EIS IRAN CE
TinMit, dans les ouvrages qui ont pour objet la correction des mœurs et la peinture de la société, l'on peut raisonnablement oublier certaines professions , ou traiter ces professions privilégiées avec des ménagemens qu'on n'a point pour les autres. Je ne concevrai jamais comment ce qui paraît instructif dans l'histoire peut sembler nuisible sur la scène; comment, par quel principe conforme à la liberté, que la nation revendique à si juste titre, on peut raisonnablement interdire aux poètes dramatiques les personnages les plus importans de nos annales. Je ne concevrai jamais comment la représentation d'un prêtre fanatique peut être préjudiciable à la tolérante morale; comment la représentation d'un roi tyrannique, ou d'un magistrat injuste, peut détruire la puissance des lois. Je ne croirai jamais que l'unique but de la tragédie soit d'intéresser pendant deux heures à quelque intrigue amoureuse, terminée par un dénouement romanesque. Je serai toujours persuadé que le but de ce genre si important est de faire aimer la vertu, les lois et la liberté; de faire détester le fanatisme et la tyrannie. Si cela est incontestable, il est aussi incontestable que le vTai moyen de faire aimer la vertu, que le vrai moyen de faire détester le fanatisme et la tyrannie, c'est de les représenter fidèlement.
La mémoire de Charlemagne et de Henri IV ne sera point déshonorée, par la raison que dans des pièces de théâtre on aura fait parler et agir Louis XI' et Charles IX comme des tyrans qu'ils étaient. Fénélon ne sera point flétri, lorsque, dans une tragédie, on aura peint le cardinal de Lorraine comme un prélat séditieux et intolérant. Sully, l'Hôpital et Turgot, ne descendront point du rang où les a placés l'opinion publique, du moment que sur la scène on aura retracé avec énergie l'administration despotique d'un Duprat, ou d'un Richelieu. Ainsi, dans la ferme résolution où je suis de faire servir au bien de ma patrie les faibles talens que j'ai reçus de la nature, je représenterai dans mes tragédies, le plus énergiquement qu'il me sera possible , et les vertus et les vices des hommes qui sont livrés au jugement
I. Chénier, lorsqu'il traçait ces pages éloquentes, était loin de se douter que, trente-cinq ans après lui, un de nos jeunes poètes les plus distingués, et dont les débuts dans la carrière dramatique ont été marqués par des triomphes, s'emparerait de la grande figure de Louis XI, et tenterait de la produire sur la scène. Cet heureux projet, qui maintenant ne peut tarder beaucoup à être exécuté, n'est pas d'une faible importance dans la discussion dont il s'agit. Il est toujours utile de s'appuyer d'autorités : si les jalouses clameurs dont la tragédie de Charles IX fut l'objet osent jamais s'éveiller de nouveau, la tragédie de Louis XI fournira en tems et lieu un dernier argument au plaidoyer de Chénier. [Note de l'Éditeur.)
lie 1 liisloiro. Je n'aurai pas plus de inonageiDons pt»ur les rangs et pour les professions que n'eu aurait un historien véritablement instruit des droits de l'humanité. Si des tragédies composées dans un but aussi moral, aussi patriotique, ne peuvent encore être représentées en France, je m'occuperai, dans le silence du cabinet, d'une génération plus heureuse et plus raisonnable que la notre ; je travaillerai pour ceux qui viendront après nous : c'est d'eux que j'attendrai la récompense de mes travaux. Cependant je gémirai sur la iaihlesse de mes concitoyens. Leur négligence sur cet article ne pourra qu'être la suite de leur négligence sur beaucoup d'autres points. Ils se seront occupés de la liberté individuelle; mais la liberté individuelle n'existe pas dans un pays où il n'est pas permis de publier ses pensées; mais il n'est pas permis de publier ses pensées dans un pays où le théâtre ne participe point à la liberté de la presse. En effet, la représentation d'une tragédie, d'une comédie, est une manière de publier ses pensées. D'ailleurs, pour qu'une nation jouisse de la liberté individuelle, il faut que tout citoyen de cette nation puisse faire librement tout ce qui n'attaque point la sûreté personnelle, l'honneur et la propriété des autres citoyens. Aucun homme juste, aucun homme doué de raison ne peut révoquer en doute l'évidence de ce prin-
f ouvres anciennes. IV. 2D
cipe; et la constitution n est pas libre, je ne dis pas quand une classe de citoyens, mais quand un seul citoyen ne jouit pas de cette liberté dans sa plus grande étendue.
XXXIL Je relis ce que je viens d'écrire, et je crois pouvoir ici terminer des réflexions, présentées avec la francliise altière d'un ami de la vérité, et d'un citoyen digne de respirer un air libre. Je n'adopterai jamais ces formes timides, ce style équivoque qui convient à l'imposture, et dont on a souvent masqué la raison. Les gens imbus d'anciennes erreurs s'étonneront de cette importance que j'attache à la liberté du théâtre, du théâtre qui change insensiblement les mœurs nationales. Les opinions les plus certaines sont traitées de chimères quand elles contrarient les pensées de la multitude; mais le tems de la justice vient tôt ou tard; et, sur la question que j'ai traitée dans cet ouvrage, le tems de la justice n'est pas, je crois, fort éloigné. Ces idées, qui, au moment de leur publicité, sembleront peut-être des paradoxes à plusieurs classes de lecteurs, répétées sans cesse après moi, seront bientôt devenues des vérités triviales. La génération qui s'avance aura peine à concevoir qu'on ait pu les contester; mais, en plaignant les erreurs de notre siècle, elle sera soumise à d'autres erreurs, qui, poursuivies sans relâche dans mille écrits énergiques,
finiront par sncconiber à lenr tonr sous les efforts (It* la philosophie. Ainsi marche l'esprit humain; anisi Tart île penser et (récrire rendra chaque jour les hommes plus éclairés, et par conséquent plus vertueux, et par conséquent plus heureux.
388 DÉNONCIATIOK