‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 58 sur 108 · Voici la dernière strophe de ce bouquet · texte numérisé non relu

Voici la dernière strophe de ce bouquet

Tout mortel a versé des pleurs.

Chaque siècle a connu les crimes.

Ce monde est un amas d'horreurs, De coupables et de victimes. Des maux passés le souvenir Et les terreurs de l'avenir Seraient un poids insupportable ; Dieu prit pitié du genre humain :

Il le créa frivole et vain Pour le rendre moins misérable I

le contre de cette affaire indéchiffrable , qui m'intéresse par une raison assez singulière, et vous verrez dans ce petit écrit des choses plus singulières encore.

Je plains la première femme de H. de Bombelles. Je ne sais si je ne dois pas plaindre autant la seconde. En général, je plains fort les pauvres mortels. Je vous souhaite en particulier, madame, toutes les consolations dont vous êtes susceptible. Hélas! elles sont en petit nombre. Conservez-moi un peu d'amitié du fond de votre Saint- Joseph à mes Alpes et à mon grand lac ; ce sera là ma plus chère consolation.

LETTRE CCCLXXV

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL

Ce vendredi, îl août 1772.

Le désir que l'abbé a de vous aller retrouver lui fait employer tous les moments de la journée à terminer ses affaires. Son intention était de partir lundi. Je voudrais bien qu'il soupât chez moi dimanche , et pouvoir causer. Je n'ai encore eu qu'un moment de particulier avec lui. C'était chez la petite sainte; mais n'allez pas le gronder; ça n'a pas été sa faute. Il me vint chercher hier et avant-hier, un peu tard à la vérité, et comme j'allais souper à la campagne, il ne me trouva pas. Je dois passer la soirée aujourd'hui avec lui chez madame de La Vallière , et je tâcherai de prendre un rendez -vous pour lui parler à mon aise de tout ce que nous aimons. Je regrette sans cesse les moments que j'ai passés avec vous. Je ne trouve que lui digne de vous. Je serais cependant bien tentée de penser que je le suis un peu aussi. J'ai certainement autant d'affection ^e l'abbé, autant de connaissance de ce que vous valez, autant d'intérêt à tout ce qui vous regarde; mais je n'ai ni sa raison, n* son esprit, ni ses agréments. Je n'ai qu'un bon cœur et le discernement qu'il faut pour vous distinguer et vous mettre de

cent piques au-dessus de tous ceux qui croient peut-être vous faire grâce en vous mettant à côté d'eux. Toute quinze-vingt que je suis, je vois ce qui se passe à soixante lieues d'ici, comme je vois ce qui se passe autour de moi; et je dis, ainsi que Salomon : « Vanité des vanités ! etc. » Il y en a de toutes sortes, d'insolentes, d'hypocrites, de puériles, et toutes sont sottes à l'excès. Ce vice est fort contraire à la société; mais, par une juste représaille, il est aussi fort contraire à ceux qui en sont possédés.

On dit le grand du Barry exilé; mais cela n'est point avéré. Tout ce qui ne tend point à accélérer votre retour m'est indifférent.

Oh! ma grand'maman! je me meurs de peur de ne vous jamais revoir, et moi qui ne peux me passer de l'amitié sans être consumée d'ennui, je suis condammée à être séparée de tout ce que j'aime !... Cette pensée m'attriste si fort que je ne veux pas vous en parler davantage.

Soyez persuadée que quand j'en aurais le pouvoir, je ne retiendrais pas l'abbé un jour de plus. Selon mon système, je ne voudrais pas vous en priver un moment; je sais ce que c'est qu'un ami.

A trois heures.

Je reçois dans le moment une lettre du prince un peu cou — tentieuse. D'abord il me mande qu'il vous quittera le 24, ^t puis il répond à de petites agaceries dont je l'avais chargée pour sa princesse d'une manière à me persuader que je ne s*. îs pas trop dans ses bonnes grâces. Et comme je tiens du cara. «tère de l'inquiet, me voilà dans l'inquiétude qu'elle ne m'swt pas rendu de bons offices auprès du grand-papa, et que lad -.. de G... ait été participante. Ensuite, il me parle du mariage ée son frère comme le désapprouvant beaucoup , et me tourn aat un peu en ridicule sur l'approbation que j'y ai donnée. J'ignore le personnel de la dame ; mais quant à la fortune, il ne pouvait

trouver mieux. D'ailleurs on ne peut pas moins s'intéresser que je ne fais à cette affaire, et je consens à croire qu'elle ne vaut rien, si c'est leur bon plaisir. Je crois seulement que le mal demandait un prompt remède, et qu'il faudrait que ce mariage fût bien fâcheux s'il était pis que le hasard de la prison; et c'est où mènent les dettes, quand on ne peut pas les payer. Ceci entre nous. Je ne vous dis tout cela que pour que vous connaissiez mes motifs en cas que vous m'entendiez condamner.

