‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 53 sur 108 · II · texte numérisé non relu

II

qu'il vous fit à la question s'il consentirait de rentrer au ministère. J'ai peur aussi de la mal rendre ; en voilà du moins le sens : « Je ne pourrais désirer d'y rentrer que pour me venger. « L'estime dont le public m'honore et la multiplicité des « marques touchantes d'amitié que j'ai reçues m'imposeraient « deux dettes immenses et impossibles à acquitter. Je ne me « crois pas assez de talents pour acquitter celle que je dois au « public, elle se trouverait souvent en compromis avec celle que « je dois à mes amis, et je ne pourrais acquitter l'une sans « manquer à l'autre. »

Pourquoi m'avez-vous renvoyé la lettre que je vous avais confiée? Je vous avais priée de n'en point prendre de copie et de ne la point envoyer à la personne à qui vous la vouliez montrer, mais seulement de la communiquer quand elle serait auprès de vous et de me la renvoyer ensuite.

A propos de lettre, vous avez parié qu'une de l'abbé, écrite en mon nom , était véritablement de moi. Cette méprise me ferait souvent honneur, mais pour cette fois je ne comprends pas comment vous avez pu vous méprendre au ton ; il me faisait dire que je prenais mon cul pour mes chausses c»t cent autres petites gaietés du même genre qui ne ressemblent point du tout à votre grand'maman, qu'on accuse plutôt d'être un peu prude. Cette lettre me rappelle que j'ai été enrhumée, que vous me demandez de mes nouvelles et que je dois vous répondre que je me porte bien. Vous voyez que mes idées s'enchaînent sans ordre et sans suite par de simples à -propos qui sont souvent des hors de propos pour ceux auxquels ils s'adressent: comment pouvez-vous lire et désirer de semblables lettres, vous qui en écrivez de si différentes? Le sentiment vous égare comme à quinze ans : ne dites donc plus que vous êtes vieille, puisque vous êtes assez heureuse pour jouir des erreurs de la jeunesse. Le mot lettre me rappelle celle que vous avez reçue de Voltaire, et le bien qu'il vous dit de celles attribuées à madame de Pompadour, et la bonté que vous avez de vouloir nous

les envoyer. Nous les avons , elles ne sont point de madame de Pompadour et elles ne valent rien.

Pourquoi êtes- vous étonnée que madame de Boisgelin vienne ici sans me connaître ? il faut bien se voir une première fois, ou ne se point voir du tout. Elle est amie de madame de Grammont; elle vient la chercher ici. Cela est fort simple et il est fort juste que je Py reçoive. Je serai très-aise de voir l'archevêque son frère qu'on dit très-aimable, mais il y en a un autre que je désire bien davantage encore.

Je ne puis souffrir que vous croyiez que le voyage de madame Rouillé jette du ridicule sur le vôtre. Ah ! mon Dieu, la démarche la plus honnête de votre part et la plus touchante pour nous peut-elle être suceptible de ridicule? Au contraire, le voyage de madame Rouillé est un encouragement pour vous de revenir; elle est bien votre aînée et votre santé n'est assurément pas aussi inquiétante que la sienne; vous n'avez que de la délicatesse , mais vous êtes tout entière et elle ne l'est pas. Il n'y a de ridicule , ma chère petite-fille, que la méfiance que vous avez de vous-même et de vos amis. Pourquoi craignezvous, par exemple, que le grand-papa n'eût pas été content du portrait que vous avez fait de lui, qu'il l'eût trouvé pédant? Vous pédante ! Ah ! cela est neuf! Au contraire, il en a été enchanté et très-flatté, et j'ai eu tort si je ne vous l'ai pas dit.

