‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 55 sur 108 · De Castellane · texte numérisé non relu

De Castellane

2. La position était en effet la même entre la princesse de Beaxivau, bell fille de madame de Craon et la maréchale de Mirepoix, sa fille, et on a vu co bien ces deux dames étaient mal ensemble.

font tomber dans tous les panneaux qu'on lui tend ! Wiard et moi avouons avoir été attrapés, moi au style, lui à l'écriture. Cependant je vous dirai pour mon honneur, que je fus un peu étonnée de l'article du peintre et du quolibet qui termine cette lettre ; je me dis : la grand'maman est en gaieté, tant mieux, c'est qu'elle se porte bien.

Mais, monsieur l'abbé, comment se porte madame Rouillé, se fait-elle peindre ? elle et moi nous devrions laisser nos portraits à Ghanteloup, en guise d'ex-voto. Que sait-on? nous servirions peut-être un jour à la canonisation du grand-papa et de la grand'maman , mais cela ne pourrait être que lorsque l'amitié sera devenue la première des vertus chrétiennes; je lui donne ce rang dans les vertus morales, et c'est pourquoi je vous trouve un grand saint, tout grand faussaire que vous êtes.

Je suis désolée, M. Gayot vint hier chez moi, il ne me trouva pas , je voudrais envoyer chez lui tout à l'heure , je ne sais point son adresse et elle n'est point dans l'almanach.

Je n'entends point parler de M. du Bucq. Le petit Senac s'en est tenu à sa première visite. Je ne suis point la mère éternelle sur mon palier, ce qui me fait soupçonner que j'étais une lune à Ghanteloup et que... mais bon, vous entendez bien ce que cela veut dire.

Votre grand Christophe est un impertinent , j'aimerais nùeux sa place que celles de tels et tels.

Tous nos diplomatiques sont partis. J'ai un Anglais ici , M.Craufurt,que j'aime beaucoup, il veut me faire faire connaissance avec M. Francis, le connaissez-vous? Si vous ne le connaissez pas, informez-vous-en, sachez s'il me convient, je sais que ses affections sont semblables aux miennes, c'est toujours un grand point.

Croyez-vous, l'abbé, que je trouve fort bon que le grandpapa n'ait pas écrit dans une de vos lettres ou celles de la grand'maman, ces sept mots : j'aime et j'aimerai toujours la

petite-fille, tandis que moi j'ai le bon procédé de ne lui poil écrire , renonçant à la vanité que je vois dans quelques autre qui disent avec faste : j'ai reçu uue lettre de M. de Choiseu car je ne veux pas l'obliger à une réponse.

Je ne dis pas un mot aujourd'hui à la grand' maman, ell recevra jeudi ou vendredi une assez longue lettre que je lui i écrite avant-hier, où je lui rends compte de toutes ses commis sions, un mal de jambe est cause du retardement.

Adieu, l'abbé, il faut que je dorme, il faut mettre cett lettre à la boîte.

Vous n'aurez que jeudi ou vendredi madame de Beauvai je ne sais quand vous aurez son époux. Lequel de ses deu discours aimez-vous le mieux? moi je n'y mets pas de compa raison. Il n'y a qu'un mot dans les harangues de M. de Tou louse que je n'approuve pas, dans celle à madame la Dauphine l'art de réussir.

Adieu, adieu, je ne suis qu'une jaseuse.

LETTRE CCCLXVII

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Taris , ce mercredi 22 juillet IT72.

Votre lettre du 17, chère grand'maman, n'arrive qu'aujoui d'hui. Le courrier Lauzun qui, dit-on, l'a apportée, n'a pas d< ailes aux talons. Une lettre de Ghanteloup cinq jours en route Il faut changer de courrier. Donnez les premières à niadam Rouillé. Mais je ne fais pas réflexion que lorsqu'on vous quitl on n'est point empressé d'arriver ailleurs.

Je suis tout en colère contre vous. Me soupçonner de faii la comparaison du feu chancelier avec M. de Ghoiseul, ce a-t-il du bon sens? Est-ce le bien de ses enfants que le grand papa a mangé? Sa position était-elle la même? Est-ce que poi avoir une grande place on est un grand homme ? Plus on e

élevé, plus la petitesse paraît quand elle est effective. Fi , ma grand' maman, cette comparaison est indigne! les différentes positions rendent les actions bien différentes ; l'âge, les places, les circonstances peuvent servir de raisons ou d'excuses, il n'y en a point pour l'injustice, et celle de ruiner ses enfants en est une très-grande, surtout quand un père ne s'en tient pas à manger le bien qu'il devrait leur laisser, mais quand il mange celui qui leur appartient; enfin l'état où il laisse M. de Malesherbes crie vengeance. Cependant, chère grand' maman, si vous trouvez que j'aie mal raisonné, vous me le persuaderez, je n'ai que la spéculation des vertus dont vous avez la pratique.

