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48i CORRESPONDANCE
DK LA l)lClli;SSK DK CII01SKUL A *IAI>A1H£ DU D E F F A M)
A Chanteloup, ce 22 août 1TÎ3.
Je vous le répète encore, ma chère petite-fille, et avec plus de plaisir que vous n'en avez peut-être à m'entendre : votre inquiétude, vos reproches, vos conseils m'ont attendrie et pénétrée de reconnaissance. 11 y avait de l'injustice à vous à craindre qu'ils ne m'importunassent, et c'était une injure que me marquer cette crainte.
Il est vrai que tout le monde nous abandonne; je perds demain madame d'Enville et la princesse, et bientôt l'abbé. De tout cela vous ne profiterez guère que de l'abbé. Je vous empêche, dites-vous, de le désirer; ah ! cela est bien généreux. J ; ne puis vous dire que vous m'empêcherez de le regretter, mais si vous n'étiez pas à Paris, il me serait insupportable qu'il y allât, et quand je pense que vous profiterez de son absence, j'ai du plaisir à penser que je vous en fais le sacrifice. Je tiens toujours pour qu'il vous ramène. Le grand-papa dit que si vous étiez ici vous ne manqueriez ni de société ni de lecture. Fuyez donc le mal qui vous poursuit pour chercher l'avantage qui vous convient et auquel vous convenez. J'ai chargé madame de Beauvau de vous déterminer : son éloquence mettra toutes mes raisons dans leur plus beau jour, et elles sont fort bonnes. Pour riez-vous v résister?
L'abbé m'a montré votre chanson sur la vieillesse; la chanson est jolie, mais je n'aime pas que vous l'ayez faite, parce qu'elle vous a été inspirée par un retour sur vous-même qui me paraît être contre moi. Rapportez-vous-en à la réponse que vous fait l'abbé; il voit sur cela mieux que vous-même, parce que le sentiment l'éclairé et que la modestie ne lui ferme pas les yeux. La jeunesse est d'aimer et de plaire: vous possédez ces
DE MADAME Dl DEFFAND. 483
deux avantages, n'abandonnez donc pas vos amis, venez les chercher, puisque vous le pouvez et qu'ils ne peuvent pas vous aller joindre. Jouir, c'est employer la vie.
DE LA Dirr.HKSSK DE CIIOISEIIL A MADAME DU DEFFAND
A Chanteloup, ce 26 août 1773.
Voilà madame de Boufllers, ma chère petite-fille, tous mes fidèles m'abandonnent. Vous aurez l'abbé les premiers jours de septembre ; il ne restera qu'une quinzaine de jours. Sa mission es de vous ramener. Nous avons perdu beaucoup de monde depuis quelque temps. Chaque jour nous en ramène. Chanteloup sera bientôt aussi plein qu'il Tétait il y a quelque temps; les visages y varient beaucoup, mais les choses y sont immuables : on ne trouve ici que des visages nouveaux et non des choses nouvelles, et à l'exception de mes fidèles, je ne m'aperçois guère du changement. Il n'y a que l'abbé qui ait l'imagination assez fertile pour remplir ses lettres des événements de Chanteloup et assez brillante pour vous les rendre intéressants. Pour moi, je ne pourrais vous parler que des événements annuels que chaque saison ramène : aujourd'hui de nos récoltes, demain de nos labours, cet automne de nos vendanges, l'hiver de nos craintes, au printemps de l'espérance de nos moissons, et tout cela vous ennuierait à entendre et ne m'amuserait guère à raconter. Je n'ai ni le talent ni le goût de l'églogue, je ne sais qu'aimer et vous aimer passionnément, ma chère petite-fille, je le dis dans tous les temps, parce que je le sens dans toutes les saisons.
Pourriez-vous me faire le plaisir de faire tenir cette lettre en Angleterre?
Le grand-papa vous embrasse.
LETTRE DXXVIli
DR MADAME DU DKFPAND A LA DUCHESSE DE CIIOISEUL
Paris, ce jeudi 2 septembre 1773.
