‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 5)Chapitre 56 sur 73 · Voyez le troisième vol. des OEuvrcs anciennes^ pag. i · texte numérisé non relu

Voyez le troisième vol. des OEuvrcs anciennes^ pag. i

{^Notf de l'Éditeur.)

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tvrans une haine mâle et franche; j'ai consacré pour toujours à la patrie, à la liberté, ina voix, ma plume et ma vie. Ceux qui combattent les préjugés sont mes amis; ceux qui les soutiennent sont mes ennemis : je ne connais plus d'autre mesure de mon amitié , ni de ma haine. Si l'on trouve de la colère dans cet écrit, c'est que l'oppression inspire de la colère à tout homme qui sent et qui pense. Le style fier et passionné est celui des amis de la liberté. Le style humble et glacial est celui des amis du despotisme. Je ne puis écrire du ton d'un esclave, en dénonçant la tyrannie. Malheur à l'écrivain qui ne sait dire la vérité qu'à demi , qui compose, pour ainsi dire, avec les erreurs, et qui accuse tranquillement des absurdités révoltantes !

XXV. Je sens que ma plume a besoin de repos: je vais la quitter avec le dégoût qu'inspire nécessairement aux esprits bien nés le récit des vexations arbitraires. Quel étrange renversement de l'ordre naturel, quand les magistrats, de serviteurs du Peuple , deviennent ses maîtres; quand ils exigent pour leurs opinions le respect qu'on ne doit qu'aux lois; quand le Peuple est contraint d'obéir à des lois qu'il n'a pas établies! Dès lors les magistrats et les citoyens cessent d'avoir des intérêts communs; dès lors, par consécjuent, ils ont des intérêts contraires. Il s'établit

uTie guerre perpétuelle entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés ; et Ton voit une nation entière avilie devant quelques individus, qui ne sauraient tenir leur pouvoir que de cette nation. Quand le désordre est venu à ce point, il arrive, par la force des choses, que les magistrats sont presque toujours des hommes ignorans ou corrompus; je dis presque toujours, et j'affaiblis ma pensée, je ne sais pourquoi. En effet, l'intérêt du gouvernement devenant directement contraire à l'intérêt de la société, les magistrats étant conjurés contre les citoyens, je puis concevoir qu'un honnête homme ignorant s'imagine faire le bien en faisant le mal; je conçois facilement qu'un homme éclairé, mais injuste, sacrifie le bien public à son intérêt particulier; mais il m'est impossible de comprendre comment, en aucune circonstance , un homme qui joindra l'équité naturelle aux lumières trempera dans cette conjuration de quelques - uns contre tous. En un pareil ordre de choses , un magistrat aussi juste qu'éclairé serait véritablement un prodige, et serait un prodige inutile : il ne pourrait changer l'esprit du gouvernement; il se verrait sans cesse contrarié par ses collègues; et, ne voulant point devenir oppresseur, il rentrerait bientôt dans la classe des opprimés. C'est ce qui arrive dans tous les états despotiques; c'est ce qui ar-

DES INQUISITEURS DE LA PENSÉE, /jt^g

rivera toujours en France, si les formes arbitraires n'y sont pas entirèrenient abolies. Citoyens, qui représentez la nation, songez donc à resserrer dans ses bornes légitimes Tautorité des magistrats, autorité naturellement usurpatrice; qu'ils deviennent ce qu'ils doivent être : les simples agens de la puissance législative, les exécuteurs des lois écrites. Qu'un homme n'ait pas le droit de dire à un homme : « Tu ne publieras point ton opi- « nion , car ton opinion n'est pas la mienne ; » voilà le dernier degré du despotisme. Quant à moi, je viens de remplir mon devoir de citoyen: je viens de dénoncer à la nation que vous avez l'honneur de représenter, je viens de vous dénoncer à vous-mêmes une tyrannie aussi absurde qu'étendue. Vous établirez sans doute en France la liberté de publier sa pensée: j'attends vos lois pour obéir, et je respecte vos lumières; mais, si la presse, le théâtre, la chaire, les tribunaux; si toutes les manières de publier sa pensée ne sont pas également libres; si dans cette partie, comme en toute autre , vous ne détruisez pas toute espèce de puissance arbitraire, au nom de l'équité qui est au fond de vos cœurs, au nom de la vérité que vous aimez , je suis obligé de vous le dire : vous aurez fait une infraction au droit naturel, et vous n'aurez point élevé l'édifice de la liberté.

LETTRE

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