persécution, avilis par la protection; on les a réunis dans des sociétés littéraires, pour les retenir plus aisément sous la verge du despotisme. L'ambition d'un homme de lettres était nécessairement bornée , en France , au fauteuil académique, à quelque misérable pension qu'il fallait mériter par la bassesse , à quelque place de Censeur royal, qu'il fallait remplir en espionnant, en interceptant la vérité. Tout au plus Yoltaire et Racine ont-ils pu prétendre à des emplois subalternes de gentilhomme de la chambre, ou d'historiographe de France. Ce système d'avilissement était conforme à l'esprit de la tyrannie; il devait réussir: il a réussi. Cependant, comme il n'était pas possible que des hommes plus éclairés que le reste de la nation n'eussent pas des momens d'énergie, la raison a fait entendre sur le théâtre et dans les livres une voix timide, il est vrai, mais puissante; car c'était la voix de la raison. Chaque jour, dans le cabinet des écrivains illustres, dans les tours de la Bastille ou de Vincennes, et même au sein des académies, la masse des idées s'est augmentée. Il s'est trouvé quelques hommes dans notre siècle qui ont uni la philosophie à
rôloquence; ils ont écrit avec une noble hardiesse, qui sera surpassée par leurs successeurs. N'outraijez donc plus vos gens de lettres : ils vous ont fait presque autant de bien que vos rois, vos ministres et votre clergé, vous ont fait de mal. Appreiu^z que, sans les gens de lettres, la France serait, en ce moment, au point où se trouve encore l'Espagne; et, si l'Espagne possédait aujourd'hui cinq ou six écrivains du premier ordre, apprenez que dans cinquante ans elle serait arrivée au point où se trouve aujourd'hui la France.
XXYIII. Il est donc démontré que les gens de lettres français ont des droits à la reconnaissance de la nation ; mais cette reconnaissance doit se borner à une estime spéciale; et c'est ce qu'ils ont obtenu : car c'est la seule chose qu'on ne pouvait leur enlever. Et quel homme confondra jamais la considération passagère d'un ministre, toujours flatté durant son ministère, avec la considération d'un Racine, d'un Fénélon, d'un Voltaire, ou d'un Montesquieu? Leur gloire grossit, pour ainsi dire , à mesure qu'elle s'éloigne ; elle rajeunit de siècle en siècle. Les gens de lettres, sans doute, et même ces grands hommes, n'ont pas droit d'attendre d(*s lois une protection ])articulière, que, ne partagerait point le reste des citoyens : des lois équitables ne connaissent point d'acception pour certaines classes de citoyens;
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mais elles ne connaissent pas non plus d'exception. Si cette locution, le premier, le dernier des citoyens, n'était pas une locution absurde, il serait vrai de dire que le dernier des citoyens doit jouir dans la même étendue que le premier des avantages de la constitution. Tous les deux doivent être également réprimés par les lois. Ce qui est juste, ce qui est injuste à l'égard d'un citoyen , est juste, est injuste à l'égard d'un autre. Il s'ensuit très-évidemment qu'il n'est pas raisonnable d'interdire au théâtre la représentation d'un seul état de la société, s'il en est un seul dont la représentation soit permise. J'ose dire qu'il n'y a qu'une manière de répondre à ce raisonnement : c'est d'employer encore le galimatias inintelligible des défenseurs de l'autorité arbitraire ; c'est de proposer, comme le modèle d'une bonne constitution, ce monstrueux ordre de choses où des gens en place ordonnaient , défendaient ce qu'ils voulaient, sans alléguer d'autre motif de leur volonté que leur volonté; où, dans leurs décisions, tous les agens subalternes de l'autorité copiaient, au moins pour le sens, la formule inhumaine et dérisoire qui termine les édits des rois de France : car tel est notre plaisir.
XXIX. Nous touchons à l'époque la plus importante qui marque, jusqu'à ce jour, dans l'histoire de la nation française; et la destinée de vingt-cinq
millions (rhomnuvs va se décider. Si les intérêts particuliers s'anéantissent devant l'intérêt public; si l'on fait aux préjugés cette guerre ardente et vigoureuse, digne du peuple qui s'assemble, et du siècle qui voit s'opérer luie aussi grande révolution, alors le nom de Français deviendra le plus beau nom qu'un citoyen puisse porter; alors nous verrons s'élever des vertus véritables; alors le génie, sans cesse avili par le despotisme, reprendra sa fierté naturelle. A des arts esclaves succéderont des arts libres; le théâtre, si long-tems efféminé, si long-tems adulateur, rappelé désormais à son but respectable, n'inspirera dans ses jeux que le respect des lois, l'amour de la liberté, la haine du fanatisme, et l'exécration des tyrans.
XXX. Mais, si, quand il faut de puissans remèdes, on nous donne des palliatifs; si l'on veut ménager encore les prétentions arbitraires, et cet empire de l'habitude, cette autorité des anciens usages; si l'on se contente de remplacer un gouvernement absurde par un gouvernement supportable ; si l'on ne fait que perfectionner le mal^ pour me servir de l'expression du vertueux Turgot; si, quand il faut établir une grande constitution politique, on s'occupe de quelques détails seulement; si l'on oublie un instant que les lois doivent également protéger tous les ordres de citoyens, que toute acception de personne ou d'é-
tat est une chose monstrueuse en législation, que tout ce qui ne gène point l'ordre public doit être permis aux citoyens, et que, par une conséquence nécessaire, il doit être permis de publier ses pensées, en tout ce qui ne gène point l'ordre public, de quelque manière, sous quelque forme que ce soit, par la voix de l'impression, sur le théâtre, dans la chaire et dans les tribunaux; si l'on néglige cette portion importante de la liberté individuelle, la France ne pourra point se vanter d'avoir une bonne constitution. Les âmes fières et généreuses , que le sort a fait naître en nos climats, envieront encore la liberté anglaise, que nous devions surpasser. Nous perdrons, peut-être pour des siècles, l'occasion si belle, qui se présente à nous, de fonder une puissance publique; et les philosophes français, écrasés, comme autrefois, sous la foule des tyrans , seront contraints de sacrifier aux préjugés , ou de quitter le pays qui les a vus naître pour aller chercher une patrie ; car il n'y a point de patrie sans liberté.
XXXL Quant à moi, je ne respecterai point des convenances arbitraires. Tant que j'écrirai, ma plume , soumise à la véritable décence , ne se permettra jamais ces affreux libelles répandus de nos jours avec tant de profusion, pour troubler le repos des citoyens et déshonorer des familles entières; mais je ne concevrai jamais com-