Vos hors de propos sont des transitions très-heureuses, et c'est un talent que je suis bien éloignée d'avoir; tout ce que j'écris est à bâtons rompus, ainsi que mes conversations ; il faut bien de l'amitié ou bien de la bonté pour s'accommoder de l'un et de l'autre.

Ah! je sais bien, ma chère grand'maman, que pour connaître quelqu'un il faut le voir une première fois, mais je vous entends, c'est une petite réprimande que vous me faites. Je vous dirai pour mon excuse, que quand je vous écris, je me persuade qu'hors l'abbé, personne ne voit mes lettres; dans cette idée, je prends toute sorte de licences, je serai plus réservée à l'avenir.

Je n'ai point gardé copie de votre lettre, et comme je n'attends plus pour cette année M. Walpole, j'ai cru devoir vous la renvoyer de peur que vous n'en fussiez inquiète, ^i'ayez jamais d'inquiétude de ce que je peux faire ou dire sur ce qui vous regarde. Ma discrétion est extrême, je ne parle jamais de vous qu'avec la retenue que vous pouvez désirer ; je modère mon enthousiasme, et j'adoucis, quand il le faut, l'éclat qui vous environne. Enfin, chère grand'maman, j'aime et je sais aimer.

J'ai lu le bulletin dont vous me parlez, il m'a fait hausser 'es épaules et ne m'a pas donné envie de rire.

i18 CORRESPONDANCE

Vous ne me dites point si vous avez bien voulu faire mes compliments à madame de Poix et à M. de Boufflers.

Madame de Beauvaupart aujourd'hui, vous l'aurez demain, je l'ai chargée de trois embrassements, de trois nuances différentes des siennes. Je ne crois pas être du dernier bien avec elle ; la compagnie avec laquelle elle m'associe, quand je soupe chez elle, me le persuade, ce ne sont pas ses intimes amis. Je crois que son époux ne reviendra que la semaine prochaine: il ne tardera pas à aller vous trouver.

Vous aurez lundi M. de Toulouse, vous le garderez jusqu'au samedi suivant. On dit la harangue de M. d'Aix fort belle, mais je doute qu'elle le soit autant que celle de mon neveu.

Il y a une affaire abominable qui fait grand bruit : c'est un procès qu'on intente à l'évêque de Rennes. Quoiqu'on ne s'intéresse guère à lui, on est indigné contre ses adversaires. C'est le comble de l'iniquité. M. de Toulouse vous mettra bien au fait.

Paris est en effet fort désert , ce qui fait que je reste peu chez moi. Je vais aujourd'hui à Roissy avec l'évêque d'Arras et son frère. Je m'acquitterai de votre commission. Il restera ici jusqu'aux premiers jours du mois prochain.

Je donnerai vos ordres à madame Poirier à l'égard des serviettes. J'admire votre exactitude. Je ne suis pas trop contente de vous, chère grand'maman, vous ne me donnez nulle preuve de confiance. Vous m'interprétez mal , vous voulez me payer, vous m'accusez d'être défiante, et vous l'êtes avec moi; est-ce le moyen de me corriger ? Ah I je ne suis pas si jeune que vous me croyez , et excepté la facilité que j'ai de tomber dans les panneaux que me tend l'abbé, je ne donne aucune marque de jeunesse, mais j'en donne de vieillesse très-fréquemment. Je radote , je rabâche , je ne me souviens de rien, je suis très-fastidieuse et cette lettre en sera une nouvelle preuve; mais telle que je suis, chère grand'maman , je vous aime.

Dieu sait quand cette lettre vous parviendra. J'avais besoin de vous l'écrire et je n'ai pu me résoudre à attendre une occasion; je l'enverrai cette après-dîner à votre hôtel , peut-être H. Ribot ne sera-t-il point encore parti; s'il Test, on la donnera à la première occasion.

LETTRE CCCLXVIII

A Chanteloup , ce 31 juillet 1772.