LETTRE CCCLXXV!

DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND

Paris, 21 août 1T7Î.

Malgré le froid mortel de la réception et de la lettre, je ne saurais partir sans vous témoigner mes regrets de n'avoir pu me trouver au rendez-vous une demi-heure plus tôt, et sans me plaindre d'une injustice qu'il m'était aussi impossible de prévoir que de mériter. J'avais été obligé de courir toute la matinée; j'arrive à deux heures trois quarts pour dîner; je demande mes chevaux de fiacre, plutôt que de carrosse, avant cinq heures. Ils arrivent à cinq heures un quart passées. Il faut que je passe chez un procureur pour une affaire de mon bénéfice dont je n'avais été instruit que le matin ; c'était une femme arrêtée pour vol. Le procureur à qui j'avais écrit n'avait pu me donner que depuis cinq heures jusqu'à cinq heures et demie. L'affaire demandait une prompte réponse. Je fais évertuer les rosses, le cocher et le procureur, que je trouve aux prises avec un plaideur, et qui, au lieu de deux ou trois minutes, me tient un bon quart d'heure. J'arrive enfin à Saint- Joseph tout essoufflé, dans l'espoir que vous ne partiriez pas à six heures précises, dans la certitude du moins que je n'ai rien à me reprocher. Point du tout! je suis repoussé comme si

j'avais commis la plus grande des fautes !... Je crois cela parfaitement injuste. Mon malheur vient de ce que vous me croyea sans affaires quand je viens à Paris. J'en ai beaucoup pour le cabinet des médailles; j'en ai pour un bénéfice qui fait un des tourments de ma vie ; j'en ai eu cette fois-ci une très-grande quantité en commissions de la part du grand -papa et de la grand'maman ; j'en ai pour une nombreuse famille que j'ai sur les bras; et celles-ci se 3ont multipliées encore par le malheur que je viens d'éprouver. Cependant, elles ne m'ont pas empêché de vous faire ma cour. Je l'ai réitérée aussi souvent qu'il m'a été possible. Je ne prétends pas m'en faire un mérite; j'y étais entraîné par le plaisir d'être auprès de vous ; j'y oubliais les inquiétudes que je renferme souvent dans le fond de mon âme, parce que je ne suis pas assez important pour en ennuyer personne. Je ne vous parlerai pas de vos bontés et de ma reconnaissance. Je ne vous dirai point que personne ne vous est plus inviolablement attaché; mais je puis vous assurer que, quelque fâchée que vous soyez de ma conduite, je n'en changerai jamais; c'est-à-dire que je n'oublierai jamais rien pour vous convaincre de la sincérité, de l'immutabilité, de l'éternité de mes sentiments, et si vous continuez à user de la même rigueur, je vous regarderai comme le Dieu des jansénistes, qui ordonne des choses impossibles, et qui n'en est pas moins respecté et aimé par ses partisans.

LETTRE CCCLXXV1I

A Chanteloup, ce 22 août 1772.

Eh bien! ma chère petite-fille, vous croyez donc que je suis un esprit bien profond, qui en voit toujours plus qu'on ne m'en dit, et qui ne dit pas tout ce qu'il sait, que j'ai une prudence dont les ressorts sont bien cachés et des principes de

