De Mi repoix
L'autre maréchale triomphe, et surtout de sa correspondance avec le grand-papa; elle me lut hier les vers qu'il a dû recevoir. Les derniers sont assez jolis ; les Trois Temples sont bien trouvés. Vous verrez combien elle a été charmée des couplets de M. de l'Isle. Le monde est bien comique, chère grand'maman ; le meilleur rôle est d'être spectateur.
Je soupai hier chez madame de La Vallière ; il y eut un homme qui nous conta que milord Sandwich, soupant avec un comédien nommé Foote, le regarda très-fixement. Footelui dit: Pourquoi me fixez-vous ainsi? — C'est que je cherche quelle sera ta fin : si tu mourras de la... ou si tu seras pendu. — Cela dépend, milord, si j'embrasserai votre maîtresse ou vos principes.
On dit que tout est ici en grande fermentation, on ne sait que désirer; mais les choses sont au point que le remède, tel qu'il puisse être, ne sera jamais pis que le mal. D'un autre côté, il serait bien doux pour moi, chère grand'maman, d'être avec vous; c'est ma pensée dominante; tout le reste n'est que distraction. Cbanteloup renferme non-seulement tout ce que j'aime et j'estime, mais tout ce qui peut contribuer au bonheur et à l'agrément de la vie, indépendamment même de tout sentiment. Je ne sais si je me trompe , mais je m'imagine que vous et même le grand-papa n'avez jamais été aussi heureux que vous êtes à présent. Si vous avez perdu le pouvoir sur la fortune, vous l'avez acquis sur les esprits. Il n'y a point d'alliage d'intérêt dans tous les soins qu'on vous rend; c'est le cœur qui fait agir les uns, et la vénération les autres. Enfin, il y a deux choses dans ce siècle-ci dont il n'y a point d'exemple dans tous les précédents : la disgrâce du grand-papa et ses suites, et la fortune du cardinal de La Roche-Aymon. En considérant d'où il est parti, de sacristain des Minimes au degré le plus haut, sans mérite, sans appui, et, pour ainsi dire, sans intrigue, il est le triomphe de la médiocrité. On dit : Il a rampé. Mais qui sont ceux qui, par cette voie, se soient élevés aussi
haut? La fable du Lièvre et de la Tortue semble avoir été faite pour lui l.
Je compte avoir demain des nouvelles d'Angleterre; je n'ai point voulu les attendre pour vous écrire, parce que je veux profiter de l'occasion de M. de Cambray. La poste n'arrive que r après-dîner, fort tard, et on m'a dit qu'il partira demain de grand matin.
Envoyez-moi, je vous prie, tout ce que produiront les grands génies de Cbanteloup. Quand nous rendrez-nous le prince et la princesse? Je ne me plains point d'eux, mais je les plaindrai quand ils vous quitteront; je voudrais bien prendre leur place; je ne dis pas les remplacer, ce serait trop téméraire.
Vous me flattez quand vous me dites que le grand-papa se
fâche quand je ne parle pas de lui ; mais je veux le croire,
pour avoir droit de l'embrasser et de lui dire mille tendresses.
Obligez ce grand abbé à m'écrire toutes les balivernes
qu'il voudra.
LETTKE CCCXXVI
DR L'ABBÉ BARTHKLKMY A MADAME DU DEFFAND
2(\ février 1772.
Vous avez bien raison : le meilleur parti à tirer de : Pon !
1. Un recueil du temps confirme ce portrait du cardinal de La Roche-Aymon : «C'était un de ces hommes auxquels tout avait le plus réussi; il est vrai qu'il ne s'y était pas épargné. Quand l'ambition est tenace, la médiocrité n'y nuit pas, parce qu'elle admet moins les distractions. Il sacra le roi Louis XVI qu'il avait baptisé et marié. Dans le mandement qu'il publia à l'occasion du sacre , et où i\ rappelle cette circonstance, il parut dire son Nunc dimittis. Mais il désirait cependant encore une chose, et il l'obtint : c'était que son neveu fût un des quatre otages à la cérémonie du sacre. Pour y parvenir, il imagina de mettre en avant une promesse du feu roi, dont il avait eu, assurait-il, la promesse positive, ce qui était plus plaisant que probable , et surtout difficile à vérifier. ( L'Espion anglais, t. I , p. 324.)
