II
LETTRE CCCLXXII
DE MADAME DU DEPFAND A L'ABBE BARTHELEMY
Ce mercredi, 11 août 177t.
Oui, deux pendules aimantées seraient fort commodes, on aurait tous les jours des nouvelles et on s'épargnerait la peine d'écrire. Vous êtes bien paresseux , mon abbé , mais je vous le pardonne. Je suis un peu entichée du môme péché, donnonsnous-en mutuellement l'absolution, mais faites incessamment la pénitence que je vous impose. Venez à Paris répondre à toutes mes questions. Savez-vous la nouvelle qu'on y débite? c'est que la grand'maman me donnera dans quelque temps, car je ne sais pas dans quel nombre de mois, un oncle ou une tante. Je n'en crois rien.
Vous ne me dites pas un mot de votre compagnie; j'eus hier à souper la comtesse de Château-Renaud. Elle parle si fort entre ses lèvres (je ne crois pas que ce soit entre ses dents) que je n'entendis pas un seul mot de tout ce qu'elle dit, si ce n'est qu'elle assura qu'elle ne s'ennuyait jamais; ce n'est pas en elle un bonheur communicatif.
L'on vous aura conté ou on vous contera le mariage du prince de Graon qui était encore hier au soir chevalier de Beau v au.
Il me prend envie de vous dire un plat jeu de mots : Qu'il est heureux de n'avoir pas jeté son bonnet par-dessus les moulins * / C'est une de ces plaisanteries où l'on bâille en les disant, elle ne viendrait pas à madame de Château-Renaud.
Moins j'ai de choses à vous écrire, plus j'en aurai à vous dire; j'ai moins que jamais le talent épistolaire. C'est pour moi une corvée que d'écrire. Tout ce qui me vient à dire ne
1. La princesse de Craon, née d'Archiac, était en premières noces madame Bonnet.
me paraît bon qu'à rejeter, je suis dans une apathie parfaite. Voilà ce que vous ne connaissez pas, ce que vous ne connaîtrez jamais, et ne ferez jamais connaître aux autres.
Je ne puis me résoudre à écrire aucune nouvelle. Votre compagnie ne doit ignorer de rien. On se moquerait de moi si je prétendais apprendre quelque chose,
Venez, venez, l'abbé! j'ai un véritable besoin de vous.
LETTRE CCCLXXIII
Paris, ce 19 août 1772.
Il me prend des terreurs que vous ne retourniez à Londres sans revenir ici, j'en serais mortellement affligée. Si vous avez quelque amitié pour moi, mon cher petit Craufurt, venez me trouver le plus tôt qu'il vous sera possible, je ne puis vous exprimer quel besoin j'ai de vous; écoutez la bonté de votre cœur; songez à mon âge, à ma faiblesse qui en est une suite, au peu de ressources que je trouve dans tout ce qui m'environne; ne me laissez pas mourir de chagrin. Si ce genre de mort est le plus lent, il n'en est pas moins le plus cruel ; vous vous ennuierez moins que vous n'avez fait; nous passerons les soirées chez moi, avec M. Francis dont je suis fort contente et avec tels autres que vous voudrez. Enfin, ayez cette complaisance; il est bien vraisemblable qu'elle sera la dernière; il est impossible que je ne succombe au chagrin. Il n'est rien arrivé de nouveau, c'est cette continuation qui me désespère. Peut-être dimanche prochain serai-je encore plus malheureuse en perdant une lueur d'espérance qui est tout ce qui me reste. ^ ne crains point que vous vous moquiez de moi ; vous avez le cœur sensible et compatissant et vous devez penser qu'à toutes sortes d'âge, la perte d'un ami est le plus gmad des malheurs, et peut-être encore plus grand dans la vieillesse.
Je ne vous mande point de nouvelles de ce pays-ci; vous ne vous y intéressez point, ni moi non plus.
Ne manquez pas, je vous conjure, de me répondre ; quatre lignes suffiront; l'état de votre santé, celui de votre âme, de nouvelles assurances de votre retour, le temps de votre arrivée : voilà tout ce que je vous demaude.