De Gleiclien
LETTRE CCCCXLV
DE LA DUCHESSE DE CIIOISEUL A MADAME DU DEFFAND ( Elle dicte d'abord à l'abbé Barthélémy, qui écrit ensuite pour son compte.)
4 février 1773.
Ma chère petite-fille, c'est l'abbé qui écrit et c'est moi qui dicte. Vous vous passeriez bien de la seconde partie, mais en toute chose il en est ainsi : un peu de bien, un peu de mal, voilà le monde, et même le meilleur des inondes possibles, comme le dit un certain livre que je viens de lire, qu'on ne croit pas profond parce qu'il est clair, et qu'on trouve ennuyeux parce qu'en effet il est prolixe (ce livre est intitulé : Le bon sens; la grand' maman vous conseille de ne le pas lire).
J'ai à répondre à deux de vos lettres : la dernière vient de m'ètre remise à l'instant par madame de Beauvau. Je ne vous promets pas beaucoup d'ordre dans ma réponse, parce que j'ai la tête cassée du bruit qui s'est fait chez moi à son arrivée; cette tête n'est cassée que parce qu'elle est faible, mais elle n'est point malade, mon rhume et ma fluxion sont entièrement passés, il ne m'en reste qu'un ébranlement dans les nerfs qui me rend incapable de toute application ; c'est ce qui m'oblige à me servir de la main de l'abbé pour vous écrire les tendresses qui sont toujours dans mon cœur et qui se trouveraient sous ma plume si je la tenais.
Vous voulez donc me donner la reliure des Mémoires du comte de Grammont? Eh bien, je l'accepte et je vous envoie un fromage ; mais pour des petites cerises, il en faut faire votre deuil, car il n'y en a plus ;'i Tours.
Je suis bien fâchée de ce que vous me mandez du pauvre M. de Walpole. Je n'aime pas à vous voir inquiète pour vos amis, j'aime encore moins à vous voir découragée et décourageante pour eux. Pourquoi me faire entendre que vous ne
viendrez pas à Chanteloup cette année? Oh! pour cela si! Vous y viendrez, et vous vous y porterez tout aussi bien que Tannée passée, et vous y serez bien plus aimable et bien plus aimée, parce que vous y resterez bien plus longtemps. Pourquoi vous plaignez-vous du récit que vous avez fait à l'abbé du début de madame de Forcalquier? il est charmant, ce récit, toute votre lettre est charmante, elle m'a fait plaisir d'un bout à l'autre.
Pourquoi la maréchale de Mirepoix ne prend-elle pas le logement de l'Arsenal ? Je n'ai pas pu le demander encore aux Beauvau, il se pourrait bien que je ne voulusse jamais le leur demander, mais vous me ferez plaisir de me le dire.
Hélas! ils ont déjà conté et raconté, tout le monde s'y est intéressé, l'abbé s'en est amusé et moi j'en ai souffert. On fait donc encore de bonnes choses, puisque vous avez été contente des Barmécides? tant mieux pour La Harpe et surtout pour vous. Vous me reprochez de ne vous avoir pas raconté ce que l'abbé ne vous a pas mandé, mais, ma petite-fille, c'est que je ne raconte point, vous le savez bien. Ne vous souvient-il pas. que, quand par malheur j'entreprends une histoire, à la pre — mière phrase je me retourne et je dis : Dites, dites, l'abbé (oh S cela est vrai) ; il est mon chancelier d'esprit, et vousconviendre que je ne les choisis pas mal (la grand'maman est bien polie, mais j'aime mieux être son secrétaire que son chancelier). Après vous avoir bien embrassée, ma chère petite-fille, je vous livre à ce chancelier qui vous contera, racontera, divertira, et moi, j'applaudirai et jouirai d'autant plus que ce sera de votre plaisir que je jouirai.
Nous venons de relire ce commencement de lettre et nous avons ri aux éclats à l'endroit où la grand'maman vous conseille de ne pas lire le livre du Bon sens. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'en la dictant et l'écrivant nous n'étions occupés que de la sécheresse de l'ouvrage, sans faire attention au ridicule delà phrase. L'auteur prétend qu'il n'y a point de Dieu, que tout ce qui est a toujours été, de longues excursions sur les attributs
de Dieu, sur les disputes des théologiens : vous sentez combien cela peut être amusant.
J'ai lu la réponse d'un ami de Voltaire à M. Clément, elle est peut-être de Voltaire; mais je suis ennuyé de toutes ces discussions sur le mérite des auteurs, il me semble voir trois ou quatre oisifs sur le Pont-Neuf juger au simple coup d'œil du poids de tous ceux qui vont et viennent; l'un dit : Madame ie Mazarin pèse 300; un autre : Elle en pèse 400, et puis 1s font imprimer de longues listes de leurs évaluations arbiraires, et puis ils se battent, et puis cette folie, après avoir >erdu le mérite de la nouveauté, acquiert celle du plus parfait idicule.
M. d'Ennery part demain, monseigneur Tévèque de Metz * undi ; ils sont tous deux fort aimables quoiqu'ils aient beaucoup de mérite. Je ne vous ai point remerciée de la belle reliure lont vous avez enrichi mon Grammont, car je suppose que ous me la donnez. Malheureusement je n'ai point de fromage i vous envoyer et je ne puis vous offrir qu'une douzaine de jassages grecs contre l'ennui...
LETTRE CCCCXLV1
DE MADAME DU DEFFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
8 février 1T73.
Chère grand'maman, vous savez mieux choisir un chanceler que le grand-papa; c'est très-bien imaginé d'avoir donné ;et emploi à l'abbé; ce mélange m'est très-agréable. J'en fis un lier au soir chez madame de La Vallière qui n'est pas absolunent du même genre, mais qui fut fort de mon goût : c'est du cabillaud avec de la purée de fèves rouges; rien n'est meilleur, e vous assure.