pon! pon! est d'en faire ; Tarare! Il n'y a que cette philosophie d'aimable et de solide. J'y joindrais pour être heureux de recevoir souvent de vos lettres. Les miennes ont été moins fréquentes depuis mon retour. J'ai eu des maux d'estomac, et puis je me suis promené, et puis je ne savais que dire, et puis je ne sais ce que sont devenus les jours où je ne vous ai point écrit. Vous serez plus contente de moi à l'avenir, et si vous placez mon ménage en entier ou en partie, je vous écrirai tous les jours. Je serais enchanté que Mgr l'évêque d'Arras pût s'en accommoder.
Gomment pouvez- vous croire que vos lettres ennuient? Nous les aimons mille fois mieux que tout ce qui s'imprime, se dit et se pense tous les jours. La grand'maman les garde avec soin. Je veux en faire un extrait auquel je mettrai une belle préface qui commencera par ces mots : Comme ainsi soit que le public est accoutumé, depuis quelque temps, aux apparitions d'esprits, et qu'il converse tous les jours avec ceux de Fontenelle, de Montesquieu et de Voltaire, j'ai cru, ami lecteur, devoir vous procurer la connaissance d'un esprit qui en vaut bien un autre
Je n'ai point encore lu les Pélopides. A propos de vers, nous en avons vu de fort jolis en réponse de ceux de M. de l'Isle à madame la maréchale de Luxembourg. Je pense comme vous sur les trois couplets de M. de l'Isle. 11 fait ici un temps affreux depuis sept à huit jours; on ne peut pas sortir, et on dit que, si ces pluies continuent, les grains pourriront, les labours languiront, les mars ne se feront pas, et nous mourrons de faim. En attendant, j'aurai du moins le plaisir de vous dire cent fois que je vous suis attaché plus que personne au monde.
A Chanteloup, ce 29 février 1772.
Les Suisses, les provinciaux et les sots sont exacts, parce qu'ils ont la tête vide; ils suivent le plan, la marche qu'on leur indique ; ils ne s'en écartent jamais. Cette manière d'être, qui a sa commodité pour eux, a quelquefois aussi son agrément pour les autres, quoiqu'elle manque habituellement de trait et de piquant. Or, j'ai été femme d'un colonel-général des Suisses; je suis aujourd'hui provinciale, et, dans aucun temps, je ne me suis écartée des vertus des sots. Voilà, ma chère enfant, bien des droits à l'exactitude. J'ai à répondre à deux de vos lettres, et je commencerai par la première. Chacun à son tour, dirait Sancho. Cela est juste. Vous demandez pourquoi l'abbé n'est pas si exact que moi? C'est qu'il n'est pas si sot. Ce qu'il fait dans le salon? Il coupe du papier, se roule sur le tapis avec Lindor, fait des niches à tout le monde, ou se tient dans un coin sans rien dire à écouter ce qu'on dit pour s'en moquer. Voilà à quoi l'heureux abbé passe sa vie, et ce qui l'empêche de vous écrire.
Vous avez raison de juger que ma contenance est dans mon fauteuil; je ne sors guère avant le soir de celui où je m'établis le matin, et vous avez grande raison de croire que votre place serait auprès de ce fauteuil. Mon Dieu! je voudrais bien la voir occupée.
Je vous fais mon compliment sur le rétablissement de votre ami Pont-de-Veyle. Je suis toujours inquiète de la pauvre petite sainte, quoiqu'on la dise mieux. Je voudrais qu'elle allât à Baréges. J'ai eu aussi une lettre du chevalier de Boufflers, qui était aussi fort jolie, que je voulais vous envoyer aussi ; mais je la cherche et ne la trouve pas.
Seconde lettre.
