LETTRE CCLII
DE LA DUCHESSE DE ClfOISEUL A MADAME DU DEFFANI)
A Chanteloup, ce V juillet 1771.
11 y a si longtemps que je ne vous ai écrit, ma chère petitefille, que je ne veux pas me priver aujourd'hui du plaisir d'occuper de vous le loisir que me laisse la promenade de ces dames. Ainsi je commence toujours ma lettre sans savoir quand je pourrai vous l'envoyer; quitte à y ajouter des additions, suivant l'occurrence. Je compte bien que madame de Beauvau m'en fournira l'occasion en m' apportant une lettre de vous comme a fait madame de Poix. C'est une étrange personne que cette madame de Poix ! Jolie comme le jour, fraîche comme une rose, forte comme un Turc, polie, spirituelle, l'àme forte et le sentiment délicat; mais la nature s'est trompée en la formant, elle voulait faire un joli petit garçon et non une jolie femme *.
J'avais voulu vous écrire par les Churchill * ; mais je n'ai pas osé prendre la liberté de les charger de ma lettre. Vous aurez su par eux qu'ils sont venus ici. Madame Churchill voulait absolument voir Chanteloup, les papiers anglais, disaitelle, en parlant sans cesse : « Et Chanteloup par ici, et Chanteloup par là ; et M. de Choiseul y fait ceci ; et il y fait cela : il faut bien que je voie ce Chanteloup si célèbre!... » Je les y ai reçus de mon mieux , en ne les voyant pas. Mon neveu , qui
1. La princesse de Poix a fait jusqu'à un âge avancé le charme de la société nombreuse et choisie qui se plaisait à se réunir autour d'elle. « En vieillissant , disait-elle souvent, il faut redoubler de propreté et d'indulgence! »
2. Lady Marie Churchill, belle -sœur de M. Walpole, et sa nièce, depuis lady Cadogan.
les connaît, leur en a fait les honneurs. Je leur ai donné des calèches pour les promener partout , et nous sortions quand ils venaient, d'une chambre à l'autre, pour leur laisser voir les appartements. Je désire qu'ils aient été contents de nous, à cause de vous, à qui cela fera plaisir, et pour M. Walpole, à qui j'ai voulu rendre en leur personne. Je vous fais mon compliment sur sa prochaine arrivée. Je voudrais bien en profiter, et c'est à mon grand regret que vous m'en avez fait perdre l'espérance. Vous avez pris avec une douceur qui m'a été an cœur le mécompte qui vous est arrivé pour les Mémoires de Saint-Simon. Vous n'imaginez pas ce qu'il en a coûté au grandpapa pour vous priver d'un plaisir.
Ma lettre a été interrompue par l'arrivée de M. d'Estrehao, qui m'a appris que le prince * avait une permission pareille à la sienne, c'est-à-dire le roi ne permet ni ne défend. Cela s'appelle nouveau style, comme la manière de compter les années depuis la réforme du calendrier. J'ai cru le voir arriver sur-le-champ, et j'avais déjà fait préparer son appartement. J'en ai reçu une lettre ce soir, par laquelle il me demande s'il peut venir, parce qu'il entend dire que nous avons beaucoup de monde, et qu'il craint de nous gêner. Le grand-papa dit qu'il tire de long; c'est sa Dulcinée qui en est la cause. Ah! sans doute, il l'épousera! Vous avez grande raison de craindre pour votre pari. Je serais fâchée de vous le voir perdre , parce que ce serait de sa part un excès de faiblesse impardonnable; mais il faudra bien que je prenne mon parti sur ce malheur, comme je l'ai pris depuis longtemps sur le fond qu'on peut faire sur lui.
Je ne suis point étonnée de tout le bien que vous me dites de la conduite, des propos, du maintien de madame d'Aiguillon la mère. Je suis fort accoutumée à respecter son caractère; mais, pour son fils, je ne suis point du tout éblouie de cette
J. De Beauffremont.
t CORRESPONDANCE
politesse qu'il affiche , et qu'on ne cesse de me vanter. Je suis seulement ennuyée d'en entendre parler. 11 fait le mort, et gare la résurrection, car les bons ne seront pas assis à sa droite.
L'accident de la pauvre madame de La Vallière, que j'ai appris par vous, m'a fait une peur horrible. Je lui en ai écrit. Je vous prie, toutes les fois que vous la verrez , ne manquez pas de lui faire des amitiés de ma part. Adieu jusqu'à l'arrivée de madame de Beauvau.
P. S. Vous mériteriez bien que je n'ajoutasse rien à ma lettre, puisque vous m'avez donné le dégoût de ne point m' écrire par les Beauvau. 11 est vrai que vous avez écrit à l'abbé; mais c'était pour le gronder. A sa place, je ne m'en plaindrais pas; j'aime mieux l'injustice que l'indifférence.
J'ai été charmée de revoir M. de Beauvau. Je l'ai embrassé bien tendrement. Et puis j'ai parlé de vous, comme bien vous croyez. Il me confirme l'espérance que vous nous donnez de tous voir dès que vous le pourrez, et cette espérance me comble de joie. Quelque plaisir que me cause tout ce qui est ici, il n'y a personne «qui m'empêche de vous désirer et de tous regretter. Quoique j'écrive au prince de venir quand il Toudra, faites de lui ce que vous voudrez, et gardez-le jusqu'à votre voyage, si vous en avez besoin. Vous allez être bien seule; il serait dur de vous l'enlever. Ah ! ma chère petite-fille, j'espère que vous vous trouverez bien ici; ménagez-vous bien pour venir vous rejoindre au sein de votre famille.