‹ Correspondance complète de mme Du Deffand avec la duchesse de Choiseul, l'abbé Barthélemy et m. CraufurtChapitre 76 sur 108 · Louis-Joseph de Montmorency-Laval · texte numérisé non relu

Louis-Joseph de Montmorency-Laval

Vous me demandez pourquoi la maréchale ne prend point l'Arsenal; peut-on suivre toutes les virevousses de sa tète, et soit dit en passant, faut-il croire tout ce qu'elle dit? Elle n'a jamais pensé sérieusement à l'Arsenal : elle ne nie point que, s'il lui avait convenu, elle ne l'eût pris; il est trop petit, trop loin. Ses idées présentes (mais qu'elle n'avoue pas) sont bien plus eonsèquencieuses : l'hôtel de Pompadour, où est actuellement le garde-meuble, qu'on doit transporter à la place de Louis XV ; mais les bâtiments ne sont pas prêts d'être finis, elle aura le temps de bien changer de projets. On dit que sa nouvelle compagne, madame de Forcalquier, doit aller mercredi à Marly; on ne comprend point les raisons de sa conduite; pour moi, j'imagine qu'elle n'en a pas eu d'autres que de vouloir afficher les grands sentiments pour madame d'Aiguillon, comptant en tirer une double considération : celle que donnent les grandes passions et un puissant crédit ; mais elle n'en aura tout au plus que l'apparence. Elle n'a rien dans l'âme, et même il est douteux qu'elle en ait une; elle a un beau visage, et puis (comme dit Marivaux) voilà tout l.

Je vous prie, ma grand'maman, de parler quelquefois de moi à mon prince (de Beauvau) : j'en suis aimée, je le crois. Examinez si je me trompe, vous savez trop bien aimer pour vous méprendre.

Que dites-vous de la compagnie que vous allez avoir? notre baron. Il me semble qu'il ne pouvait pas plus mal placer son voyage. Protégez-le envers et contre tous, il en aura besoin, si je ne me trompe; jamais il ne se fera entendre à traversa brouhaha, il passera pour une bête, il est plus triste que jamais. S'il avait attendu ma réponse pour se déterminer, je lui aurais conseillé de remettre son voyage au carême.

Je vis hier la petite sainte; il y avait cinq nuits qu'une rage

1. Madame de Forcalquier était, quoi qu'en dise madame du Deftand, une personne de beaucoup d'esprit.

de dents l'avait empêchée de dormir, elle a eu de la fièvre, elle était dans son lit; les accidents qui lui surviennent nuisent et retardent sa guérison. Je la plains beaucoup parce que vous l'aimez et parce que je l'aime; je passerai vendredi la soirée chez elle, et votre oreille droite devra bien vous tinter.

Je ne vois presque plus notre incomparable, il est devenu un vrai automate, mais son Vaucanson ne lui donne pas autant de différents ressorts qu'en a le Flûteur.

Je n'ai point reçu de fromage, chère grand'maman; le porteur, que je crois devoir être M. d'Ennery, en aura fait son profit.

Je n'ai point de nouvelles de M. Walpole, les vents contraires ont arrêté les courriers; ainsi, depuis le 24 du mois passé, date de sa dernière lettre, je ne sais rien, ce qui m'inquiète beaucoup.

Je vous envoie des rogatons.

Adieu, chère grand'maman; adieu, monsieur le chancelier, que je sois souvent dans vos conversations, vous êtes souvent dans les miennes et toujours dans ma pensée.

Je reçois dans le moment des nouvelles d'Horace : sa goutte s'en va, dit-il, tout doucement, mais il ne se soutient pas encore sur ses pieds ; il est fort inquiet de son neveu le comte d'Orfort, fils de son frère aîné, qui est à toute extrémité dans un village de province. 11 me mande qu'ils n'ont point de nouvelles politiques, que le Parlement ne fait rien, qu'il n'y a point de divorce, qu'on ne joue plus parce qu'il n'y a point d'argent, qu'on ne se tue plus, qu'enfin il ne connaît plus son pays.

Je reçois en même temps une lettre de Lisbonne, de notre petit Robert le Quaker *; c'est le meilleur garçon du monde. 11 me demande de vos nouvelles, il compte bien revenir en France, Use flatte que ce sera bientôt, mais je n'en crois rien.

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