‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. Craufurt (volume 5)Chapitre 8 sur 73 · LES ANCIENS FABLIAUX FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LES ANCIENS FABLIAUX FRANÇAIS

Avant d'entrer dans aucun détail sur les fabliaux français, il nous paraît indispensable de

I. En composant ces brillantes esquisses d'un tableau qu'il eut rendu parfait, si la mort ne l'eût trop tôt ravi à la gloire des lettres, Chénier ne put pas toujours remonter aux sources de notre histoire littéraire, ni approfondir la matière qu'il traitait. Tel était son devoir assurément: tel était aussi son projet. Il n'est donc pas étonnant qu'il lui soit échappé quelques erreurs, ou, pour mieux dire, quelques inexactitudes. Nous avons essayé de les relever avec le plus de soin possible , afin que ces fragmens d'un beau travail restassent moins imparfaits, et atteignissent mieux le but oi^i l'auteur de Charles IX tendit toujours avec une vertueuse persévérance: la vérité;

Même dans l'agrémeiît ue cherchant que l'utile.

Cependant nous devons aussi à la vérité de déclarer à nos lecteurs qu'un homme fort instruit et particulièrement versé dans la littérature du moyen âge, M. Louis Dubois, nous a beaucoup aidés dans notre travail sur les deux leçons suivantes; nous regrettons seulement que les précieux documens dont il a enrichi nos deux chapitres soient en tiop petit nombre. Ses notes seront facilement reconnues; nous les avons signées des deux initiales L. D. ( Note de l'Editeur. 1

SLK LKS 1 Alil.lALX FKAÎNÇAIS. 89

faire quelques observations. Une dame (ie la cour I de Louis XIV, la femme de France qui eut le j)liis tl'esprit, de délicatesse et de grâce, madame j de Sévigné, ne fait aucune difficulté de parler à I sa fille des contes de La Fontaine. Elle les lui en- I voie, et lui indique ceux qu'elle croit les plus jolis. Geojges Dandin, que Molière imita d'un conte de Bocace, fut représenté pour la première fois, et avec un grand succès, dans une fête de Versailles, à la cour de ce même Louis XIV, devant son épouse indulgente et vertueuse, devant !Mada3Ie, ce modèle exquis de la politesse et de l'élégance des mœurs. Durant la vieillesse du monarque, la cour, livrée aux intrigues religieuses, n'était plus le centre des arts et des plaisirs; mais Paris, moins sérieux que la cour, applaudissait à la gaité libre et ingénieuse de Régnard. Il supportait même les saillies grossières de Dancourt. Dans un genre d'écrire fort différent, Bayle, célèbre par la pureté de sa vie autant que par sa philosophie indépendante, s'exprimait sans timidité sur des sujets fort délicats. Sous la régence du duc d'Orléans, une extrême licence de mœurs amena dans les expressions une décence exagérée. La comédie devint prude. J. B. Rousseau luimême, dans ses épîtres et dans ses allégories, affectait un rigorisme déplacé qui faisait trop ressouvenir de ses épigrammes licencieuses. Les

deux esprits supérieurs du siècle, Montesquieu et Voltaire, rejetèrent loin d'eux ce bégueulisme du langage. Ils connaissaient leur nation, qui n'aime point à excéder les bornes du vrai. Nous allons parler des vieux fabliaux français; nous rappellerons plusieurs contes de Bocace et de La Fontaine : nous aurons à cet égard beaucoup plus de circonspection qu'il n'en fallait dans les beaux jours de la littérature. x\lors même ce préambule eut été superflu; mais les précautions deviennent nécessaires, lorsque tous les mots sont pesés dans de fausses balances, et lorsque certains Laubardemonts ^ littéraires n'ont pas assez d'hypocrisie. Parmi les auteurs de nos vieux fabliaux, Rutebeuf est le meilleur sans contredit. Ce fut à la fin du règne de Louis IX qu'il écrivit ses premiers ouvrages. Il mourut comme Jean de Meung, la dixième année du quatorzième siècle. Pierre d'An-

