‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 5)Chapitre 57 sur 73 · AUX AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS · texte numérisé non relu

AUX AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS

Jeudi 9.7 août 1789.

Vous avez inséré , Messieurs , dans votre journal d'aujourd'hui une lettre anonyme sur la censure du théâtre. Cette lettre est absolument dénuée de principes; et, si elle n'avait pour lecteurs que des hommes d'une raison exercée, je ne me donnerais pas la peine d'y répondre; mais elle pourrait produire une espèce de petit effet dans un moment où les idées du grand nombre ne sont pas très-nettes; dans un moment où mille esprits timides reculent devant la liberté , et semblent regretter l'esclavage. La liberté est un fruit d'une digestion pénible : il ne saurait convenir aux es-

. I. Il a paru, dans le Journal de Paris du 27 août, une lettre anonyme sur la censure du théâtre. Chénier a cru devoir y répondre : il a réfuté d'une manière victorieuse les raisonnemens de l'anonyme. Les cent voix de la Renommée ont attribué cette lettre anonyme à M. Suard, ci-devant censeur des théâtres , et pensionné ad hoc.

( Note de l'Éditeur. )

LETTRE AU JOUHNAL 1)K PAKIS. /,3r

toinacs débiles. La tragédie de Charles IX, detnandée par le public, a peut-être occasioné en partie les discussions actuelles sur la censure d«s ouvragées dramatiques. J'ai traité cette importante cpiestion dans ini écrit particulier ^ J'ose y renvoyer les personnes qui peuvent se laisser convaincre par la justice et par la raison. Je vais, pour les mêmes personnes, rassembler ici quelques principes , reconnus évidens par tous ceux qui entendent les matières politiques. Une fois ces principes admis, je ne demande aux lecteurs que d'être conséquens.

N'est-il pas vrai que, dans toute déclaration des droits de l'homme, le premier principe, le voici : tous les hommes sont égaux en droits? N'est-il pas vrai que de ce premier principe découle celuici : tout homme doit pouvoir exercer ses facultés physiques et morales en tout ce qui ne nuit point au droit d'un autre homme? N'est-il pas vrai que de ce second principe découle celui-ci : tout homme doit pouvoir publier sa pensée de quelque manière que ce soit, sauf à être puni s'il a blessé le droit d'un autre homme? N'est-il pas vrai qu'il y a trois manières de publier sa pensée : la parole, l'écriture et l'impression? N'est -il pas vrai

I. f^ojrez l'ouvrage intitulé : De In Liberté du Théâtre en France y présent volume, page 345 et suiv. [Note de l'Édit.)

que la première manière peut s'exercer par la voie du théâtre, de la chaire, des tribunaux et de simple conversation ? Remontons aux principes, soyons conséquens , et ne craignons pas notre raison.

On cherche la liberté dans V indépendance : elle n est que dans la règle , dit l'anonyme. Je suis de cet avis. 11 en conclut qu'il faut une censure pour le théâtre : ce n'est pas raisonner conséquemment. On doit en conclure tout le contraire. Il faut une règle, c'est-à-dire, une loi. Yous ne pouvez établir une censure, sans établir l'opinion d'un seul homme ou de plusieurs hommes décidant souverainement. L'opinion d'un seul homme, ou de plusieurs hommes, n'est point une loi: c'est dans la loi quest la règle. La liberté consiste à ne dépendre que des lois.

L'anonyme prétend. Messieurs, qu'il est une borne où la liberté doit s'arrêter : rien n'est plus vrai. Là commence la censure, dit-il: ce n'est pas raisonner conséquemment. Il fallait dire : là commence la loi. Supposez des hommes tels que vous voudrez , ils seront des hommes : ils jugeront avec passion. La loi seule est sans passion; la loi seule est une borne véritable. Du moment qu'il existe une censure , il n'y a plus de borne véritable , puisque la borne est dans l'opinion de ceux qui exercent la censure : ceci est l'évidence. Que l'a-

1)1 loi K\ VK l)K I>AKIS. f^^^

nonyme réflécliisse, qu'il soit conséquent, et qu'il ne craigne point la raison.

