‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 4 sur 108 · LETTRE CCLI · texte numérisé non relu

LETTRE CCLI

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce vendredi, 28 juin 1771.

Je connais trop votre bon cœur, j'ai trop de preuves de votre sensibilité,. pour douter, chère grand'maman, de la répugnance que vous avez eue à m'apprendre une fâcheuse nouvelle. Je m'étais attendue à un refus quand je fis la demande; je fus charmée de m'être trompée. Je suis aujourd'hui un peu affligée; mais de tout cela il résulte beaucoup de reconnaissance de vos bonnes intentions, et une grande résignation à toutes vos volontés. De plus , vous connaissez mon attachement pour le grand-papa , l'intérêt que je prends à lui , qui va jusqu'au scrupule sur les plus petites choses où il pourrait y avoir de l'inconvénient. Je n'examine donc pas s'il y en aurait eu à m'envoyer ces livres. 11 suffit que vous le pensiez pour que je ne les désire plus.

Je ne laisserai certainement pas ignorer à M. Walpole de combien de grâce vous accompagnez votre refus. Je ne doute pas qu'il n'eût un plaisir extrême à profiter de la permission que vous lui donnez de vous aller faire sa cour ; mais il est infirme et un peu sauvage. 11 craint la fatigue et les nouvelles connaissances. Il est peu connu du grand -papa et point du tout de madame de Grammont; il a de la timidité, beaucoup de défiance de lui-même. Ainsi, malgré son attachement pour vous , que je puis dire extrême, je ne le déterminerai jamais à

m' accompagner. Il s'en dédommagera autant qu'il sera possible en me parlant de vous et en m'en écoutant parler.

Le grand-papa est bien regretté des étrangers. Son successeur est infiniment civil ; mais la civilité n'est pas l'affiche de la sincérité. La duchesse-mère se conduit toujours à merveille. Son contentement ne choque personne ; elle ne triomphe point, elle n'est point avantageuse. Elle me demande souvent de vos nouvelles. 11 s'en faut bien qu'on la doive regarder comme ennemie; sa joie est mêlée d'affliction. Elle est forcée à ne plus voir madame d'Egmont qu'elle aime comme sa fille. Vous savez, ou vous saurez, qu'elle n'a pas voulu aller au remerciment. La sultane n'a été accompagnée que de madame d'Avaray. Le maréchal 1 est furieux ; le voilà brouillé avec ses deux enfants.

On ne parle plus du chancelier. Nous avons tous les jours dés édits nouveaux ; ils font à peine la nouvelle du jour. Tout ce qui se passe a l'air d'un songe qui doit être suivi d'un réveil qui fera disparaître tous ces fantômes. Dieu le veuille ! et que je puisse, avant la fin de ma vie, monter quarante-sept marches et me trouver dans un joli petit appartement. En attendant , je me propose bien de faire cinquante-quatre lieues et de me rendre dans un beau et grand château, d'y être reçue avec indulgence par les uns, avec bonté par les autres, et avec beaucoup de tendresse par vous.

Je tiens cette lettre toute prête pour la première occasion.

Ce mardi, S juillet 1771.

Cette occasion arrive. C'est madame de Poix; je lui porte bien envie. Sa belle-mère la suivra de près; vous les posséderez fort longtemps l'une et l'autre, tandis que moi je vis séparée de vous. Dieu sait si cela est juste !...

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