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M. J. Chénier, auteur de la tragédie de Charles IX, a composé le discours suivant à la prière de M. Talma , chargé par les Comédiens français de faire cette année le discours d'usage. Les Comédiens français n'ont pas voulu permettre à M. Talma de prononcer ce qu'on va lire ; et M. le Maire de Paris n'y a rien trouvé de répréhensible ! Ils ont donné à leur théâtre le nom de Théâtre de la Nation , et ils veulent rester sous le joug des Gentilshommes de la chambre! On leur a rendu les droits des citoyens, et ils craignent de parler en citoyens ! Quelques personnes de la Comédie française sont tourmentées de vapeurs aristocratiques ; mais aux grands maux les grands remèdes.
Messieurs,
Je viens vous renouveler l'assurance' du zèle qui nous animera toujours. Je viens vous demander au nom des Comédiens de ce théâtre la continuation de votre indulgence.
Je me félicite sans doute de remplir ce devoir
à une époque aussi glorieuse pour la France. La Liberté naît chez une grande nation : elle embrasse toutes les parties de ce vaste empire ; elle s'étendra sur les beaux-arts; et la scène, délivrée pour jamais des entraves arbitraires, deviendra ce qu'elle devait toujours être : une école de mœurs et de liberté.
Souvent la philosophie a fait entendre sa voix sur notre théâtre; mais combien cette voix était faible et timide, quand des tyrans subalternes pouvaient lui imposer silence, quand une censure ombrageuse et mercenaire osait tracer un cercle au génie, quand une lettre de cachet prouvait à la raison qu'elle avait tort!
Que de fois , Messieurs , le premier poète de ce siècle a - 1 - il senti tout le poids des chaînes qui captivaient l'esprit des Français ! Que de fois ce grand bienfaiteur de l'humanité a-t~il déploré la faiblesse de ses contemporains! Que de beautés énergiques s'est-il vu contraint de laisser échapper; et que de chefs-d'œuvre nous avons perdus, parce que la pensée de Voltaire était soumise à des gens qui ne pensaient pas, et qui, avec l'audace du mensonge , blâmaient l'audace de la vérité.
Il est de ces ouvrages obscènes dont les auteurs doivent être punis par le mépris public, autant que par la loi; mais avez-vous entendu , Messieurs, qu'on se soit opposé jadis à la représentation des
ouvrages de ce genre? Ils composaient presque tout le répertoire d'une foule de petits théâtres ; et, la vérité m'arrache cet aveu, des farces immorales ont souillé ce théâtre même que tant (1(^ grands poètes ont illustré. Si, parmi les chefs il'œuvre de ces morts célèbres, quelques-uns sont surtout remarquables par l'excellence de leur morale, il faut nommer Tartufe et Mahomet. Eh bien, leur représentation, long-tems défendue, a excité, même après le succès, le déchaînement d'un parti considérable, .le pourrais vous citer un exemple très-récent de la même animosité : c'est qu'il est encore des hommes qui regardent comme des personnalités contre eux tout ce qui attaque de vieux préjugés, auxquels ils devaient leur fortune et leur considération. Il en est d'autres, plus désintéressés dans leur délire, qui luttent contre le torrent de la liberté, qui mourront avec les liabitudes de l'esclavage, et dont la raison demeure immobile, tandis que la Raison universelle marche à pas de géant.
Vous plaignez, Messieurs, ces Français timides, rjui semblent ne plus vouloir être Français; vous savez qu'il y aura toujours des passions, par conséquent des préjugés ; mais vous savez aussi que la philosophiez dimiimera de jour en jour le nombre des hommes qui jugent avec leurs passions, et qui reculent devant leur raison. Le théâtre, ce
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moyen puissant d'instruction publique, peut accélérer les progrès de la vérité. Le génie va se frayer des routes nouvelles. La carrière des pièces vraiment nationales est ouverte. La tragédie, désormais plus importante, va mêler les charmes de l'invention à la gravité de l'histoire, et les idées sublimes de la morale et de la politique aux expressions de la grande poésie. La comédie peut acquérir plus de vigueur et moins de licence. La licence est la liberté de l'esclavage.
En vain quelques satiriques obscurs s'écrieront que le génie est perdu pour jamais en France : c'est le délire de l'envie; il ne serait pas plus insensé de dire que la terre cessera de produire des fruits. C'est à vous, Messieurs, d'encourager, de former les poètes dramatiques qui viendront occuper cette scène, agrandie par la révolution. Ainsi, sous l'empire des lois et des mœurs, doit s'élever, dans cette capitale, un théâtre épuré, digne de vous, digne de ce siècle de raison et de liberté, digne plus que jamais de l'admiration et du concours des étrangers, digne enfin de la protection d'un monarque ennemi de la tyrannie, ami de son peuple, et qui s'honore, à juste titre, d'être le premier citoyen de la première nation du monde.