I. >I. La Favette
Lxkk RÉFLEXIONS SUR L'ÉTAl^ CIVIL
êtes plus cruels, mais vous n'êtes pas plus injustes.
Français, peuple généreux, peuple équitable, et digne de la liberté; Français, vous vous élevez contre les privilèges, contre les exclusions de toute espèce, données à des classes immenses de citoyens ; vous détestez justement les aristocrates : ne les imitez pas. Vous avez été opprimés, n'opprimez pas. En resserrant l'oppression sur un plus petit nombre on ne la rend pas plus juste. Détestez-vous le préjugé qui choque vos passions? aimez-vous le préjugé qui les flatte ? L'ignorance et la superstition firent naître jadis celui que j'accuse en ce moment : faut-il que la vanité le soutienne encore? Devenons fiers pour n'avoir plus de vanité; ne raisonnons pas d'après des passions, mais d'après des principes.
On connaît les honneurs rendus en Angleterre à la cendre de Garrik. Garrik était un très -honnête homme. On ne pense pas en Angleterre qu'un très-honnête homme soit flétri , parce qu'il déclame parfaitement. Molière, qui était un trèshonnête homme, et de plus, un très-grand homme, fut à peine enterré en France. On a proposé à Garrik de siéger dans la chambre des Communes, d'être au nombre des Représentans de la nation anglaise. Molière, en France, n'aurait pu parvenir à une place de marguillier. Je demande s'il y
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a pai mi lis (.lc[)Utos de ia nation française nn seul lK)nnno ((iii lût humilié de se trouver assis auprès de Tau leur de Tartufe et du Misanthrope. Je demande s il y a parmi leurs commettans un seul honmie qui refusât Molière pour Représentant du peuple, dans un moment où il fjAUt soutenir les intérêts du peu[)ie , de riiumanité , de la raison.
Mais, direz - vous , oe n'est pas en qualité de comédien que Molière est un grand homme; c'est comme écrivain, c'est comme poète, c'est comme philosophe. Je le sais aussi bien que vous; je sais que deux espèces d'individus seulement peuvent obtenir ce titre de grands hommes : ceux qui ont honoré leur siècle par d'éminentes vertus , et ceux qui l'ont éclairé par un génie transcendant. Observez maintenant que cette réflexion ne prouve rien en faveur du préjugé que je combats ; Molière, malgré son génie, serait avili, si la profession qu'il exerçait pouvait être avilissante.
Tout homme, avant d'être comédien, jouissait pleinement du droit de cité; vous le reconnaissez pour votre égal : vous le faites déchoir, vous l'avilissez du moment qu'il sait vous attendrir sur le malheur des hommes, du moment qu'il sait vous faire rire des travers attachés à l'humaine nature! Vous l'avilissez, quand il cultive un talent difficile, qui n'est nuisible à personne, qui est très-utile, au contraire, par son influence morale;
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vous l'avilissez, quand il acquiert des droits à votre reconnaissance! Etes-vous justes? étes-vous conséquens? Je ne veux m'en rapporter qu'à vousmêmes.
Dans l'état social, deux choses peuvent flétrir: le crime et le vice. De ces deux choses, la première seule mérite une flétrissure légale ; la flétrissure du vice est dans l'opinion publique. L'homme vicieux ne doit pas être privé de ses droits de cité; mais, s'il est reçu dans les assemblées du peuple, s'il est juste qu'il y soit reçu, c'est au peuple à ne pas l'élire. Voilà des principes que vous êtes forcés d'admettre, si vous admettez les principes.
Maintenant , croyez-vous le vice inhérent au talent de la déclamation? il vous est impossible de répondre affirmativement : une telle absurdité vous répugne ; le nom de Molière vous arrête. L'expérience est contre ceux qui pourraient se résoudre à l'affirmative; et je leur oppose surtout l'austère raison, la nature des choses, plus fortes encore que l'expérience et le nom de Molière. Or, en conservant le cruel préjugé qui flétrit les Comédiens, vous les traitez, non pas comme des gens vicieux, mais comme des gens nécessairement criminels : c'est le dernier degré de l'injustice. Cette absurdité coiiK'ient aux Welches^ dirait M. de Voltaire; mais vous êtes des Fran-
DES C.OjMIlDIEINS. f\^^
rais, (l('s hVaiirais du dix - liiiitième siècle^ des l'ranrais devenus libres par la force des lumières. l'.CDiite/ votre raison sur ce point comme sur (ont le reste; soyez en tout dic^nes de vous-mêmes.
Si vous voulez sacrifier encore à ce préjugé barbare, sovez iXu moins conséquens dans votre injustice. Si la déclamation vous paraît un art avilissant, privez aussi des droits de cité cette foule prodigieuse de comédiens de société, ces acteurs, de tous les rangs, qui dégoûteraient, s'il était possible, des représentations théâtrales. Quelle considération peut vous engager à ne pas les envelopper dans votre anathème ? Serait - ce leur manque de talent, leur manie déplorable de cultiver un art auxquels ils sont inhabiles?
Mais ils ne sont j)oint salariés. Ainsi, selon NOUS -mêmes, l'art de déclamer, de représenter des pièces de théâtre, n'est point digne, par sa nature, de l'espèce de blâme dont la profession des Comédiens est encore chargée en France : ime fois ce point accordé, vous allez reculer toujours; et vous serez forcés d'abjurer Terreur que vous respectez par habitude.
Ln éloquent député de la Provence ne voit dans la société que trois classes: les mendians ^ les voleurs et les salariés. Je pense que M. de Mirabeau force le sens des mots, en comptant ceux qui scjnt uniquement propriétaires dans la classe des