I. Laubardemont, conseillei' d'état sous Louis XIII, ou plutôt sous le cardinal de Pùclielieu , et l'un de ces hommes lâches et cruels faits pour servir d'instrument au plus barbare despotisme. C'est lui qui fit condamner à mort le malheureux Urbain Grandier, dont tout le crime était d'avoir déplu au cardinal alors qu'il n'était qu'évèque de Luçon. C'est encore ce Laubardemont qui, dans l'effusion d'une joie sanguinaire, osait dire : « Donnez-moi une ligne la plus indifférente de la main '< d'un homme, et j'v trouverai de quoi le faire pendre. »

(Note de V Éditeur. '

SUR LES TABLIALX IRANÇAIS. 91

fol, Haiziaiix, Jean de Boves, Garin, le Gallois, et plusieurs autres conteurs, parurent vers le même tems; quelques-uns vécurent jusqu'au règne de Charles V. Beaucoup de fabliaux, dont les auteurs sont inconnus, furent composés encore plus tard, et même au quinzième siècle. Aucun poète un peu célèbre ne cultiva ce genre de composition. Les auteurs et les ouvrages furent long-tems ignorés. Fauchet est le premier qui ait fait mention de ces obscurs écrivains. Sept ou huit d'entre eux se trouvent placés parmi les cent vingt-sept poètes dont les noms sont inhumés dans ses Recherches. Le comte de Caylus % vers le milieu du dernier siècle, lut à l'Académie des belles-lettres un mémoire sur nos fabliaux. Il y a quarante années, Barbazan fit imprimer trois volumes de ces vieux contes dans toute la fidélité du texte, fidélité presque toujours rebutante et souvent cynique ^. 11 y joignit un vocabulaire, qui

1. Kn juillet 1746. Son travail sur les fabliaux fait partie des Mémoires de l'Académie des Inscriptions, tome XX d(> l'édition in-4°, pages 352 à 376. (L. D. )

2. M. Méon en a depuis donné une édition plus complète et meilleure à tous égards (Paris, 1808, i vol. in-8"), ainsi que du fameux roman de la Rose. (Paris, i8i5, 4 vol. in-8". )

L'ouvrage de Legrand d'Aussy, imprimé d'abord en 1779, reparut beaucoup plus complet en 1781, 5 vol. in-i/. Vm

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pouvait être fait avec plus de méthode. Douze ans après, Legraud d'Aussy les traduisit, ainsi que beaucoup d'autres curieusement ramassés dans les bibliothèques, soit publiques, soit particulières. Ces petits poèmes acquirent de l'importance. On parla du talent, de l'invention, du génie même de leurs auteurs. On accusa Bocace d'être leur plagiaire, et d'avoir gardé sur eux un silence ingrat. Cette question sera discutée; mais il faut d'abord jeter un coup d'oeil sur quelques fabliaux diversement remarquables. Commençons par le Villageois médecin, puisqu'il se trouve le premier dans le recueil de Barbazan.

Une partie de ce fabliau, dont l'auteur est inconnu, présente les principales scènes du Médecin malgré lui : farce que firent pardonner à MoHère la hauteur et la perfection du Misanthrope. La querelle du villageois et de sa femme; la manière dont la femme se venge d'avoir été battue; le villageois forcé d'être médecin, guérissant une fille qui n'est pas malade : tout se trouve dans le fabliau, à la différence près qu'il s'agit de la fille d'un roi. Cette première partie du conte a été

1788, Jaubert imita en vers français la plupart des fabliaux j recueillis et rajeunis en prose par Legrand d'Aussy, qui a laissé || les matériaux d'une édition encore plus coni[)lète que celle de j

SIK Li:S l VIJLIAI \ TKAINCArS. 93

copiée par olcarius et par Ciroiius. C'est de Grolius, (lit-011, cpie iNïolière a tiré le sujet de sa pièce. Peut-être est-ce plutôt des Serées de Bouchot, où le fabliau se trouve tout entier, mais séparé en deux contes différens. La seconde partie vaut pour le moins la première. Sur la réputation (lu nouveau médecin, les malades accourent en fouie au palais. Le villageois a beau protester qu'il ne peut les guérir, et qu'il ignore la médecine; <»a le menace: Il faut qu'il les guérisse de par le roi. Il reste seul avec eux. « Mes amis, leur dit-il, ( je vous guérirai; mais il faut que le plus malade « d'entre vous se sacrifie. Les autres avaleront ses cendres. Soyez tranquilles; je puis vous garantir u que le remède est souverain. » A ce discours, ils se regardent tous en frissonnant, prétendent qu'ils se portent bien, et s'enfuient l'un après l'autre. A mesure qu'ils sortent, le roi les interroge tour à tour; et chacun s'avoue guéri. Le docteur est comblé de louanges et de bienfaits. Il devint riche, ne battit plus sa femme, et la remercia toute sa vie de l'avoir fait médecin.

