RÉPONSE DE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY
Vous êtes sexagénaire , Mais c'est la saison de plaire; Dans tout autre âge, au contraire, On éprouve des dégoûts.
L'amour produit la tristesse, Les soins gâtent la vieillesse; L'ennui vient de la paresse :
Il faut être comme vous.
Vous êtes sexagénaire, Mais vous avez l'art de plaire:
Nos jeunes gens, au contraire.
Donnent souvent des dégoûts.
Bannissez donc la tristesse, Moquez-vous de la vieillesse :
Fuyez surtout la paresse, Car nous y perdrions tou.-.
DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND
A Chanteloup, ce 18 août 1773.
Je voyais tantôt la grand' maman vous écrire, sa main courait sur le papier ; je disais : elle a beaucoup de choses à dire,
elle les dit comme elle le veut et comme les autres le veulent, et moi je vais monter dans ma chambre, je prendrai du papier et puis une plume, et puis de l'encre, et puis du tabac, et puis je penserai, et quand j'aurai bien pensé, je trouverai que le papier, l'encre, la plume, le tabac, mes pensées et moi, tout cela ne vaut pas grand' chose, et après je repenserai, et comme il me sera démontré que ma stérilité vient de ma perruque, je prendrai un bonnet, je le placerai sur ma tête, et je lui dirai : sois un bonnet de docteur et inspire-moi des bêtises, car ou sait bien que la raison ennuie, qu'il n'est pas question ici de sentiments, et à l'égard des agréments,
Je fus leur ennemi même avam que de naître.
Et je le fus encore quand j'ai pu les connaître. Tout cela est arrivé comme je l'avais prédit, me voilà dans ma chambre, plume en main et bonnet en tête ; ce dernier allume sur mon front la lampe du génie; comme dit Diderot, j'écris rapidement sous sa dictée.
11 pleut, il tonne, tous les vents sont déchaînés, la moisson est interrompue; elle est très-abondante, nous comptons sur trente mille gerbes de blé et autant d'avoine, nous aurons de quoi manger toute l'année. La grange ne suffira pas pour la récolte ; la ferme est dans un mouvement continuel; 60 moissonneurs, 40 laboureurs, charretiers, batteurs en grange, tout cela déjeunant, dînant, goûtant, soupant aux dépens du grand fermier, du fermier général, qui est enchanté de ses succès. Dans la vacherie, des ruisseaux de lait, comme dans la terre promise, cinq cents pintes par jour. Qu'en fait-on ? je n'en .^ais rien: je crois qu'on en lave les assiettes de porcelaine tant elles sont blanches. D'un autre côté, des moutons qui portent des gigots fort tendres ; des truies qui nous donnent tous les jours de petits cochons; des vaches qui font des veaux comme si de rien n'était, et le grand Christophe qui entretient le calme au
milieu d'elles, comme Jupiter parmi les déesses; si la comparaison n'est pas d'Homère, elle est de moi.
Dans le château, M. de N... arriva hier, M. de Bezenvai doit arriver aujourd'hui; M. l'abbé de Breteuil part demain, madame de Beauvau le 23, madame d'Enville bientôt, ainsi que madame de Poix, madame de Fleury, M. de Boufllers; madame de Liancourt part ce soir, M. de Poix et madame d'Arpajon je ne sais quand. Madame d'Enville vous avait laissée en bonne santé. N'ayez point d'inquiétude sur celle de la grand'maman ; rapportez- vous-en à mes lettres, je vous ai toujours décrit son état au juste; vous pensez que je vous ménage, et croyez-vous de bonne foi que, s'il y avait à craindre, je pusse trahir mes sentiments? mes peurs ne sont que trop exagérées, quand elles ont un fondement. J'ai une fort grande vénération pour l'intérêt qui se livre facilement à l'espérance, mais je ne le conçois pas et je le sens encore moins. La grand'maman a souffert pendant plusieurs mois de l'estomac. Il y a bien loin d'elle à madame de Grammont, qui observe le régime le plus austère avec une constance qui ne se dément sur aucun point; c'est qu'elle est absolument maîtresse de son âme, et que la grand'maman est la très-humble esclave de la sienne; elle a le courage des grandes choses et point des petites, et c'est ce qui me fait enrager. Les occasions de montrer le premier sont rares, celles du second arrivent tous les jours. Ceci mérite cependant une distinction, et quand je dis qu'elle n'a pas le courage des petites choses, je ne parle que de ce qui est relatif à sa santé. Car je vois une infinité de petits sacrifices qu'elle fait souvent sans qu'on s'en aperçoive. Je crains d'être obscur, je commence à ne plus m'entendre; savez-vous pourquoi? c'est que le bonnet est de travers.