Je suis charmée des regrets que vous avez de nous avoir quittés. J'espère qu'ils vous rendront plus sage pour l'année prochaine, que vous viendrez plus tôt et vous en irez plus tard, etque vous abandonnerez toutes vos ridicules discrétions qui ne font que vous tourmenter et nous affliger. Je devrais vous vouloir bien du mal pour celui que vous nous avez fait en nous quittant, mais le sentiment l'emporte sur l'esprit de vengeance. Quelque plaisir que j'aie à vous voir partager les regrets que vous nous avez laissés, je suis fâchée que les vôtres soient douloureux. Je me désole de vous savoir livrée à la solitude et à l'ennui et je voudrais avoir la puissance de vous

t\t CORRESPONDANCE

transporter tout à coup au milieu de nous, de vous rendre heureuse et de l'être moi-même , ma chère petite-iille , par votre présence et par votre bonheur.

Si monseigneur l'évêque d'Arras est encore à Paris, ne m'oubliez pas, je vous en prie, auprès de lui.

DE MAJAMK DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Paris, n juillet 1772.

J'avais cent mille choses à vous dire, chère grand'maman, et je crains de les avoir toutes oubliées. D'abord il faut vous rendre compte de vos commissions. Madame Ribot vous porte une petite boîte; vous y trouverez trois flacons, le vôtre, le plus grand , est l'eau à ce qu'on croit semblable à celle que vous avez envoyée, et l'autre flacon est du général Bourgoyne. Cette eau est merveilleuse pour les migraines, il faut en mettre dans le creux de ses mains et frotter ses tempes. Et puis deux lettres d'Angleterre qu'on m'a remises en même temps. Volxs avez dû recevoir les serviettes à café. Je les trouve médiocres, mais vous pouvez être sûre que dans tout Paris il n'y en a pas de plus belles. Madame Poirier vous enverra incessamment la lanterne que madame de Grammont lui a commandée; votre théière de Saxe est admirablement bien raccommodée. Une grande et petite théière, un pot à sucre, une grande jatte qui je crois, est fort jolie, deux pots au lait. Le grand me para/f très-maussade, mais vous pouvez le renvoyer s'il vous dépla/t, seulement il faudra que vous attendiez qu'on en fasse d'une autre forme et d'une autre grandeur, il n'y en a pas d'autres à la manufacture de Sèvres.

Voilà, je crois, toutes vos commissions, vous ne sauriez me faire plus de plaisir que de me donner des occasions de vous être utile.

Vous savez la mort de madame de Graon ; elle a retardé le départ des Beauvau ; le prince est en Lorraine, il n'en reviendra que dans dix ou douze jours. La princesse ne l'attendra pas pour vous aller trouver , elle compte partir mardi après l'arrivée de la poste.

Voulez-vous bien, chère grand'maman, vous charger de tous mes compliments pour madame de Boufllers et madame de Poix? mes lettres ne feraient que l'importuner, et ce que vous voudrez bien dire de ma part vaudra mille fois mieux que ce que je pourrais écrire.

Vous n'aurez point l'archevêque d'Aix, il partira lundi, lendemain de la clôture de l'assemblée, pour aller en Bretagne trouver son père qui se meurt; la chanoinesse l est déjà partie. Je vous conseille de n'avoir pas de grands regrets.

J'ai dit à M. de Toulouse ce que vous m'avez écrit d'obligeant pour lui, vous ne devez pas douter qu'il n'en soit trèsflatté, il compte être à Chanteloup le 26 ou le 27, il n'y restera que quatre ou cinq jours.

J'ai eu la visite de madame de Brionne , je lui ai dit que je vous en ferais hommage. Je n'ai point entendu parler de M. du Bucq, mais je l'attendrai patiemment, je n'aurai pas sitôt besoin de nouveaux manuscrits, je serai bien longtemps à lire les lettres de madame de Maintenon ; comme elles sont de sa propre écriture, mes lecteurs ordinaires ne sauraient les lire, il faut que j'aie recours à d'autres.

Paris est assez désert , mais la mort de madame de Graon fait que je ne manquerai pas de compagnie pendant trois semaines.

Je soupai hier chez la petite sainte, je l'aime beaucoup, elle me traite bien et j'ai le plaisir de beaucoup parler de vous avec elle. Je vois souvent madame de La Vallière.

L' évoque d'Arras est encore ici, il ne partira que tout à la

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