La Bourgeoise d'Orléans est l'aventure d'une femme qui fit battre son mari et qui le rendit content, mais qui ne le fit pas médecin. Toute analyse serait superflue. On sait que ce fabliau se retrouve dans Bocace et dans La Fontaine. Il suffit fie lire dans le recueil de Barbazan l'original

prétendu pour reconnaître au langage qu'il fut composé vers la fin du quatorzième siècle, par conséquent après la mort de Bocace. Il en est de même du Chevalier qui confessa sa femme ; c'est un des fabliaux les plus piquans. On le retrouve encore dans Bocace et dans La Fontaine. Il est aussi dans les Cent nouvelles de la cour de Bourgogne; et mieux, quant au fonds, que partout ailleurs, comme on en pourra juger par une analyse rapide et discrète. Un chevalier, de retour d'un long voyage, avant de paraître aux yeux de sa femme, se déguise en prêtre et la confesse. Elle s'accuse d'avoir aimé tour à tour un écuyer, un chevalier et un prêtre. Le mari furieux se découvre. Bien loin de se déconcerter, la femme lui dit en riant : « Je vous ai reconnu. N'étiezvous pas écuyer avant d'être chevalier? Maintenant vous voilà prêtre. » Le mari lui fit des excuses. La Fontaine a imité Bocace; et les littérateurs italiens assurent que Bocace a raconté une aventure réelle. Elle a dû même se répéter souvent en France^ et plus encore en Italie, quand les maris étaient jaloux et les femmes dévotes. Cela tenait aux moeurs du tems; et l'institution, par sa nature, indiquait assez comment on peut savoir les j secrets des autres. Ce ne sont pas seulement les ! maris jaloux qui ont su tirer parti du tribunal nommé de la pénitence, pour obtenir des aveux

SI H LIS l ABLIAUX FRANÇAIS. 1)5

que Ton ne lait point ailleurs : Pliilippe II, roi d'Espagne, s'en servait très-utilement, sans pourtant se déguiser en confesseur. On voit dans les Mémoires du cardinal de Retz, et dans ceux du conseiller d'Etat Lenet, que l'usage en était connu durant la guerre de la Fronde. Oserons-nous le dire? C'est une perfection qui manque à la religion protestante. Si l'on trouve un peu d'inconvénient à côté de tant d'avantages, cela ne doit détourner ni les femmes ni personne d'une pratique aussi salutaire que la confession. Les meilleures choses ont leur côté défavorable, quelquefois même leurs dangers; et la confession, sans contredit, est au premier rang des meilleures choses.

Le lai (ÏIgnaurès ou du Prisonnier rappelle l'aventure du troubadour Cabestaing. Nous la retrouvons souvent. Bocace, dans sa nouvelle de la Comtesse de Roussillon ^ a suivi, comme il le dit lui-même, les traditions provençales; mais Renaud, l'auteur du fabliau français, en croyant peut-être embellir beaucoup cet événement tragique, en a fait un modèle de ridicule et d'extravagance. Ignaurès est un chevalier breton fort amoureux, non pas toutefois d'une seule dame. Il aime et trompe à la fois douze femmes: ce qui, certes, n'est pas conforme aux mœurs chevale- I esques. Elles se font des aveux mutuels. Par une

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convention qui n'est pas moins bizarre que tout le reste, Ignaurès demeure l'amant de la première femme qu'il a choisie. Les douze maris finissent par tout savoir, et ne sont pas aussi indulgens que les dames. Ils font périr le chevalier breton. Ils se vengent de leurs femmes par un festin sanglant que le souvenir de Gabrielle de Vergy vous désigne assez; et les douze amantes fidèles meurent bientôt sans vouloir prendre aucune nourriture. Il est difficile de concevoir comment une imagination dépravée et l'excès du mauvais goût ont pu parvenir à rendre si absurde, et en même tems si glacial, un sujet dont la catastrophe est horrible, mais qui intéresse au plus haut degré lorsqu'il n'est point travesti; tant la véritable passion sait tout embellir!