Ne vous plaignez pas, ma chère petite- fille , de la lenteur de mes courriers, car je ne dirai pas plus de bien des vôtres. Je n'ai reçu que le 28 votre dernière lettre qui était du 22, et ce n'est point, comme vous le jugez bien et comme vous le croyez, madame de Reauvau qui me l'a apportée.

Vous êtes donc bien en colère contre moi , de ce que vous croyez que j'imaginais que vous compariez M. de Choiseul au défunt chancelier. Eh bien! calmez-vous, car je ne croyais pas du tout que vous fissiez cette comparaison. Mais au sujet des blâmes que vous lui donniez, je réclamais votre indulgence pour M. de Choiseul sur les choses qui pourraient avoir rapport aux torts de M. de Lamoignon, et vous avez accordé cette indulgence à des vertus et à des talents supérieurs, c'est ce que je vous demandais et je vous en remercie.

Je n'ai point prétendu non plus vous faire une épigramme par ce que je vous ai dit sur la visite de madame- de Boisgelin ; mais j'ai peut-être fait de la bonté, comme je reproche à l'abbè d'en faire quelquefois , et cela me va mieux qu'à lui parce que je ne suis pas si bonne et que j'ai plus de soins à me donner pour l'être.

Nous avons ici les Ségur, les d'Usson, les Bezenval, tout ce qu'il y a de plus brillant , comme vous voyez bien, et ce qui vous étonnera, c'est que tout cela ne vous remplace pas.

On dit que M. de Toulouse ne viendra plus de sitôt; ce retard me fait bien de la peine. J'imagine qu'il est occasionné par l'affaire de M. l'évêque de Rennes; on dit qu'elle se civilise. Je ne doute pas qu'elle n'ait été excitée par la vengeance de M. d'Aiguillon, mais avec le bon droit, la saine intention, le clergé, le public et le chancelier pour lui, M. de Rennes s'en tirera à son honneur.

Mon Dieu, pourquoi me grondez-vous parce que je demande si on vous a payée d'une commission que vous avez bien voulu faire pour moi? est-ce que payer ses dettes s'appelle mauquer de confiance? Da confiance était de vous donner la commission. Ah! ma petite- fille, croyez que je ne manque pour vous de rien de tout ce qu'il vous faut. C'est vous qui êtes injuste envers moi, mais vos injustices ne m'empêcheront pas de vous aimer de tout mon cœur.

LETTRE CCCLXIX

DE MADAME DU DEFFAND A L'ABBÉ BARTHELEMY

Paris, ce 31 juillet 1T2.

Je ne savais ce que tout cela voulait dire; point de réponse, tandis qu'il revenait tous les jours du monde de Chanteloup. J'examinais ma conscience, je me rappelais mes dernières lettres. Y a-t-il quelque chose qui ait pu déplaire? Je ne suis pas encore fort rassurée sur ce point , parce que les lettres que je reçois aujourd'hui ne répondent point aux miennes; peut-être est-ce par oubli ; rien n'est plus ordinaire quand on ne répond pas sur-le-champ. Je ne tomberai pas dans le même inconvénient avec vous. Vos lettres m'ont été rendues ce matin, c'està-dire à deux heures après midi, et je n'ai mis d'intervalle pour y répondre que le temps de mon lever et de ma toilette. Je suis actuellement dans mon tonneau. Je prends mon thé , je n'ai dans ma chambre qu'Agathe qui me le donne et Wiard à qui

je dicte, et ce qui va vous surprendre c'est que, dans les circonstances présentes, je préfère le tonneau de Saint-Joseph au tonneau de Chanteloup; je n'ai point de ligne droite à suivre, et si j'en avais je ne marcherais pas d'un pas assez ferme pour ne m'en jamais écarter. Il s'en faut bien qu'on puisse imiter tout ce qu'on admire. J'ai dans l'idée que votre partage est de souffrir pour les autres. Il y avait jadis une sorcière ou une sainte qui prenait les douleurs des personnes qui l'en priaient, les douleurs de l'enfantement, d'une opération; et ceux et celles à qui elle rendait ce service prétendaient s'en trouver fort bien et ne ressentir ni mal ni douleur.

Je suis fâchée que vous ayez changé de dessein de venir ici: actuellement que Ja grand' maman se porte mieux, pourquoi n'y viendriez-vous pas? Mais non, ce n'est peut-être pas le temps le plus convenable, il faut bien qu'il reste quelques régnicoles, et que le pays ne soit pas entièrement abandonné aux colons.