conduite qui règlent tous mes propos, toutes mes démarches, toutes mes actions, et qu'il faut imiter, en traitant avec moi, pour n'y être pas pris pour dupe ! ... Je parie que vous n'entendez rien à tout ceci et que vous y soupçonnez encore quelque mystère, l'abbé vous l'expliquera, il vous dira que c'est que je n'ai rien entendu à vos dernières lettres dont ce galimatias était à peu près le texte; mais vous ne vous en souviendrez plus de ces lettres, car elles sont déjà bien vieilles, c'est leur sort de ra'arriver toujours fort tard. Je réponds aujourd'hui à celle du 20 que vous croyiez qui devait me parvenir par M. de Gontaut et qui ne m'est arrivée que longtemps après lui , mais je ne répondrai point aux nouvelles que vous m'y donnez parce qu'elles ne sont plus de saison ; je veux seulement que vous sachiez que je suis fort sensible à la bonté qu'a eue M. d'Arras d'écouter mon petit chanoine, pour que vous le lui disiez si vous le voyez , ou que vous le lui fassiez savoir s'il ne revient pas à Paris, d'ailleurs ce petit chanoine est un fat qui a gâté toutes les affaires de son chapitre par sa folie.

Je ne sais si ma lettre a le sens commun, j'ai aux oreilles un opéra comique qu'on chante à mon clavecin pendant que j'écris dans mon cabinet, il est près de neuf heures du soir, et depuis deux heures après midi mon appartement est occupé sans relâche, et c'est tous les jours de même, et je ne puis échapper parce qu'il est ouvert de tous côtés, parce que c'est un passage. Obsédée du matin au soir, je ne sais où fuir pour vaquer à mes affaires ou à mes plaisirs en écrivant à mes amis, °u pour les voir s'il m'en reste dans la maison , et je n'y en trouve plus; l'abbé est à Paris, je suis si véritablement malheureuse par cette contrariété de tous les jours et du matin au ^ir, qu'au moment où je vous en écris, je suis prête à en pleurer et je vous en fais l'aveu par le besoin qu'on a de crier dans la douleur. Pour Dieu, ne le dites à personne, à personne au monde, pas même au pauvre abbé que cela tourmenterait, J aime mieux le lui dire à son retour ; je suis si affectée par

cette importunité que mon esprit n'est plus à moi. Je ne pui vous parler d'autre chose parce que je ne peux penser, senti autre chose que mon extrême tendresse pour vous , ma cher petite-fille, qui l'emportera toujours sur tout.

LETTRE CCCLXXVII1

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DB CHOISEUL

Ce 27 août 17».

Je vous félicite, chère grand'maman , du retour de l'abbé Jouissez du bonheur d'avoir un ami ; c'est le plus rare de tous et vous êtes peut-être la seule personne dans le monde qu puisse se flatter d'en avoir un ! Il vous contera la gloire di prince et l'augmentation de puissance de la princesse ; la voiL souveraine des beaux esprits.

Vous n'avez plus que quatorze ou quinze personnes présen tement. Vous n'aurez la maréchale de Luxembourg qu'à la fil d'octobre ; mais vous la garderez environ six semaines, et pou la princesse , vous ne la reverrez qu'au mois de février. II y ; trop longtemps que vous êtes au milieu du tourbillon du grani monde. Je voudrais bien vous en voir retirée, et que vou vinssiez être en retraite à Paris. Je consume tout mon temp ^n regrets ou en désirs. Je ne vis que dans le passé et l'avenir Je ne fais rien du présent. Je n'en ai la sensation que par 1 désir d'en être quitte *. Je suis honteuse de l'emploi que j« fais de la vie ; les bêtes à quatre pattes en tirent mieux part que moi, loin d'avoir aucun avantage sur elles! La nature qu leur a ôté le souvenir, la prévoyance et la réflexion, les a biei mieux traitées que nous. A quoi nous servent ces facultés? i nous empêcher de jouir de tout. Leurs cinq sens les renden

I. Cette lettre est écrite dans un de ces moments où M. Walpole la traitai ■avec le plus de dureté, et où elle avait le plus à se plaindre de lui.

heureuses. Elles ne songent qu'à les satisfaire, et nous, nous en avons pour ainsi dire un sixième qui nous fait perdre tous les plaisirs qu'elles ont. Voilà de la métaphysique à quatre deniers! Parlons de l'abbé, cela vaut mieux. Il va être aussi heureux qu'on peut l'être. Il me promet de me donner de vos nouvelles. Qu'il me tienne parole !...

Ne vous faites pas une obligation de m'écrire. Livrez-vous à la paresse; faites hardiment ce péché mortel, je n'en serai pas scandalisée. Je suis toute prête à le placer au rang des vertus.