Vous voilà donc au Gontaut pour toute nourriture. Je vous en fais mon compliment à tous deux. Je suis bien aise de m'être trouvée de votre avis sur les vers que madame la maréchale de Luxembourg a envoyés à M. de Choiseul. Les trois Temples en sont certainement le trait; mais ce trait est bien choisi, piquant et rendu avec beaucoup de grâce. Je suis enchantée que cette maréchale soit contente de M. de Choiseul. Vous avez raison, ma chère petite-fille,
Le monde , chère Agnès , est une étrange chose ;
il n'y a d'autre parti à prendre avec lui que de le laisser aller comme il va, et d'en rire sans prétendre le réformer; de livrer l'autre maréchale à sa légèreté, à sa hauteur, à sa bassesse, à son inconséquence, sans s'en embarrasser.
J'aime à la folie la réponse du comédien anglais au milord.
C'est par dégoût que je ne réponds pas sur les brouilleries du ministère. Cela n'empêche pas que j'aime qu'on me les raconte.
Vous avez bien raison, ma chère enfant, de croire que nous n'avons jamais été si heureux que nous le sommes ici. Rien ne manquerait à notre bonheur si nous pouvions vous y posséder. Vous comparez les deux choses les plus opposées : le cardinal de La Roche-Aymon et M. de Choiseul, et cette opposition rend votre comparaison d'autant plus piquante qu'elle est juste dans ses rapports. Je l'ai dit au grand-papa, qui en a ri. Il vous embrasse.
Nos génies ne produisent plus rien ; je crois leur verve tarie ; si elle se ranime, je vous en enverrai les résultats.
Vous me faites une si belle phrase sur le prince et la princesse, que je ne puis me dispenser de la leur lire en original; je suis persuadée qu'elle aura un grand succès; mais, pour
moi, je ne conviens pas de la proposition. Ils partent mercredi, madame de Poix aujourd'hui.
Madame de Gramont a eu des attaques de coliques depuis trois jours. On vient de me dire qu'elle a bien passé la nuit; je l'en crois quitte.
Adieu, chère enfant ; je vous aime de tout mon cœur. Vous voyez bien qu'il me reste encore le sentiment quand vous ne fournissez plus à mes idées.
LETTRE CCCXXV1II
DE MADAME DU DEFFAND A L'ABBÉ BARTHELEMY
Ce lundi , 2 -mars 1772.
Je ne prétends pas vous écrire aujourd'hui ; mais je me souviens qu'il y a plus de deux mois que M. Blacquer m'avait chargé de vous dire qu'il a trouvé le ballot de livres dont vous lui aviez parlé. Que voulez-vous qu'il en fasse?
Je prévois que nous n'aurons pas le débit de notre marchandise, et que l'échantillon nous sera incessamment renvoyé. On n'a point encore fait d'offre, parce que personne n'a été tenté; mais il y a une petite considération : c'est que tout ce qui passe du pays de Papimanie au pays de Pape figue , paye 75 pour 100. Ainsi, ce que l'on vend 100 fr., on n'en touche que 25. 11 n'y a point de grâce ni de faveur à espérer.
J'ai reçu une lettre de notre pauvre baron. Je vous l'enverrai dès que j'y aurai répondu.
Ce sera un bel ouvrage que l'extrait de mes lettres, et le titre donnera une grande curiosité. On le placera à côté des Proverbes de Garmontel, de l'Observateur français, etc., etc.
Je relis Clarisse. Je suis en colère contre l'abbé Prévost. Il aurait bien pu mieux faire ; il ne s'est pas donné la peine de resserrer son style. Il aurait souvent pu rendre en deux ou trois
lignes ce qu'il délaye en vingt ou trente. Cette lecture est attachante, mais fatigante.
Que dites-vous de l'épître de Boileau à Voltaire? Moi, je tranche tout net : je la trouve mauvaise.
J'eus Vautre jour à souper une accolade d'évêques, grands par leur stature et grands en vérité par leur mérite. Nous parlâmes beaucoup de vous. Nous vous regrettâmes, et je pensais que vous leur seriez très-bien assorti, à quelques pouces près que vous avez de plus, pour la taille et le mérite. Ils ont beaucoup de bonne volonté pour vos trois ménages, et j'espère qu'ils les placeront.
Venez, l'abbé, souper avec moi après -demain. J'aurai M. de Gontaut; mais, sans compliment, rien ne vous remplace.
