DE MADAME LA PRINCESSE DE BEAUVAU
Quoique je ne profite pas aussi souvent que M. de Beauvau des occasions de vous voir, madame, je n'y trouve pas moins de plaisir. Aimez-le plus que moi, madame, mais aimez-moi avec lui, même pour lui, et parce que je vous aime de tout mon cœur.
DE MADAME DU DEFFAND A L'ABBÉ BARTHELEMY
Ct jeudi, 20 février 1772, à midi.
Depuis le â et le 5, date de mes dernières lettres de la grand'maman et de vous, je n'ai reçu qu'une lettre datée du 9 de M. le prince de Beauvau. Je vous ai écrit h tous les trois, et pas un mot de réponse. Si je n'étais pas sûre que tout le monde se porte bien, la tôte me tournerait; mais n'allez pas croire que je sois sans inquiétude; j'ai trop de disposition à la crainte pour n'en avoir pas beaucoup du silence que tout le monde garde. Est-ce que Ton ne m'aime plus? Est-ce que l'on est las d'une correspondance qui ne produit aucun amusement, qui n'apprend rien de nouveau, et qui peut bien être en effet très-ennuyeuse, si l'amitié ne la fait pas désirer ou du moins supporter?
le ne me plains pas de la grand'maman, je sais que c'est pour elle une fatigue que d'écrire ; mais vous, l'abbé, vous n'êtes pas assez délicat pour ne pouvoir pas prendre cette peine un quart d'heure, du moins tous les huit jours. J'ai patienté le plus que j'ai pu, et comme j'ai plus d'une crainte, celle d'être importune m'a retenue ; mais je suis tellemeut troublée de ce long silence que je n'y peux plus tenir. Ne tardez pas à m'en expliquer la raison. C'est par hasard que je sais que M. Lesueur est à Paris et qu'il doit partir demain ; ce serait encore matière à reproche de ce que je n'ai point été informée de son arrivée, et que c'est par hasard (comme je vous l'ai dit) que je le sais et que j'ai appris son départ. Vous êtes un ingrat, l'abbé, et tandis que je m'occupe de vous, que je cherche à faire tout ce qui peut vous être agréable, vous me laissez là sans me donner signe de vie. Vous croyez bien que je ne suis pas dans la disposition de jaser; je ne vous parlerai ni de
M. Billard, ni de M. de Gontaut, ni de madame Ménage, ni des chansons de M. de l'Isle, ni des Pélopidesde Voltaire, enfin de rien au monde. Adieu.
A 4 heures.
Voilà une lettre, mais je me garderai bien de jeter la mienne au feu; il est bon que vous voyez toute ma colère, quoiqu'elle soit finie et que je vous pardonne. Ah I je crois bien que vous dites : Pon ! pon ! pon ! et moi je dirai : Tarare ponpon.
C'est très-volontairement que je n'ai pas écrit par M. d'Invault, c'est-à-dire par humeur, par mécontentement, et puis, je l'avoue, par aridité. Je connais cette maladie, mon abbé; je l'attribue quelquefois à mon âge, mais le mal vient de plus loin. Je n'ai pas attendu à être vieille pour l'éprouver; je ressemble quelquefois beaucoup à celui dont nous sortons, à notre premier père le néant.
Avez-vous lu les Pélopides? C'est le néant qui me les rappelle. Je suis sûre qu'il baillait (Voltaire) en les composant; il n'était pas condamné à cet ouvrage, et il n'a pu le faire pour son amusement ni pour son plaisir, et ce qui est encore de plus certain, c'est qu'il ne l'a pas fait pour celui des autres *.
Je dis bien le contraire des chansons de M. de l'Isle, elles sont charmantes. Ainsi que la grand' m aman, j'en suis folle. Et le premier couplet des Drapeaux, y a-t-il rien de plus joli? Le second est bien aussi, le troisième ne vaut rien, mais il n'est pas si mauvais que mon souper à M. de Gontaut; il se passa bien, sans grande gaieté, mais sans ennui; il doit se répéter le mercredi des Cendres, à M. de Stainville près, qui sera ce jour-là sur le chemin de Chanteloup.
Je compte envoyer cette lettre à l'hôtel ; mais en cas que M. Lesueur soit parti, on la mettra à la poste.
i. Sa vanité s'est imposé, comme une espèce de tache, de refaire toutes les tragédies de Crébillon, et pour la plupart il en est résulté deux mauvaises pièces pour une. Il s'arrêta devant Bhadamistc.
DE MADAME DU DEFFAND. 43o
Mille amours à la grand' maman ; je me la figure une petite princesse, entourée de Dives et de Péris, autrement dit de génies et de fées. A propos de cela, l'abbé Grisel a vu sortir de la bouche de M. de LaVauguyon, en rendant le dernier soupir, un ange.