Il y en a àznsAucassin et Nîcolette %• et, puisque

I. M. de Surville, dans les mémoires qu'il a laissés sur son ayeule, Clotilde de Vallon-Chalys, attribue ce roman à Barbe de Verrue, ainsi que le fabliau de Grisélidis dont il est question plus bas. Le nom de Clotilde nous rappelle que Chénier n'a fait aucune mention, dans ses divers ouvrages, des poésies de cet auteur, bien qu'à l'époque où il composait son travail pour l'Athénée, la première édition de ces poésies eût déjà trois années d'existence. Est-il probable qu'il ait aussi professé l'opinion de ceux qui, dans le tems, récusèrent l'authenticité des œuvres de Clotilde? Nous le pensons. Quelle autre inison, d'ailleurs, pourrait motiver son silence? Quoi qu'il

SI II I.i:S FAHJ.IALX lUVNCAIS. o-

ce petit roman nièlé de prose et de vers est compté au nombre des fal)liaux, il faut avouer que c'est de beaucoup le meilleur de tous ceux qui paraissent avoir une origine française. Cet ouvrage, de quelque étendue, est aujourd'hui connu de tout le monde. Avant même que Sédaine en eût fait un opéra-comique, il avait été fort heureusement rajeuni par Lacurne de Sainte-Palaye, le savant le plus instruit de notre ancienne littérature, et celui qui , dans ce genre, a rendu les plus grands services. Rien de plus intéressant et de plus naïf que les amours ôH^ucassm le damoiseau , et de Nicolette sa douce amie. La captivité de JSicolette, sa fuite nocturne, cette voix qu'elle reconnaît en passant auprès d'une tour; le discours qu'elle tient au gentil bachelier; la boucle de cheveux blonds qu'elle lui jette, et qu'il reçoit avec transport à 'travers les barreaux de sa prison; le soldat en sentinelle qui, du haut de la tour, aperçoit la jeune fille, et, dés qu'il voit arriver ses camarades,

en soit, tous les amis des lettres regretteront qu'il ait omis aussi légèrement de parler de ces poésies remarquables; le charmant fabliau des trois Plaids d'or, qui semble réclamer ici sa place par le double droit du mérite et de l'ancienneté, valait bien la peine qu'il lui consacrât quelques pages. Voyez ^ pour plus amples détails , le Recueil des poésies de Clotilde de Surville, ainsi que \di préface du savant éditeur, M. Vanderbourg. { 'Noie de l'éditeur.)

CB^nvres ancienne'-. IV. H

l'avertit, dans une chanson qu'il improvise, de prendre garde aux soldats méchans ; la petite cabane que Nicolette se construit dans la foret; son joli message à Aucassiri^ et Tarrivée du damoiseau : tous ces détails sont charmans. La suite vaut beaucoup moins. On voit avec peine les deux amans pris par les Sarrasins , ensuite séparés pendant plusieurs années; Nicolette emmenée à la cour du roi de Carthage; ce roi revoyant en elle sa fille perdue en bas âge; et Nicolette abandonnant son père, qui veut la forcer d'épouser un Musulman, que l'auteur appelle un païen. Mais on retrouve tout l'intérêt du commencement, lorsque Nicolette^ déguisée en ménestrel, chante à Aucassin lui-même les amours ^ Aucassin et de sa mie: ce qui amène, avec beaucoup de naturel, la reconnaissance et le mariage des amans. Pourquoi faut -il que des discours impies défigurent ce fabliau plein de grâce ? Le vicomte de Beaucaire, voulant guérir Aucassin de son amour pour une fille inconnue, lui fait un sermon fort édifiant sur le paradis et sur l'enfer. Aucassin n'en est point touché. Il répond en mauvais chrétien qu'il veut Nicolette et non pas le paradis, où il n'entre que des moines fainéans et de vieux prêtres; que les rois illustres, les chevaliers morts glorieusement, les écuyers fidèles, vont directement en enfer; qu'il prétend y aller comme eux; qu'il y \

Slll IMS FAIUJALX FUANCAIS. ycj

rencontrera les ménétriers amis de la joie, les belles femmes qui ont eu le cœur tendre; et que, s'il peut s'y trouver avec A'icolette, sa mie, il n'en demande pas davaritage. Ces impiétés ne sauraient nous pervertir. C'est pour démontrer combien elles sont réprébensibles qu'il est important de les citer.

