‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 5)Chapitre 67 sur 73 · LE CITOYEN PANCKOUCKE · texte numérisé non relu

LE CITOYEN PANCKOUCKE

Aendéiniaire an VT. (Septeinhro 1797.)

Le citoven Panckoncke, éditeur de V Encyclopédie méthodique, et propriétaire de la Clef du ccdnnet des Souverains^ a fait paraître, il y a déjà

1. Dans le courant de cette édition, nous avons eu déjà l'occasion de relever plusieurs critiques amères dirigées par Chénier contre des hommes d'un talent fort recommandable, et auxquels lui-même il a rendu plus tard une justice éclatante: celle-ci, non moins amère, et d'autant plus injuste que rien ne l'a réellement motivée, mérite également d'être signalée à nos lecteurs. C'est encore là une preuve de cette partialité fougueuse à laquelle Chénier se laissa trop souvent emporter, tant que la passion maîtrisa son esprit inquiet et ombrageux. Qui ne sait, d'ailleurs, combien l'éditeur de \ Encyclopédie réunit de droits à l'estime publique? L'opinion d'un seul homme ne fait pas après tout l'opinion générale; et, pour avoir rencontré un adversaire dans un écrivain célèbre, il est vrai, la mémoire de feu M. Panckouckc n'en sera pas moins chérie comme celle d'un zélé philanthrope, et honorée comme celle d'un grand négociant et d'ini littérateur estimable. Si donc nous imprimons ici cette pièce et la suivante, c'est uniquement parce qu'elles nous ont paru offrir un modèle de stvle et de bonne plaisanterie. [Note de l'Editeur.)

ffii LE CITOYEN PANCROUCKE.

plusieurs jours, un nouveau Prospectus de son journal. On ne peut qu'applaudir au patriotisme qui a dicté ce Prospectus. Comme le style n'en est pas commun, je crois devoir en citer quelques passages, tant pour la satisfaction des lecteurs curieux que pour la gloire du citoyen Panckoucke.

« On nous a fait, dit-il, dans plusieurs journaux un reproche auquel nous aurions été très-sensibles, s'il avait un fondement réel : on nous accuse d'avoir tergiversé dans nos principes , d'avoir abandonné les drapeaux du royalisme, après en avoir porté la livrée si long-tems , si franchement, si ouvertement, jusqu'à l'époque de la signature de la dernière constitution. »

On voit qu'il s'agit d'un reproche grave; on sent qu'un républicain, accusé d'avoir déserté «les drapeaux du royalisme », est contraint de s'en disculper, surtout « après en avoir porté la livrée, si long-tems, si franchement et si ouvertement, » comme l'ajoute avec naïveté l'Éditeur de la Clef du cabinet. Mais on va voir qu'il a eu d'excellentes raisons pour « abandonner les drapeaux du royalisme», qui, au fait, n'ont pas toujours été ceux de la victoire.

«Si le roi de Prusse (c'est l'ingénieux Éditeur qui continue), si le roi de Prusse a pu abandonner la coalition des rois , fouler aux pieds le traité de Pilnitz, reconnaître la République, et faire une

LE CITOYEN PANCKOl CRE. /|(i:^

paix particulière avec elle; si le roi irEspagiie n'a pas cru déroger eu iH^connaissaut cette même lépuhlique, et en en recevant la loi; si le roi de Sardaigne s est vu réduit à demander la paix, après avoir perdu plus de la moitié de son petit lovaume; si Tempereur et roi des Romains, de Hongrie et de Bohème, après avoir épuisé d'hommes et d'argent ses vastes états, n'a pas à rougir d'avoir accepté la paix qu'il eût été infiniment plus prudent pour lui de signer un an plus tôt; comment moi, simple particulier, qui ne suis, ni roi , ni noble, ni prêtre; qui n'ai en ma disposition, ni armée, ni soldats, ni argent; comment, dis-je, voudrait-on que je résistasse à la volonté générale de m^s concitoyens? Gomment ne reconnaîtrais-je pas enfin franchement et sincèrement la république française? etc. w

Voilà certainement de quoi contenter les plus déterminés royalistes, pourvu qu'ils soient un peu raisonnables. Le citoyen Panckoucke a reconnu la République française : eh bien! est-ce là un grand crime? Il est avéré qu'il n'a pas pu faire autrement : il a été déterminé par l'exemple du roi de Prusse, du roi d'Espagne, du roi de Sardaigne, et même « de l'empereur et roi des Romains, de Hongrie et de Bohème »; il n'a pas plus dérogé qu'eux. Vouliez-vous qu'il soutînt la guerre

464 LE CITOYEN PANCKOUCRE.

à lui seul, lui qui n'est, «ni roi, ni noble, ni prêtre », comme il l'observe judicieusement?

Cependant, quelque chose m'inquiète; et j'ai une petite question à faire au citoyen Panckoucke : Si par malheur l'empereur et roi des Romains avait encore besoin , pour conclure la paix , de quelques leçons de nos armées; si même le roi de Prusse entendait assez mal ses intérêts pour vouloir encore tenter une lutte trop inégale, le Cabinet du citoyen Panckoucke suivrait-il l'exemple des cabinets de Vienne et de Berlin; et la République française aurait-elle le déplaisir de voir rentrer dans la coalition l'Editeur de \ Encyclopédie méthodique ?

L'affirmative serait trop désolante pour les amis de la liberté: je me décide donc pour la négative; et je me fonde sur le bon esprit qui éclate dans le Prospectus que je dénonce à l'admiration publique. Tout me porte à le croire : le citoyen Panckoucke sentira que son intérêt bien entendu n'est pas de signer un nouveau traité de Pilnitz, mais de continuer à « reconnaître enfin la république française franchement et sincèrement »; car il faut conserver ses propres expressions : les lecteurs ont déjà dû remarquer combien il est heureux en adverbes.

Selon toutes les probabilités, la République fran-

LE CriDYEIN P.VINCKOUCKK. 465

çaise n'a plus rien à craindre du roi de Prusse ni du citoyen Panckoucke. Ils resteront fidèles à leurs engagements : d'où il résulte que, en fait de grandes puissances, il n'y a plus que l'Autriche et l'Angleterre qui veuillent rester incorrigibles.

Page 1