J'ai laissé accumuler mes dettes à tel point qu'il était difficile de les calculer, et il paraîtrait impossible de les acquitter si vous n'étiez pas la justice même, car je n'ai pas besoin de miséricorde. Trois lettres de vous, trois lettres de l'abbé, des quantités de prunes et de cerises, à tout cela pas un mot, pas un billet de remerciement! J'attendais toujours une occasion et puis après cela l'arrivée de l'abbé. Sa lettre du 31, que je reçois aujourd'hui, fait que je n'attends plus rien, pas même son arrivée, et que je me hâte, chère grand'maman, de vous dire que je n'ai cessé de penser à vous, que j'en ai parlé à tous les arrivés de Chanteloup, et qu'actuellement je suis plus occupée de vous que jamais. Vous ne doutez point de ma reconnaissance ; vous ne doutez point de ma tendresse; et vous ne devez point douter de mon inquiétude présente. Je n'écris point à l'abbé, parce que, si en effet il part samedi, il ne recevrait pas ma lettre. Si son départ est retardé, je compte qu'il m'en écrira la raison, et que ni vous ni lui ne me laisserez dans Tincertitude qui me tourmenterait fort. Vous m'apprendrez des nouvelles de madame de Grammont. Selon toute apparence sa fièvre se réglera en tierce. Si je ne reçois point de lettre par quelque occasion, je n'en puis avoir avant dimanche. Celle-ci ne sera mise à la poste que demain. Qu'il est triste d'être séparé par soixante et tant de lieues et d'avoir soixante et mille ans! Et Ton veut qu'on soit bien aise d'être né? c'est ce que je ne penserai jamais.
Les Beauvau doivent être partis ce matin.
J'aurai bien du plaisir à revoir l'abbé et bien des choses à lui dire; je n'aurai pas de peine à me justifier de mes torts appa-
rents, et vous saurez par lui si vous devez être contente de votre petite-fille. Vous voudrez bien, chère grand* maman, dire un mot de moi au grand-papa et à madame de Grammont.
DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME D C DEFFAND
Chanteloup , 3 septembre 1773.
J'étais prêt à partir demain ; j'avais compté que madame la duchesse de Grammont serait quitte de sa fièvre ; elle l'eut encore hier, et comme on vit que la maladie ne prenait pas un caractère déterminé, on écrivit à M. Petit; c'est le médecin en qui madame de Grammont a le plus de confiance. Comme il avait promis de venir le mois prochain, on Ta prié d'avancer son voyage. Madame de Grammont est mieux ce matin, elle n'a point de fièvre; il paraît que ce n'est qu'une fièvre tierce. J'ai cru néanmoins devoir différer mon départ d'un ou deux jours, jusqu'à ce que cela soit bien décidé.
Un autre motif m'arrête. La grand'maman est sur le point de faire une perte réelle, celle de son maître de clavecin, de ce pauvre Phonége, que le hasard lui avait procuré et dont vous avez entendu parler. Il a depuis sept à huit jours une fièvre putride jointe à une humeur affreuse d'une gale qu'il avait eue pendant qu'il était à l'armée et qu'il avait fait rentrer sans précaution. Il s'est fait un dépôt énorme à l'un de ses bras qui grossit à vue d'œil, et que ni les vésicatoires ni des ouvertures pratiquées à propos ne peuvent dégorger ni détendre. Le pauvre malheureux est depuis trois jours dans le délire et lutte entre la vie et la mort. Jamais la grand'maman ne pourra le remplacer. Elle avait fait du progrès au clavecin ; elle y passait deux heures le matin, trois ou quatre le soir, et surtout pendant le souper où elle ne peut voir personne. Phonége jouait très-bien du clavecin, composait avec une facilité extrême ; il faisait sur-
le-champ un accompagnement à une pièce qu'il entendait pour la première fois. D'ailleurs, bon enfant, très-modeste, trèsdoux, et d'une patience dont il n'y a jamais eu d'exemple. J'ai peur que la grand'maman ne se dégoûte du clavecin, et alors que deviendraient toutes ces heures qu'elle y employait? Elle est véritablement affligée de cette perte, et le grand-papa aussi. Le sort du malade sera tout à fait décidé avant deux jours. Je ne partirai qu'après. Si je n'avais pas de trop fortes raisons pour faire ce voyage, je ne le ferais pas dans ces circonstances. La grand'maman, malgré sa peine, me charge de vous dire un million de choses plus tendres les unes que les autres. Elle va monter à cheval : je vous quitte pour raccompagner et parler de vous.
Si par hasard M. de Boufflers est encore à Paris et que vous ayez occasion de le voir, je vous prie de lui faire agréer mes excuses. Je ne lui ai donné aucune nouvelle de madame de Grammont. J'ai cru qu'il en recevait de quelque autre part. La grand'maman est dans le môme cas; elle est d'autant plus fâchée en cette occasion de ne lui avoir pas donné cette marque d'attention, que personne n'en a plus que M. de Boufflers: mais elle était persuadée qu'il avait un bulletin tous les jours.