Rutebeuf, le plus original des auteurs de fabliaux , mérite un article à part. Dans l'un de ses contes, une jeune fille séduite prend l'iiabit de cordelier ; mais une dame charitable et sage s'aperçoit du déguisement, sauve la jeune fille, et force le moine séducteur de contribuer à l'établissement de celle qu'il a voulu perdre. La dame, en reprochant au béat sa conduite coupable, l'appelle hypocrite et même papelart, mot fort usité dans les fabliaux : ce que nous observons en passant, mais sans vouloir en tirer de nouvelles conséquences, et seulement pour conserver la tradition. Du reste, les déguisemens de ce genre n'étaient que trop communs; et le journal de l'Estoile en présente un exemple sous le règne de Henri III ^ Le testament de VAne est un conte plus gai. Un Curé vit mourir son âne, fidèle et

1. " Henri IIl, doue du talent de la parole, et qui quelque- " fois avait montré du courage, s'amollit tellement dès qu'il fut «roi, qu'on lui vit prendre toutes les affections, tous les goûts « d'imefemm(; faible et coquette. La nuit, il se couvrait les mains

Univers/i^

loo LEÇON

vieux serviteur. Il crut, par reconnaissance, devoir l'inhumer en terre sainte. On va conter la chose à l'évéque, gourmand, buveur et dépensier. «Tant mieux, dit-il, nous aurons une amende. » Il fait venir le curé, le gronde et le menace saintement. c( Messire, » répondit le Curé, car aucun prêtre n'était appelé monseigneur, « l'âne dont « vous parlez m'a servi vingt ans. Il amassait une « livre chaque année ; et voici vingt livres qu'il « vous lègue par son testament. — Que Dieu, reprit « l'Évéque en tendant la main , pardonne au dé- « funt tous ses péchés, et lui accorde son saint « paradis! Amen. )> A^ingt livres paraîtront fort peu de chose; mais c'était beaucoup alors, et tout est bien renchéri.

« de gants, et le visage d'une toile préparée, afin de conserver «la blancheur de sa peau. II teignait en noir ses cheveux roux, « se frisait, se fardait le visage de blanc et de rouge , se peignait « les sourcils. Il était coiffé à peu près comme les dames de sa « cour; il s'habillait en femme , ouvrant son pourpoint, décou- « vrant sa gorge, et y portant un collier de perles avec trois " collets de toile \)) ( Extrait de {'Histoire de Paris, par Dulaure , tome IV, pages 4o5 et suiv. )

On sent qu'une telle conduite, autorisée et professée publiquement par le roi, dut trouver beaucoup d'imitateurs parmi les courtisans et le peuple. Aussi cette manie de se déguiser devint-elle bientôt une mode générale. {Note de l'Éditeur.)

I. Voyez encore le Journal de rEstoile, on Journal d'Henri III, au 24 lévrier 1577.

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SUR LES FAm.lAUX FRANÇAIS. roi