Adieu. Cette lettre n'est qu'en attendant que je sois en train d'écrire, c'est-à-dire que je me porte mieux; car je suis comme vous, j'ai des langueurs. Je ne sais d'où elles me viennent, mais elles me rendent stupide. Je ne puis écrire dans cet état. Quel extrait pourriez-vous faire? Moquez-vous de moi, cela me divertit; ne craignez point d'être en reste, je vous promets de vous le rendre. Vous nous rendez donc prince et princesse! J'en ferai bon usage, et je les questionnerai de la bonne sorte. Vous savez que le R. P. Souza sera ambassadeur la semaine prochaine.
Finissons, finissons! Mes amours à la grand' maman.
DE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND
3 mars 1TO.
La grand'maman m'a dit de votre part de vous écrire des balivernes. J'en conclus que c'est le nom que vqus donnez à mes lettres et que vous avez toujours le mot propre. Si je n'avais pas cette ressource, que pourrais-je vous écrire d'un lieu
où règne l'uniformité quoique sans ennui? Si quelqu'un était chargé de faire l'histoire du bonheur du ciel, il serait, je crois, bien embarrassé, tandis que l'histoire de l'enfer serait pleine de passion et de mouvement ; et voilà ce qui fait que nous n'avons jamais rien à vous dire et vous toujours à nous raconter. La grand'maman rend ses lettres intéressantes, parce qu'elle a une grande facilité à exprimer ses pensées et ses sentiments. Pour moi, je ne pense point, et quand je vous ai dit que je vous aime infiniment, je ne sais plus que vous dire. Je pourrais bien le répéter une fois, deux fois, autant de fois que je me le redis à moi-même, sans en être plus avancé. De plus, les Pélopides, que je viens définir, m'ont glacé. J'imagine que l'auteur a fait cette pièce tout en rêvant, et qu'il s'est trouvé là par hasard un secrétaire qui a copié ce qu'il a entendu et qui a supposé le reste, à peu près comme un grand garçon noir que je vois d'ici, copiant les prospectus de la convulsionnaire Thérèse, quand elle était sur la croix. Les chansons de M. de l'Isle valent bien mieux que les Pélopides et les prophéties de Thérèse. On avait envoyé celles de madame de Poix à M. de Besenval, qui répondit que c'étaient des vieilleries. M. de l'Isle lui écrivit comme un auteur piqué qui demande justice, et que lui seul a pu découvrir qu'un cœur n'est pas une fille. M. de Besenval lui a envoyé une prétendue chanson tirée des Chmilles de maître Adam. La voici ; elle est sur le même air :
Ne pense mi , gentil Manon , Qu'en trémoussant de ton bâton , Tu fasses sauter l'affiquet.
Ta gentillesse
Frappe sans cesse
Son bâtonnet.
Le diable ne faut invoquer Pour ceci pouvoir expliquer.
Bâtonnet que suit ton ardeur,
Tant douce fille
Pour qui je grille,
Pas n'est un cœur.
De Tlsle a cru un moment qu'en effet ces vers étaient du menuisier de Nevers. Il a fallu faire venir les Chevilles de maître Adam, où vous pensez bien que cette jolie parodie ne se trouve pas; mais nous ignorons qui en est l'auteur.
Il est aussi excellent pour les proverbes que pour les couplets. Mais quelqu'un qui vous étonnerait pour le premier de cas genres, c'est M. de Lauzun ; il est impossible de voir plus de variété, de chaleur, de vérité et de bonne plaisanterie.
Vous demandez à la grand' maman ce que je fais dans le salon. Rien du tout. J'effile, parfile et défile, je ne sais lequel des trois. J'écoute sans attention et ne dis pas un mot. J'ai connu par mon expérience ce qu'on était quand on était de marbre; ce n'est pas un état fort amusant, mais il est assez solide. Je me place donc comme un bloc dans un coin, et je vois ceux qui vont, viennent et agissent, comme un rocher qui voit à ses côtés bondir des chevreuils. Quand il a passé quelques heures dans cette situation, le bloc revient dans sa chambre, et quand il en trouve l'occasion, il vous renouvelle ses sentiments, qui, en vérité, ne sont point froids, mais qui sont aussi stables que son essence.