I» K M V D \ M K DI' n F F H \ N l> A l/ V II R F R A II T II K L E M Y
Pnri«, ro (Î septembre 1773.
Je prévoyais bien, cher abbé, que vous ne partiriez pas samedi; cependant, je vous attendis hier toute la journée, et avant de me coucher j'écrivis un petit billet à M. votre neveu pour lui demander s'il n'avait point eu de vos nouvelles. Dans ce moment je reçois votre lettre du 3. Vous ne me mandez point de quel caractère s'est réglée la fièvre de madame de Grammont, si c'est en tierce ou en double tierce. Je relis votre
lettre, et je vois que vous n'avez pas tort; on croit que c'est en tierce.
Vous comprenez bien, l'abbé, que j'ai grand besoin que vous me donniez exactement des nouvelles, et vous devinez aisément que je ne suis pas sans inquiétude.
Je suis fort fâchée du maître de clavecin : ce sera une vraie perte pour la grand'maman. Qu'elle ne songe point à m'écrire; n'étant pas assez heureuse pour lui être utile, je ne veux point lui être importune.
Je ne vous dirai rien de M. de Morangies, tout le monde vous en aura écrit. Le tiers état, c'est-à-dire les bourgeois et le peuple, sont furieux contre le Parlement. La cour et la haute noblesse triomphent, mais se plaignent de ce que Jonquay et M. Pigeon ne sont pas condamnés à être pendus... On joua hier à la Comédie : la Réconciliation normande. Le parterre applaudit à tout rompre à ce trait :
Souvent dans une affaire obscure , Des juges bien payés voyent plus clair que nous!
Je n'ai rien de plus à vous dire. Vous m'obligerez infiniment si vous voulez bien m'écrire tous les jours un billet.
Vous avez M. de Boulllers avec vous, dites-lui mille choses de ma part; je l'estime et l'aime infiniment.
Comme il est possible que cette lettre vous trouve parti, ce que je ne crois pourtant pas, je l'adresse à la grand'maman.
FIN DU TOME l)K IIXIKM E.
Pages.
Lettre 250. - De l'abbé Barthélémy à M,,,v du Deffand. Chanteloup, 24 juin 1771. — Explique pourquoi on ne peut lui envoyer les Mémoires de Saint- Simon. — M.Walpole devrait venir les lire à Chanteloup. — La grand'maman ne veut plus écrire à Voltaire, et charge Mme du Deffand de lui répondre. 1
Lettre 251.— De Mrae du Deffand à la duchesse de Choiseul, 28 juin 1771.— M. Walpole ne pourra venir à Chanteloup. — Le duc de Choiseul est bien regretté des étrangers. — Tout ce qui se passe a l'air d'un songe. — Accident arrivé à Mme de la Vallière 3
Lettre 252. — De la duchesse de Choiseul à Mma du Deffand. Chanteloup, 9 juillet 1771. — Éloge de Mme de Poix. — M,1,e Churchill. (Note.) — Le roi ne permet ni ne défend d'aller à Chanteloup. — Respecte le caractère de Mmr d'Aiguillon, la mère (3
Lettre 253. — De l'abbé Barthélémy à Mme du Deffand. Chanteloup, 12 juillet 1771. — Compliments pour le baron de Gleichen. — Le manuscrit des mémoires de Saint-Simon est au dépôt des affaires étrangères. — Hôtes de Chanteloup 9
Lettre 254. — De Mme du Deffand à la duchesse de Choiseul, 15 juillet 1771, a l'intention d'aller à Chanteloup. — Paris se dégarnit tous les jours. — Fera à la duchesse d'Aiguillon les compliments de Mme de Choiseul Il
Lettre 255. — De la duchesse de Choiseul à M"" du Deffand. Chanteloup 18 juillet 1771. — Ne veut pas qu'on fasse des compliments pour elle à la duchesse d'Aiguillon 13
Lettre 256. — De l'abbé Barthélémy à Mme du Deffand. Chanteloup, 19 juillet 1771. — Tracasserie au sujet des compliments faits par Mn,e du Deffand à la duchesse d'Aiguillon pour la duchesse de Choiseul la
Lettre 257. — De Mme du Deffand à la duchesse de Choiseul. 22 juillet 1771. — Même sujet que la précédente. — Explications un peu aigres. . Mi