Nous avons du même Rutebeuf uu fabliau fort remarquable pour le tems. A l'exception du préambule, il ne présente qu'un dialogue entre deux amis, dont Tun est Croisé. Celui-ci veut persuader à l'autre d'aller aussi combattre les infidèles; il lui fait observer qu'il a une âme raisonnable. Or, quand on est sur d'avoir une âme raisonnable, on doit partir pour la terre sainte : c'est , comme on voit, de la logique transcendante. Les diverses réponses du non-Croisé sont plus conformes à la raison ordinaire. En voici la substance : « Ami, rt vous voulez que, pour aller conquérir un pays « lointain, dont on ne me laissera rien, j'aban- « donne ma femme, mes enfans et mon héritage! « On sert Dieu à Paris comme à Rome ; on gagne « le paradis sans faire le voyage d'outre-mer. Que « ne préchez-vous ces riches abbés, ces gros doyens, « ces prélats qui se sont voués au service de Dieu? «Ils ont ici-bas tous ses biens; et c'est nous que « l'on exhorte à l'aller venger î Cependant que «leur importe la grêle ou l'orage? Les revenus « leur viennent en dormant. Sans être aussi riche, «je dors bien comme eux; je vis en paix avec «mes voisins, et je ne suis point las de ce genre f( de vie. Vous aimez les hauts faits d'armes? Allez « combattre; et dites de ma part au soudan que, (' s'il vient m'attaquer, je saurai me défendre. S'il «n'en fait rien, qu'il règne tranquille: je n'irai

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« pas le détrôner. D'ailleurs, une chose m'étonne: « grands et petits vont en fouie visiter cette terre « sacrée ; leur âme est sanctifiée , sans donte ; « comment se fait-il qu'à leur retour ils ne soient « que des bandits? De plus, je vous dirai à l'oreille «que je passe hardiment un ruisseau; mais de « Saint -Jean d'Acre jusqu'ici l'eau est profonde; (c et il y en a trop. Enfin, Dieu est partout, vous u le dites sans cesse; il est donc en France. Il ne « s'y cache pas exprès pour moi. » Au dixhuitième siècle, on ne parlait pas plus nettement sur les croisades. Cependant ce philosophe du tems de Louis IX se laisse brusquement convaincre; et cette fin était apparemment nécessaire pour faire passer le reste. En des siècles plus éclairés, on a vu les talens du premier ordre attaquer un préjugé, et pourtant fléchir le genou devant le nom du préjugé même. Il faut savoir excuser ceux qui croient ne pouvoir mieux faire, et savoir apprécier ceux qui font mieux.

h' Ordre de Chevalerie ^ fabliau d'un auteur inconnu, est digne d'une attention particulière. Fauchet et Duchéne en ont parlé. Lacurne de Sainte - Palaye en a recueilli trois versions en vers. Avant lui le savant et judicieux Ducange en avait cité une version en prose; mais elle est évidemment du quinzième siècle. L'original est du treizième. L'auteur conte mie aventure

SUR I.KS FABLIAUX FRANÇAIS. io3

arrivée, dit-il, en terre païenne^ à mi guerrier vaillant, à un Sarrasin loyale à Saladin. Un Français, luî prince Croisé, Huij^ues de Tabarie, seigneur de Galilée, est fait prisonnier dans un combat. On exige cent mille besans pour sa rançon. 11 désespère de les trouver, quand il vendrait sa principauté. Saladin, persuadé que les amis du chevalier lui prêteront la somme entière, lui fait promettre de revenir dans deux ans, s'il ne peut effectuer sa rançon; mais il veut qu'avant de partir le Français l'arme chevalier. En conséquence, Hugues de Tabarie lui fait laver le visage, raser la barbe, et couper les cheveux. On n'oublie ni le bain, symbole de la pureté de l'âme; ni le lit, image du paradis; ni la chemise, emblème de la candeur; ni la robe de pourpre, signe évident qu'un chevalier doit verser son sang pour la foi. Hugues de Tabarie recommande au Soudan de haïr le mensonge, d'entendre chaque jour la messe, de jeûner tous les vendredis en l'honneur de la passion, et de voler au secours des dames. Saladin reconnaissant accorde au prince la liberté de dix chevaliers. Le Français lui rend grâce, et lui dit : « Tu m'as conseillé d'emprunter à mes amis « ce qu'il faut pour ma rançon. Tu es maintenant if mon ami : prête -moi ce que je dois au grand « Saladin.» A ces mots, cinquante Emirs, appelés par Saladin , contribuent tour à tour. Saladin