Vous aurez le prince en même temps que ma lettre. J'ai été

un mince supplément à son épouse, mais j'ai eu de lui tous les

soins qui m'ont été possibles.

Vous n'aurez point l'archevêque de Toulouse avant le mois

de septembre.

Dans la liste que vous me faites de votre compagnie , vous

avez omis madame de Château-Renaud.

Parmi tant de héros n'osez-vous la nommer ?

Je me suis si bien trouvée de M. d'Arras pour mon voyage, ?ue j'en fais un toutes les semaines avec lui et son frère ; c'est àRoissy. Nous eûmes hier en quatrième M. de Beauvau. Nous en ferons encore un la semaine qui vient, ce sera le dernier avec M. d'Arras, mais je continuerai avec M. de Saint-Omer. Je tue le temps, mon cher abbé, en attendant qu'il me tue; ce n'est pas le plus mauvais service qu'il puisse me rendre. Je me dis-

sipe autant que je peux, mais c'est un vilain monstre à combattre que l'ennui, c'est l'hydre de la fable; lui coupe-t-on la tête, il en revient deux. Votre état est bien préférable au mien ; vous avez un objet, et moi , mon cher abbé , je n'en ai point, et c'est le plus grand des malheurs. Je vous quitte pour écrire à la grand'maman , j'aurai le plaisir de lui dire que je l'aime, mais je ne me permettrai plus avec elle aucune licence; elle a de la conduite avec moi, je dois en avoir avec elle ; c'est le seul point où je puisse prétendre de pouvoir l'imiter.

LETTRE CCCLXX

I)i: MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSK DE CHOISEUL

Ce mercredi , 5 août 1772.

La goutte de M. Ribot, chère grand'maman, a rendu mes lettres de bien ancienne date; elles n'avaient pas besoin de ce nouvel agrément. Je ne comprends pas comment, ayant reçu les flacons par madame de lteauvau , vous n'avez pas reçu en même temps la lettre qui les accompagnait. Madame de Château-Renaud, qui arriva lundi à minuit, m'a envoyé très-exactement la vôtre. Je n'ai jamais cru que vous me soupçonnassiez de comparer M. de Choiseul au feu chancelier et mes explications ne portaient point sur cela, mais ce n'est plus la peine d'en parler.

Comment pouvez-vous dire, chère grand'maman, que vous avez moins de bonté que l'abbé et que vous avez plus besoin que lui de vous observer pour être toujours bonne? J'approuve fort cette émulation; vous le laisserez bien loin en arrière, je vous en avertis; mais vous rendez votre exemple bien difficile à suivre. Je n'oserai plus me permettre la plus légère des approbations, et comme je ne puis jamais parler que suivant ce que je pense, je ne vous parlerai jamais plus que de vous, parce

DE MADAME DU DEFFAND. i*3

qu'il n'y a que vous au monde que j'estime à toutes sortes d'égards.

C'est M. de Gontaut qui vous rendra cette lettre. 11 a eu le bon procédé de me faire une petite visite. Vous ne sauriez m'empêcher de vous en rendre encore hommage. 11 m'a paru fort content d'aller vous trouver et de quitter le désert de Compiègne pour se rendre à la cour de Chanteloup. L'évêque d'Arras va demain dans le désert , avec quelques espérances. Si elles sont remplies, il reviendra à Paris; si elles ne le sont pas, il s'en retournera tout de suite à Arras. Il m'a promis de me donner de ses nouvelles; je n'espère pas qu'elles soient bonnes; il a vu votre petit chanoine; il est fort occupé de faire tout ce qui peut vous être agréable; il reviendra ici, à ce qu'il me promet, dans le mois de septembre.

Madame de Gèvres ne m'a point envoyé vos lettres pour l'Angleterre; j'ai fait connaissance avec M. Francis, il a beaucoup de relations dans ce pays-lâ; il nous fournira des occasions tant que je voudrai.

J'ai vu M. du Bucq. Il fit une irruption de métaphysique qui bouleversa toute ma tête. Je lui ai demandé grâce pour la première visite. Je me garderai bien de vous dire quel fut le sujet. Je ne veux plus m'exposer, non-seulement à en parler, mais même à y penser; ma tête est trop faible pour de tels exercices. C'est un singulier esprit. A force de subtiliser, il quitte le réel pour l'imaginaire. Vous voyez que j'ai déjà profité de son école, car ceci pourrait bien être un galimatias.