Je crois que l'évêque d'Arras prend votre ménage ou plutôt tous vos ménages, père, mère et enfant; je n'en suis cependant pas bien sûre, il y a longtemps que je ne l'ai vu; je fais grand cas de lui, mais il ne doit pas faire cas de moi, je suis inepte sur les choses qui l'occupent ; mais je ne suis pas comme la plupart des ignorants, je ne méprise point les connaissances que je n'ai pas; il n'y a aucun art, aucune science que je ne voulusse avoir. Mais, l'abbé, il faut que je m'en tienne à beaucoup de conformité avec mon premier père. Vous me direz pourquoi je traite le néant de père, puisque quelque chose n'a jamais été fait de rien ; mais c'est que je ne suis point une chose. Qu'est-ce donc que je suis? Rien, moins que rien; mais toutefois, mon abbé, votre petite servante et votre très-bonne amie, à condition que vous ne serez jamais plus de huit jours sans me donner de vos nouvelles, et de celles de la grand' maman et du grand-papa. Pour tout le reste : Tarare ponpon! Adieu.
LETTRE CCCXXIV
A Chanteloup, ce 22 février 1772.
L'abbé vous a envoyé la chanson sur madame de Poix, ma chère petite-fille ; il est toujours si pressé qu'il n'y a plus jamais rien à faire après lui; il se dépêche d'avoir tous les mérites, afin que ceux qui viennent après lui ne trouvent seulement pas à vivre en glanant. C'est en voyant cette chanson que vous aurez bien dit que nous sommes des gens de génie.
Oui, avec notre teinturier de l'Isle, il invente l'étoffe et la couleur. Yous avez été contente de sa chanson à madame la maréchale de Luxembourg, mais vous ne me dites pas si elle l'a été.
Le grand Gontaut S le fier Gontaut, que vous avez conquis, est un de vos sujets les plus soumis; il se vante de sa défaite encore plus que vous ne vous vantez de votre conquête. Ses chaînes lui paraissent des trophées. J'ai su par lui le succès du souper que vous lui avez donné; mais pourquoi a-t-il été vous montrer ma lettre? Gela n'a pas le sens commun, et si j'avais de la vanité comme vous, j'en serais fâchée. Non, non, ma petite-fille, je ne montre pas les vôtres, et elles mériteraient bien cependant que je vous jouasse ce tour. M. de Ghoiseul n'en a vu qu'une, parce qu'il me l'a arrachée pendant que je la lisais. C'était assez pour se plaindre de n'y être pas nommé; il est beaucoup plus content de ce que je lui ai dit des dernières, et comme sa petite-fille est toujours gentille , elle est toujours aussi de sa famille, et il lui dit mille tendresses.
Le prince dont vous vous plaignez prétend avoir seul à se plaindre ; il dit qu'il vous écrit et que vous ne lui répondez pas. La princesse vous rend compliment pour compliment, et le tout de fort bonne grâce. Comme je serais facilement éclipsée par toutes ces grâces-là, je ne puis mieux faire que de me taire. Mais avant de quitter ma chère petite-fille, je veux au moins l'embrasser de tout mon cœur.
LETTRE CCCXXV
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Paris . ce 2ô février 1TÎ2.
Tout s'embellit en passant par vos mains, chère grand' -
1. Le dur de Gontaut, père du duc do Lan z un , et frère du maréchal, duc de Biron. Il avait épousû la sœur de la duchesse de Choiseul.
maman; maïs, dans cette occasion -ci, je pourrais vous dire :
Vous remportez des victoires nouvelles, Quand je fais des amants nouveaux ; Si mes conquêtes semblent belles , Vos triomphes en sont plus beaux.
L'attaque, la victoire, tout a été. en votre nom; c'est vous qui avez fait cette nouvelle liaison; mais votre présence serait bien nécessaire pour y donner de la consistance. Le souper se répétera le mercredi des Gendres; il y aura, de plus, une seconde maréchale S qui, dans ce moment-ci, a la tête bien troublée. Madame de Mazarin a obtenu, après plus de dix-huit mois de persévérance, la grâce, la faveur, l'honneur d'être admise aux voyages ; elle est depuis hier à Bellevue, ce qui déplaît excessivement à celle dont elle devient la compagne, et c'est au point qu'elle prend le parti de bouder. J'ai pris la liberté de la désapprouver, et je lui ai dit qu'elle ne pouvait sauver et soutenir sa conduite qu'en montrant une grande indifférence pour tout ce qui l'environnait, que son unique objet était le maître, qu'elle devait n'y être que pour lui, et bien afficher qu'elle ne prenait pas garde au reste. C'est bien dommage que tant d'esprit et d'agréments soient si mal employés; mais il n'y a plus de remède; elle a perdu la cadence, elle ne peut plus retrouver la mesure. Sa situation me semblerait effroyable, si je ne voyais pas que son caractère en diminue beaucoup le malheur ; le jeu, la dissipation, la dépense, la distraient et la consolent. Ceux qui la haïssent doivent être contents. Pour moi, j'avoue qu'elle me fait grande pitié ; mais je le lui cache, il y aurait de la cruauté à l'humilier. Elle n'est point allée à Bellevue ; il en résultera une brouillerie et un rapatriage, ce qui sera une honte de plus.