Adieu. Je ne veux point vous distraire d'entretenir l'abbé ; je ne vous dirais que des choses vagues et rebattues. Il vaut bien mieux lui parler que me lire.

LETTRE CCCLXXIX

A Chanteloup, ce 30 août 1772.

Pour cela oui, ma chère petite-fille, vous tenez bien du caractère de l'inquiet. Il me fait rire dans ses effets, mais il m'afflige dans son principe parce qu'il vous rend malheureuse. Je puis vous assurer qu'à tout ce que j'ai entendu dire de vous à M. et M,ne de Beauvau, j'ai dû juger que vous étiez parfaitement bien avec eux. Je réponds qu'ils ne vous ont pas rendu de mauvais offices auprès du grand-papa, et qu'il serait impossible qu'on vous en rendit, ou du moins qu'ils prissent auprès de lui, au redoublement de l'amour que votre voyage ici lui a donné pour vous. Madame de Grammont s'est échauffée pour vous à la seule nouvelle de ce voyage , et l'a plus été encore par votre présence. J'ai tout lieu de croire que ce sentiment ne s'est pas refroidi. Quant à M. et Mme de Beauvau, ils ont ri de la méprise dans laquelle vous êtes tombée avec une grande partie du public sur l'excellence du mariage que vient

de faire le chevalier de Beauvau, et du compliment sérieux que vous leur en avez adressé, sur lequel ils se sont permis de vous faire des plaisanteries. On croit communément que cette madame Bonnet a cent mille livres de rente. Elle en aura cent bien embarrassées dans cent ans. Mais, en attendant, elle n'en a que vingt, et elle se marie séparée de biens. De sorte que le lendemain, après s'être emparée du nom de Beauvau, elle peut se séparer de M. son mari. Ainsi ce mariage, comme vous voyez, ne pare pas même aux inconvénients auxquels le dérangement des affaires de M. le chevalier de Beauvau l'expose. Voilà ce que le prince a très-bien senti, et la princesse a senti d'ailleurs que tous les autres avantages qui pourraient s'y trouver, comme madame de Montconseil..., etc., n'étaient pas faits pour tourner la tête ; et voilà, ma chère petite-fille, tout le sujet de cette grande inquiétude que vous avez eue.

Vos femmes sont plus honnêtes que vous. Vous me mandez dans cette même lettre du 21 , que vous ne me reverrez plus. Je ne vous le pardonnerais pas, si je ne pardonnais tout aux vapeurs ! Et elles mandent au contraire à leur grand'maman Angélique qu'elles reviendront l'année prochaine. Dieu les maintienne dans cette salutaire pensée, et fasse qu'elles vous y arrêtent. Je les remercie et me recommande à elles.

L'abbé, en me remettant votre lettre du 27, m'a dit qu'il était brouillé avec vous et me charge de le raccommoder. Mais je crois qu'il n'a pas besoin qu'on se mêle de ses affaires, et qu'il n'en fera que de très-bonnes avec vous.

Vous croyez que j'ai le malheur d'être réduite à quinze personnes. Hélas! j'en ai encore plus de vingt dont je suis, je vous assure, bien lasse, mais c'est un secret qu'il me faut bien garder. Vous avez raison d'envier l'état des bêtes. Cette métaphysique est très-fort à ma portée. Il y a longtemps que je pense que c'est ce qu'on appelle nos qualités intellectuelles qui nous rend malheureux ; cependant je vous avoue que je ne suis pas assez généreuse pour vous désirer un bonheur qui vous

rendrait moins aimablfe, car le mien, ma chère petite-fille, est de vous aimer telle que vous êtes.

LETTRE CCCLXXX

DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CH01SEUL

Ce lundi , 31 août 1772.

Que vous dirai-je , chère grand* maman, que je ne vous aie dit mille fois? que je vous aime de toute mon âme, que je pense à vous sans cesse et que j'en parle fort rarement; peu de personnes me paraissent dignes de cette conversation; je m'y livre avec la petite sainte ; je dis quelques mots avec madame de La Vallière, mais comme il les faut crier à tue-tête, j'abrège. Je dois la justice à madame de Châtillon qu'elle me demande souvent de vos nouvelles et qu'elle a pour vous la plus grande vénération.

Ce sera l'archevêque, mon neveu, qui vous rendra ce billet. J'espère que vous serez fort contente de lui, et que vous reconnaîtrez à ses empressements la proximité qu'il a avec moi.