L'anonyme nous parle des (jrecs, des Romains et des Anglais : i'aut-il encore, Messieurs, à la fin du dix -huitième siècle, employer cette manière de raisonner ? Regardons-nous les Grecs, les Romains et les Anglais, comme le modèle de la perfection ? Si cela est, ayons des ilotes, établissons l'esclavage, les combats des gladiateurs, une chambre haute, un parlement septénaire. Si ces choses nous paraissent vicieuses, examinons aussi les autres; mais les autres sont raisonnables. Ici la question de fait devient une question de droit. En vérité , ce n'était pas la peine dç parler des Grecs, des Romains et des Anglais. Les législateurs anglais, travaillant il y a cent années, ont établi la liberté sur une base plus solide que les peuples anciens. Les Anglais se sont élevés à la hauteur de leur siècle : élevons-nous à la hauteur du nôtre. Un siècle entier n'a- 1- il rien ajouté à la somme des lumières? Cette opinion serait trop ridicule. .Soyons conséquens , et ne craignons pas notre raison.

L'anonyme assure que l'Angleterre est le seul gouvernement moderne où existe la liberté de la presse. L'anonyme se trompe : elle existe en Suisse, en Hollande. Il ne fallait pas oublier surtout l'Amérique septentrionale , pays où la liberté

(JEuvies anciennes. IV. '-i-O

politique et civile est infiniment plus étendue , plus solide, et mieux établie qu'en Angleterre, grâce aux lumières du dix -huitième siècle; heureux pays où la liberté de publier sa pensée est illimitée, sauf à être puni dans le cas déterminé par la loi. Revenons au théâtre : pendant longtems, en Angleterre, il a été libre, comme la presse ; c'est Walpole qui le rendit esclave , et c'est tout dire pour ceux qui connaissent l'Angleterre. Les hommes éclairés , les hommes justes de son tems , s'élevèrent contre lui , particulièrement milord Chersterfield ; mais ce fut en vain. Walpole était sûr d'avoir la pluralité des voix dans tout ce qu'il proposait. J'ai fait ailleurs des observations sur ce point^; mais, sur ce point -là même, un homme de beaucoup de mérite , M. Brissot de Warville, m'avait déjà prévenu^.

L'anonyme méprise beaucoup l'ancienne censure des théâtres : je suis charmé qu'il soit sur ce point de l'opinion générale. Il veut que la censure soit désormais exercée par des gens éclairés : je ne demande pas s'il connaît quelque monsieur Guillaume qui veuille vendre des tapisseries;

1. Voyez l'ouvrage intitulé: De la liberté du Théâtre en France , présent volume, page 371. [Note de l'Editeur.)

1. Voyez les Lettres de Brissot sur l'Histoire d'Angleterre, a vol. in-S"^. {Note de l'Éditeur.)

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mais (|ni' ces nouveaux censeurs unissent Tinlé- ^rité aux hnnières; et je dirai ce que j'ai déjà dit : Cv sonl des hommes, ils auront des passions. Je veux encore les supposer sans passions , ce qui répugne à la nature humaine; et je dis que ce tribunal d'hommes parfaits tiendra tout au plus lieu d'une loi excellente ; et je dis encore que leur autorité sera souverainement injuste, par cela seul qu'elle sera arbitraire , par cela seul qu'elle tiendra lieu àe la loi.

Mais., dit-on, Messieurs, la loi n'est pas faite. Je le sais. Mais elle serait difficile à poser. Qu'importe , si elle est possible? Or, elle est possible. En effet, du moment que nous concevons un délit, nous concevons une peine contre ce délit, par conséquent une loi qui détermine la peine.

Mais il vaut mieux prévenir les délits que les punir. Mais, tout homme ayant le droit de publier sa pensée, sauf à subir la peine déterminée par la loi ., du moment que nous l'empêchons de publier sa pensée, nous le dépouillons d'un droit. Or, dépouiller un homme d'un droit, c'est le punir : ainsi, nous punissons un homme avant qu'il soit coupable, le tout pour ne pas le punir. Voilà sans doute une merveilleuse invention. D'ailleurs, on ne prévient les délits que par la crainte des chAtimens: par conséquent, il faut des lois.

Il vaut mieux prévenir les délits que les punir.

Par bonheur, Messieurs, Fauteur n'est pas conséquent. S'il l'était, armé de ce beau principe, il nous ôterait la liberté de la presse ; il nous rendrait l'espionnage de la police et les lettres de cachet; il nous donnerait une inquisition religieuse et une inquisition d'État. Qui ne voit que les institutions les pins suiistres seront excusées, si l'on admet ce principe vague et sans but? C'est celui des tyrans et des esclaves. C'est ainsi que, pour n'avoir point de délits à punir, on a commis l'éternel délit de ravir à l'humanité ses droits imprescriptibles.