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complète la somme, fait présent au Français des cent mille besans, et le renvoie sans rançon. Il y a là des traits d'Orosmane. Mais nous avons d'autres choses à remarquer. Un monarque musulman se faire armer chevalier ! cela nous paraît une fable étrange. Eh bien ! nos vieux historiens affirment que Saladin reçut en effet l'ordre de chevalerie des mains de Honfroi de Thoron, son prisonnier. Plus tard, l'émir Facardin fut armé chevalier par l'empereur Frédéric IL Rien n'oblige à croire que des Musulmans aient promis d'entendre chaque jour la messe, et de jeLiner tous les vendredis en l'honneur de la passion; mais, en laissant de côté ce qui appartient moins au poète qu'à l'époque où il écrivait, on doit le louer d'avoir osé, durant les croisades, rendre hommage à la mémoire récente de Saladin, vainqueur des Croisés, et le plus grand prince de son tems, quoiqu'il fût contemporain de Philippe-Auguste. Des fabliaux assez nombreux roulent sur des sujets de dévotion, et dans plusieurs Notre-Dame joue un rôle considérable. Sa protection est regardée comme un infaillible moyen de se tirer d'affaire en ce monde et en l'autre : ici c'est un sacristain, ou même une sacristine, qu'elle ramène dans la bonne voie, après de longs égaremens; là, c'est une abbesse enceinte dont elle escamote l'enfant, et dont elle conserve la réputation; tantôt

SIR LES FABLIAUX FRANÇAIS. (o5 elle s'intéresse pour un moine libertin; tantôt même elle sauve de la corde un voleur dévot. Ceci est plus extraordinaire encore : un jeune païen, nouveau marié, s'avise, en jouant dans une place de Rome, d'attacher son anneau nuptial au doigt d'une statue. Il ignorait que c'était celle de Notre-Dame. La statue, par miracle, plie le doigt, et garde l'anneau. Depuis ce tems le jeune marié, forcé par miracle à la continence, s'imagine qu'il est ensorcelé. Il va trouver le pape saint Grégoire, qui, ne voulant point, dit l'auteur, avouer qu'en ce point l'église manquait de pouvoir, ordonne aux deux époux de continuer à être sages. Enfin, dans un songe, Notre-Dame apparaît au jeune homme, et lui commande de faire faire une statue entièrement pareille à la figure qu'il voit. L'ordre est exécuté. On porte la statue nouvelle à Sainte-Marie de la Rotonde. Elle avait au doigt l'anneau. Le jeune marié le lui redemande humblement. Elle le lui rend , et n'exerce plus ses droits d'épouse. L'auteur en conclut que Notre-Dame est bonne , mais qu'il ne faut pourtant pas se jouer à elle. On serait injuste de soupçonner ici quelque intention maligne: ces contes se lisaient dans les couvens, au réfectoire; ils édifiaient les auditeurs et les lecteurs.

Comment ne pas remarquer le fabliau intitulé : La cour du Paradis? Fontenelle, suivi par bien

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d'autres, a cité sans ménagement les étranges discours que nos premiers auteurs dramatiques font tenir au Père-Eternel. Nous ne sommes pas aussi avancés qu'au tems où écrivait le discret Fontenelle; mais, en étant beaucoup plus réservés que lui, nous ne pouvons cependant nous dispenser d'analyser rapidement un ouvrage où le mélange des idées galantes, féodales et religieuses, fait si bien éclater le triple caractère que les mœurs publiques imprimaient à la littérature. Le maître du paradis annonce, un mois d'avance, qu'il veut tenir une cour plénière le jour de la Touaissnt, Il fait inviter, en cérémonie, tous les grands dignitaires qui composaient la hiérarchie. Au jour marqué, les Chérubins, les Séraphins, les Anges, les Archanges, ayant Gabriel à leur tête, entrent en voltigeant et en caracolant dans les airs. Ils chantent en chœur le Te Deum. Ils sont suivis des Patriarches, parmi lesquels l'auteur place saint Jean-Baptiste. Après, viennent successivement les Apôtres, les Martyrs , les Confesseurs, les Innocens, lesVierges, lesYeuves, les femmes mariées. Chacun de ces différens groupes chante un refrain différent, mais toujours un refrain d'amour. Les quatre Evangélistes, distribués aux quatre coins de la salle, jouent des airs de cor avec variations. Quand tout le monde est entré, Jésus ordonne à Pierre de fermer la porte , et de nomnir quà gens

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