C'est après-demain qu'on doit casser l'arrêt contre M. de Rennes. Mais ces sortes de nouvelles vous sont racontées par de plus habiles que moi. Je ne suis bonne que pour les minuties. De ce rang est l'accouchement de madame de Bourbon. Son travail fut si pénible qu'on craignit d'être obligé de l'accoucher de force. L'enfant était mourant. Pour le ranimer on le mit dans des langes trempés dans l' esprit-de-vin. On ne sait comment, mais le feu y prit. Les femmes effrayées s'enfuirent.

L'accoucheur le secourut. Sans lui il était brûlé! il se fortifia, et on croit qu'il vivra J. Je ne doute pas que vous n'ayez eu ce récit d'ailleurs, mais souvenez-vous que vous voulez que cela ne m'arrête point.

Le portrait que vous avez envoyé à madame de La Vallière charme tout le monde. On le trouve très-ressemblant. J'entendis l'autre jour, chez elle, déclamer par mademoiselle Clairon des scènes de Phèdre et de Bajazet. Il s'en faut bien qu'elle me fît le même plaisir que madame de Chauvelin!...

LETTRE CCCLXXI

DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND

8 août 1T72.

Vous avez examiné votre conscience, vous n'y avez trouvé aucun sujet de reproche ; en examinant la nôtre, nous y avons trouvé de la négligence ou de la paresse, mais jamais d'oubli ni de refroidissement ; dans le temps que vous vous plaignez de notre silence, nous parlons de vous, et combien d'occasions qui nous rappellent votre souvenir. Je pense souvent à une expérience qui ferait notre bonheur, je ne l'ai peut-être pas bien comprise, mais, comme il s'agit de physique, vous me redresserez.

On dit qu'avec deux pendules dont les aiguilles sont également aimantées, il suffit de mouvoir une de ces aiguilles pour que l'autre prenne la même direction, de manière qu'en faisant sonuer midi à l'une, l'autre sonnera à la même heure. Supposons qu'on puisse perfectionner les aimants artificiels au point que leur vertu puisse se communiquer d'ici à Paris; vous aurez une de ces pendules, nous en aurons une autre ; au lieu des heures nous trouverons sur le cadran les

1. On sait trop comment se terminèrent, en 1804, les jours de ce malheureux prince, le dernier des Condés, menacé de mort violente dès son berceau.

lettres de l'alphabet J. Tous les jours à une certaine heure nous tournerons l'aiguille, M. Wiard assemblera les lettres et lira : Bonjour, chère petite-fille, je vous aime plus tendrement que jamais. Ce sera la grand' maman qui aura tourné. Quand ce sera à mon tour, je dirai à peu près la même chose. Vous sentez qu'on peut faciliter encore l'opération, que le premier mouvement de l'aiguille peut faire sonner un timbre qui avertira que l'oracle va parler. Cette idée me plaît infiniment. On la corromprait bientôt en l'appliquant à l'espionnage dans les armées et dans la politique, mais elle serait bien agréable dans le commerce de l'amitié. En attendant son exécution, imaginez que tous les jours à midi la grand'maman, après avoir donné son âme à Dieu, la tourne vers vous et vous dit la même chose que la pendule, et que la mienne vous .tient de très-longs discours, et entre autres celui-ci : La grand'maman n'a point de conduite avec vous, mais son défaut, que je lui ai souvent reproché, est d'avoir un excès de raison et de vertu aussi difficile à guérir peut-être qu'un excès contraire. J'ai cru pendant un temps que l'expérience adoucirait la sévérité de ses principes, mais il ne faut plus l'espérer, et comme elle ne l'exerce que sur elle-même, il faut bien prendre patience.

Voici ce que ma pendule vous dit encore : Pourquoi pensezvous que j'ai renoncé au voyage de Paris? Ce n'est nullement mon projet. J'irai vous voir bientôt; mais ce sera rarement à souper, car j'y aurai bien des affaires que je serai obligé de terminer promptement. Mais tous les moments qu'elles n'exigeront pas, je les passerai auprès de votre tonneau.

En ouvrant par hasard ces jours passés un volume des Hémoires de Mademoiselle, je tombai sur une phrase qui m'a paru charmante, la voici à peu près : « Dans ce temps-là M. le duc du Maine eut une rage de dents si forte qu'il en devint boiteux. » Est-il rien de si plaisant?

1. Voilà l'abbé liarthélemy inventeur du télégraphe électrique.

Page 1