DE MADAME DU DEFFAND A L'ABBE BARTIIÉLEMV
Ce dimanche, 8 mars 1772.
Je comprends très-bien qu'on n'est pas toujours en train d'écrire; ce serait une tyrannie d'exiger des autres ce qu'on ne peut pas faire soi-même. Ainsi, mon abbé, consentons mutuellement à ne point nous gêner. Ne m'oubliez pas, c'en est assez pour que je sois contente.
Le prince et la princesse soupèrent hier chez moi. Vous vous doutez bien de toutes mes questions. Nous parlâmes des couplets, mais il y en a de vous que vous ne m'avez pas
envoyés; j'en suis très en colère, ne tardez pas à réparer cette faute. Je me suis donné les airs de faire un changement dans le second couplet, et le voici. Au lieu de :
Hier elle en alla chercher, La raison, etc., etc.
je dis :
Cherchant ce qui peut l'empêcher, Elle consulte un grand docteur, etc.
Vous trouverez peut-être que cette correction ne vaut rien, et moi je suis prête à trouver que vous avez raison. Mais je prie le grand-papa et la grand' maman de me passer mon admiration pour la conduite de madame de Mazarin, puisqu'elle a trouvé le moyen de se distinguer entre toutes les femmes. On ne peut pas se mettre plus au-dessus du qu'en dira-t-on, et pousser l'héroïsme du ridicule et de la bassesse à un plus haut degré. Elle est, dit-on, chassée. La princesse de Montmorency a déclaré qu'elle se retirerait si elle était admise. « C'est assez, dit-elle, d'avoir une femme entretenue, sans en avoir une qui entretient!... » C'est un prodige que cette femme-là. Certainement elle est douée par quelque fée ou génie.
On donna hier une nouvelle pièce : les Druides. Elle est tombée tout à plat. Que dites-vous de l'épltre de Boileau ? Selon moi, elle mérite le même sort. Avez-vous lu dans le dernier Mercure les articles de La Harpe ? N'en êtes-vous pas très-conteat, et ne convenez-vous pas que c'est lui qui écrit le mieux aujourd'hui?
Je n'ai plus rien à vous dire. Ainsi, je finis. Adieu.
Ii8 CORRESPONDANCE
DE MADAME 01 DKKFAND A l'AIIBK BARTHELEMY
Paris, ce jeudi 12 mars 1T7-2.
Si nous étions du temps des apôtres et que notre justice fût semblable à la leur, vous seriez mort subitement en me racontant l'histoire des couplets; vous en avez supprimé avec la plus mauvaise foi la meilleure partie, qui sont les deux vôtres. Je n'ai vu qu'un instant M. de l'Isle, mais il a eu le temps de me tout dire. Chanteloup fournit plus de matière k letlre en une semaine que Paris ne pourrait faire en un an pour une personne qui, ne pouvant être d'aucune utilité dans la politique, a pris le parti de ne s'en point occuper; et quand on ne s'occupe point de politique , il ne reste pour la conversation que les spectacles, où je ne vais point, que les livres nouveaux, que je ne lis point, ou la chronique scandaleuse, qui ne m'amuse guère et qui souvent me cause des vapeurs par la connaissance qu'elle me donne des vices, des ridicules des uns, et de la malignité, de la méchanceté des autres, et par le plaisir que ces autres prennent à déchirer et à avilir les gens avec qui ils vivent et qu'ils comblent de caresses.
Ah! vous avez raison, ce séjour, c'est l'enfer; mais comme la punition que j'y endure est l'ennui, il ne me fournit rien à vous dire.