Je regretterais bien l'abbé s'il n'était pas avec vous, mais en vérité ce serait lui vouloir bien du mal que de souhaiter qu'il vînt souvent ici ; il y est comme une âme en purgatoire.

Pour moi, chère grand* maman, mon âme n'est pas si bien placée, elle a peu ou point d'espérance; votre petite-fille est bien triste, mais qui est-ce qui est véritablement gai et content? Je ne sache que deux personnes, madame de Caraman et madame de Beauvàu, celle-ci par le contentement qu'elle a d'ellemême, et l'autre par celui de tout ce qui l'environne, de son mari et de ses enfants qu'elle aime passionnément et dont elle est aimée de même. Y a-t-il un plus grand bien?

Avez-vous le poëme du Bonheur? Je ne peux me résoudre à le lire, mais j'ai lu la préface. A l'excès de louanges qu'on lui

prodigue, je juge qu'elle est de Saint-Lambert, quoiqu'on l'attribue à feu Duclos.

Il n'y a pas ici la plus petite nouvelle. Je vois plus de monde depuis le retour de Compiègne, mais je ne m'en divertis pas davantage. La société présente est un commerce d'ennui; on le donne, on le reçoit, ainsi se passe la vie. Jamais je ne me désisterai de trouver que c'est un grand mal de l'avoir reçue, convenant en même temps que c'en est aussi un fort grand de savoir qu'on la perdra.

Voilà une lettre détestable , vous ne serez certainement pas tentée de la montrer au grand-papa : il me désavouerait pour sa petite-fille. Je conviens que je ne suis pas digne de l'être. Ne devrais-je pas penser de même pour vous? n'ai-je pas tort de mon trop de confiance? Pardonnez-la-moi, chère grand' maman , et aimez toujours un peu votre petite-fille, c'est l'unique bonheur de sa vie.

LETTRE CCCLXXXl

DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEPPAND

Chanteloup, 1" septembre 1772.

Je vous aurais écrit le lendemain de mon arrivée si j'avais su présumer que ma lettre vous serait agréable ; mais je vous avoue que notre dernière entrevue m'avait serré le cœur et l'esprit. Je m'en suis occupé pendant tout le voyage, et à mon arrivée, le grand-papa et la grand'maman ayant montré beaucoup d'empressement à savoir de vos nouvelles, je n'ai pu leur répondre autre chose si ce n'est que vous m'aviez congédié, et ils se sont moqués de moi. Votre silence confirmait mes craintes. Votre lettre du 29 ne m'a été remise que hier au soir, vingt-quatre heures plus tard qu'à l'ordinaire. Permettez-moi d'y répondre avec franchise et vérité. Je ne me suis jamais fait un mérite de mes attentions, et je ne suis pas assez fat pour les

regarder comme des complaisances. Mais j'ai senti le prix de vos bontés mieux peut-être que personne au monde, et j'ai tâché d'en mériter la continuation. Quand je vais à Saint- Joseph, ce n'est ni pour vous ni pour personne autre. C'est uniquement pour moi. Je regarde comme un très-grand bienfait la permission que vous me donnez de multiplier les occasions de vous faire ma cour. Je ne compte point les moments que je passe auprès de vous, mais ceux que je ne puis pas y passer. Cette disposition, qui ne saurait me rendre criminel, me rendrait malheureux , si une servitude de choix et de sentiment devenait une servitude contrainte, et involontaire. La grand' maman elle-même ne m'a jamais imposé aucun joug, et m'a toujours laissé l'illusion d'une liberté dont je fais volontiers le sacrifice quand on ne l'exige pas. J'ai cru devoir entrer dans ces détails pour écarter à jamais les occasions de vous plaindre de moi, ou de me plaindre de vous. Daignez vous en rapporter à mon respect, à ma reconnaissance , à tous mes sentiments; ils suffiront toujours pour animer mes démarches et justifier ma conduite.

J'ai trouvé la grand'maman un peu maigrie. Elle a par intervalles des maux d'estomac et des insomnies. Mais je suis très-content de la situation de son âme, qui est toujours également tranquille. Elle m'a fait mille questions sur vous et vous aime plus que jamais. Le grand-papa est allé à la chasse du sanglier avec M. de Boufllers. Il est parti ce matin six personnes à la fois : M. et madame d'Invault, M. Trudaine, M. de Vaudreuil, M. le chevalier de Chastellux et quelqu'un que vous ne connaissez pas. Madame la princesse de Poix doit partir un de ces jours. 11 reste peu de monde , et ce n'est pas un mal ; mais ce serait un grand bien si vous y étiez.