Mais la liberté du théâtre mérite une tout autre considération que la liberté de la presse. Des trois manières de publier sa pensée, la parole, l'écriture et l'impression, certainement la première est celle dont les effets sont les plus importans. D'après cela, établirons-nous une censure pour les tribunaux? Établirons -nous une censure pour la chaire y dont les effets sont encore plus populaires que ceux du théâtre ? Le malheureux qui manque de pain ne donnera pas quarante-huit sous pour écouter une tragédie ; il entendra le sermon gratis. Faut-il une censure pour les sermons ? L'homme qui parle dans la rue peut enflammer le peuple par ses discours: ne pourra -t- on parler dans la rue sans consulter un censeur? Ah! laissons de misérables objections qu'inspire l'habitude de

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Tcsclavage. IJne vue courte aperçoit aisément les inconvéniens de la liberté de publier sa ])ensée. l Ile \uc étendue découvre le remède dans cette liberté même assujettie à ries lois. Lisez des mandemens et des réquisitoires : vous y verrez que Voltaire, J. J. Rousseau, Ra\nal,sont des incendiaires, et que les livres ont produit tous les crimes. Les raisonnemens qu'on fait maintenant contre la liberté du théâtre , on les a faits contre la liberté de la presse. La raison nous a donné l'une; la raison nous donnera l'autre : c'est une révolution inévitable; mais on peut lutter plus ou moins long-tems contre la raison.

Remarquez , Messieurs, que la liberté du théâtre a un grand inconvénient de moins que la liberté de la presse : c'est que nul ne peut échapper à /a loi. Il est possible de faire imprimer un livre sans nom d'auteur, ni d'imprimeur, ni de libraire ; il est encore possible d'imprimer de faux noms; mais, en fait de pièces de théâtre, l'auteur peut être forcé de se nommer. C'est à la loi de l'ordonner ; c'est aux comédiens à ne point se charger d'une pièce anonyme. Croyez-vous, après cela, qu'il y ait beaucoup de délits? Croyez-vous, Messieurs, qu'on affronte un châtiment certain?

Mais on peut éluder la loi. Dites qu'on peut n'être pas dans le cas de la loi. En fait de personnalités, par exemphî, il faut que la personnalité

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soit démontrée, pour que l'auteur soit pum. Etablissons une censure quelconque , nous ne bannirons point du théâtre les personnalités qui ne sont pas démontrées. Si nous voulons les empêcher, nous élèverons un tribunal inquiet, soupçonneux , cent fois pire que l'ancienne censure , trouvant partout des allusions, des personnalités. Si un auteur éprouve une injustice, il aura, diton , recours aux magistrats ^ qui jugeront d'après leurs opinions. Quoi! toujours des hommes! toujours des opinions! et jamais des lois! C'est dans la loi qu'est la règle. La liberté consiste à ne dépendre que des lois.

Les idées me gagnent en foule; et je finis de peur de faire un livre. Si l'anonyme n'est pas convaincu, qu'il me réfute; qu'il lise mon écrit sur la liberté du théâtre; qu'il lise encore ma dénonciation sur les Inquisiteurs de la pensée^ ; qu'il tâche d'y répondre, non par des autorités, ni par des récits pathétiques de tous les maux qu'il suppose gratuitement, mais en prouvant que mes principes sont faux, ou que mes conséquences ne découlent point de mes principes. En attendant, ne craignons pas notre raison. Les citoyens ne doivent être soumis qu'aux lois établies par les

1. Foyez plus haut, présent volume, page 388 et suivantes- ( Note de l'Editeur. )

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Kopivsentans delà nation. Toute espèce de magistrats 011 d'assemblées d'administration doit seulement faire exécuter les lois. Poursuivons partout l'arbitraire, détruisons l'arbitraire, ou ne prononçons plus le mot de liberté, si nous ne pouvons concevoir la cbose. Quand la génération , vieillie dans le délire de l'esclavage, aura quitté la vie, il viendra, sans doute, une génération plus courageuse, plus raisonnable, plus digne d'élever l'édifice de la liberté , que nos faibles mains ne peuvent construire.

J'ai l'honneur d'être, etc.

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