Ce sera M. de Gontaut qui vous portera cette lettre; s'il exécute son projet, elle ne sera ouverte que quelques heures après que vous l'aurez reçue; il vous faudra pour le moins une heure pour les éclats de rire que vous fera faire sa figure. Jamais imagination ne peut être aussi fertile que la sienne en inventions burlesques. Je le trouve réellement très-aimable; sa gaieté est d'un genre singulier et qui lui est naturel. C'est une obligation que j'ai à la grand'maman d'avoir dissipé le
nuage qui était entre lui et moi; il a cru lui plaire en ne m' évitant plus. Ainsi j'ai à cette grand'maman toutes sortes de genres d'obligations, et il n'y a point d'occasions de me faire du bien dont elle ne fasse usage; aussi, l'abbé, je l'aime plus que jamais. Elle fait tout à la fois le bonheur et le tourment de ma vie. Il n'est pas besoin de vous expliquer comment s'accordent ces deux contraires : amitié et séparation; mais cette dernière durera-t-elle éternellement? Voilà ce que j'ignore, et voilà ce que je crains. Si je me laissais aller à vous peindre ma situation , tout ce que vous avez vu de plus triste en \otre vie ne serait rien en comparaison; il vaut cent fois mieux que je me taise. Dans la disposition où je suis, comment pourrais-je hasarder de vous mander des riens? Il n'y a que la gaieté qui leur donne quelque prix. C'est à vous à qui il convient de conter des balivernes, et si je donne ce nom à vos lettres , il doit devenir le terme qui exprime l'agrément, l'excellence, etc., etc.
Je reviens à vos couplets; ils sont charmanls, charmants, et la plaisanterie du baron est très-jolie : j'aurais eu bien du plaisir à vous voir sa dupe. Vous êtes très-heureux , l'abbé, et votre plus grand bonheur est de contribuer infiniment à celui de la grand'maman; je me figure que je n'y nuirais pas si j'étais entre elle et vous ; c'est tout ce que je me permets de penser, car pour y rien ajouter, c'est de quoi je ne me flatte pas.
Il est bien doux de passer sa vie avec ce que Ton aime, et bien insipide , bien triste d'être seul dans l'univers. Voltaire l'a dit en apostrophant l'amitié : Sans toi tout homme est.seul. le n'en dirai pas davantage , tous les maux sont sans remèdes; s'il en est un, c'est de s'en distraire.
Je vous crois trop érudit pour ne pas posséder les Actes des Apôtres et ne vous pas souvenir d'Ananie et de Saphi. Peutêtre estropiai-je leurs noms.
Adieu , l'abbé; que cette lettre soit pour vous et la grand'maman. Je compte ne la faire partir que par M. de Gontaut, et
comme son départ n'est pas prochain, peut-être y ajouterai-je quelque supplément.
Ce dimanche.
Je ne pourrais que vous répéter ce que j'ai écrit à la grand'maman. Je la prie de me prêter un piano-forte, si elle en a laissé un à Paris; pour peu que cela lui déplaise, je ne serai nullement fâchée qu'elle le refuse ; ainsi mettez-la bien à son aise sur cette demande. Je vous dis en confidence que c'est pour faire plaisir à mademoiselle Sanadon. Peut-être m'en amuserai-je, mais je n'en suis pas bien sûre.
Oh ! qu'il paraît un beau livre : Essai sur le caractère et les mœurs des femmes des différents siMes. Lisez cela, et vous conviendrez que vous n'êtes qu'une bête, et que M. Thomas mérite ajuste titre le surnom de grand. Ah! oui, c'est un grand Thomas. Il est parmi les beaux-esprits ce qu'était l'autre grand Thomas au milieu du Pont-Neuf, l'objet de l'admiration du peuple bel-esprit.
Lisez-vous dans le Mercure les articles de La Harpe? N'en êtes- vous pas content? On ne parle que des Druides. Vous en saurez autant que moi qui ne l'ai point entendu. Adieu , l'abbé, je n'ai plus rien à dire.
Comme on cachetait cette lettre, on m'en apporte une du 13 qui me prouve combien je me répète, car vous répondez à toutes les questions que je fais aujourd'hui à vous et à la grand'maman.
Votre correction du second couplet de de l'Isle est trèsbonne ; vous conservez cependant mon vers : Cherchant ce qui peut l'empêcher; mais ce qui le précède et le suit en ôte la platitude. Madame de Mirepoix, à qui j'ai chanté les couplets, a été charmée de la rime poule et boule. Elle m'a fait aussi un grand plaisir.
L'apparition et la disparition sera suivie d'une réapparition *.