DE MADAME DU DEFFAND A L'ABBE BARTHELEMY

Ce vendredi, 4 septembre 1772.

Je réponds sur-le-champ à votre lettre du 1er de ce mois, mais vous ne la recevrez que dimanche au soir parce qu'elle ne sera mise à la poste que demain.

On ne peut rien dire de plus obligeant, de plus tendre, qui ait plus l'air de la vérité, que ce que contient le préambule de votre lettre; j'appelle ainsi la première page, parce qu'elle amène une leçon que je ne trouverais pas trop sévère si je l'avais méritée; mais mettez la main sur la conscience et dites, si vous l'osez, que j'ai jamais rien exigé de vous, à moins que l'empressement et le désir de vous voir ne vous paraissent tyrannie. Nous étions convenus la surveille de votre départ, que vous viendriez chez moi le lendemain à cinq heures, parce que je devais partir à six pour aller à la campagne; vous arrivâtes comme j'allais monter en carrosse. Je ne pouvais faire attendre la personne qui me menait, qu'en la faisant monter chez moi; elle m'aurait empêchée de vous raconter mon souper de la veille, et c'était ce que je voulais vous dire. Je vous reçus trèsmal ; non que je sois tyrannique , mais parce que je suis fort colère, et que je l'étais dans ce moment au plus haut degré, de ce que vous me faisiez perdre le seul instant que j'avais à vous voir et à causer avec vous. Voilà qui est bien expliqué , ne m'imputez donc plus un défaut que je n'ai point et qui serait plus impertinent et plus ridicule en moi qu'en tout autre, celui d'être exigeante *.

Je suis fâchée que la grand' maman soit maigrie, qu'elle ait

1. Il faut convenir qu'elle se con naissait bien mal à cet égard. Du reste, c'est la seule fois que l'abbé Barthélémy s* en soit montré blessé et lui en ait fait le reproche.

à se plaindre de son estomac et que ses nuits ne soient pas toujours bonnes. Vous ne dites rien de sa poitrine , c'est la partie la plus essentielle, l'estomac se raccommode aisément. Je juge, par le calme où vous me dites qu'est son âme, qu'elle n'a point de vapeurs. Je l'en félicite, ce mal est le plus grand de tous ; il n'y a que les plus excessives douleurs qui puissent être mises à côté. J'ai reçu une lettre de cette grand' m aman, qui entre dans de grandes discussions sur le mariage du chevalier de Beauvau ; aurait-on mieux aimé qu'il épousât une fille d'Opéra ou celle qu'a pensé épouser M. de M***, et dont sa famille Ta garanti? La bride selon le cheval, n'est-ce pas un proverbe? Si ce n'en est pas un, qu'il le devienne, en voilà l'occasion; et puis et puis si on avait voulu l'empêcher, on l'aurait pu ; et puis et puis je ne sais pourquoi j'en parle ; et puis et puis la grand'maman, qui se fonde en raison , ne s'en soucie pas plus que moi.

Madame de Merle perdit hier son procès. Vous savez les nouvelles de Suède, notre bon ami Creutz m'en parait consterné.

On a fait à Sèvres un médaillon en biscuit dont tout le monde est charmé : c'est d'Henri IV ; voulez-vous que je vous l'envoie?

Adieu, l'abbé, que la paix soit à jamais entre nous. Je ne serai contente que quand il y aura dans une de vos lettres ou celles de la grand' maman, quatre mots de la main du grandpapa. Je n'en veux ni plus ni moins que quatre. Tout ce qu'on roe dira de sa part ne me prouvera rien s'il se refuse à les écrire. Il faut de plus qu'ils soient tels que je les désire, et pour aider son imagination, les trois derniers doivent être la petite- fille. Je serai bien fâchée s'il ne trouve pas le premier. Errata. — A la première ligne de la troisième page : m'en Parait consterné , lisez : fort occupé. Je le suis aussi par rapport à M. votre neveu.

P. S. Cette lettre n'a pu être à temps samedi à la poste,

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