M. de Boiagelin
3, Bal chez le duc d'Aiguillon pour la favori te.
je crains d'être forcée de le porter ailleurs. Je donnerai à souper mercredi à deux des plus grands esprits de France et d'Angleterre, M. du Bucq * et M. Burke. On a attribué à cet Anglais les Lettres de Junius; il parle très-mal notre langue et c'est dommage, on sent qu'il serait infiniment agréable s'il avait plus de facilité à se faire entendre. Il nous entend très-bien; il va tous les jours au Palais écouter nos avocats; je ne sais s'il dit ce qu'il pense, mais il prétend en être content.
Savez-vous que M. de Morangies est arrêté comme coupable de subornation de témoins ? je ne sais comment il se tirera de ce nouvel incident ; mais pour le fond du procès, le jugement ne peut être que celui du singe envers le loup et le renard. C'est la troisième fable du deuxième livre de La Fontaine.
Voilà une lettre bien longue, chère grand'maman, et d'aulant plus longue qu'elle n'est pas une réponse. Quand on parle à un muet, on peut craindre de parler à un sourd. Soit dit pour tout reproche.
Adieu, chère grand'maman.
P. S. Si je n'étais pas désabusée des reproches par leur inutilité, je le serais aujourd'hui par leur injustice. Tandis que je murmurais tout bas de votre oubli et de celui de l'abbé, vous m'écriviez l'un et l'autre des lettres charmantes. Ah ! sans ma tendresse pour vous, chère grand'maman, je me trouverais bien indigne de votre charmante correspondance, mais l'amour franchit toutes les distances et détruit toute inégalité; qu'il me tienne lieu de tout auprès de vous.
Je n'écrirai point aujourd'hui à l'abbé, ce sera pour jeudi, je tâcherai de ramasser des couplets de la fête Aiguillonne et d'avoir une épître de Voltaire à M. de Richelieu.
I. M. du Bucq avait été premier commis de la marine. On citait de lui des observations fines et des mots piquants. Il disait qu'un homme parfait est celui qui ressemble à tout le monde et à qui personne ne ressemble. Après avoir assisté à une lecture de l'abbé Delille : «Vous m'avez, lui disait-il, réconcilié avec la poésie, et brouillé avec les poCtes. »
Votre lettre et celle de l'abbé ne m'ont été rendues que quatre heures après celle de M. de Beauvau, ainsi j'avais lieu de croire que vous ne m'aviez point écrit.
L'abbé me promet de reprendre sa gazette, il ne saurait me faire un plus grand plaisir. Surtout qu'il y ait beaucoup de noms propres, c'est ce qui fait le charme des anecdotes.
Je n'ai pas aujourd'hui, chère grand' maman, l'entière liberté de mon faible esprit, je ne suis pas sans inquiétude sur la santé de mon ami.
Dites à l'abbé, je vous prie, que sa lettre est divine, c'est le Raphaël de Chanteloup. Qu'il ne craigne aucune indiscrétion.
LETTRE CCCCLI
DE L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DBFFAND
16 février 17Ï3, à 9 heures du matin, aux mansardes.
Aujourd'hui recommencent pour la troisième fois les grandes chroniques de Chanteloup comprenant les gestes et dits des preux chevaliers et honorables dames qui sont d' outre- Loire pour festiner, deviser, se promener, se débattre à différents jeux et faire tout ce que font ensemble d'honnêtes dames et de preux chevaliers,
17 février, du salon, a -1 heures.
On a vu arriver un cheval blanc qui courait à toute bride : c'était le courrier de M. de Toulouse; il est entré un moment après avec M. de Brienne \ Transports de joie et d'embrassades, nouvelles de bouche et par écrit, tout produit de suite et tout à la fois, de la cour, des bals, des théâtres. 11 ne m'en
J . Frère do l'archevêque.
est rien resté si ce n'est qu'on tracasse et qu'on danse encore dans ce monde.
Le baron n'a pas paru dans la soirée; j'en ai été inquiet; je suis monté chez lui à dix heures, il était couché et son laquais m'a dit qu'iï était possible que peut-être il était incommodé...
18, à 9 heures.
Je viens de ohez le baron, qui est logé auprès de moi. Je l'ai trouvé radieux. Hier au soir il lui prit une petite tentation de dormir. Il se mit dans son lit, où sur-le-champ il perdit connaissance, et le pauvre homme a dormi tout d'un trait jusqu'à sept heures.
Le reste de la journée comme à l'ordinaire, la lecture des lettres de madame de Se vigne entremêlée du billard.
Les volcans commencent à s'apaiser et depuis quelques jours on n'a plus que de légères éruptions; les cris, les rires, les éclats sont moins fréquents; on commence à se ressentir dans le salon de la tranquillité de la nature.
M. de Montesquiou et M. de l'Isle partent demain matin, et le soir, mesdames de Poix et d'Ossun avec M. de Liancourt.
M. de lisle vous dira en prose, en vers, en musique, dans tous les langages qu'il sait si bien parler, combien la petitefille est aimée à Ghanteloup. Le baron compte aller à Paris vers les premiers jours du mois, ainsi que M. et madame de Beauvau, madame l'abbesse, M. de Boufflers et généralement tout le monde, car le mois prochain ce sera une colonie toute différente.
LETTRE CCCCLll
A Chanteloup, ce 19 février 1773.
Eh bien ! ma chère petite-fille, êtes- vous bien revenue de vos injustices envers l'abbé et moi ? comment pouvez-vous croire que nous puissions vous oublier? Je ne vous gronderai cependant pas quoique vous méritiez bien de l'être, parce que je ne hais pas trop l'injustice, il me semble qu'elle appartient au sentiment, et si vous réformez l'injustice, gardez-nous du moins le sentiment. Je ne veux pas que vous attribuiez à l'abbé le mérite de toutes les attentions qu'on peut avoir pour vous. Je me suis réservé aujourd'hui le plaisir de vous envoyer les couplets qui ont été faits ici par M. de Montesquiou. La chanson : Elles sont trois, est sur mesdames de Poix, d'Ossun et de Fleury. M. de l'isle en a fait aussi une fort gaie sur le chien de madame de Poix; je ne vous l'envoie pas parce qu'il est là pour vous la montrer; demandez-la-lui, elle vous divertira.
Je suis bien aise que vous ayez été contente de mon évêque de Metz; pour moi , je suis enchantée de votre archevêque de Toulouse, je lui ai surpris un mouvement de sensibilité qui lui a tout à fait gagné mon cœur, il ne manquait plus que cela à son esprit. Quand vous le reverrez, dites-lui combien je l'aime et l'honore. M. de Brienne me paraît le plus galant homme du monde; je sais tant de belles et bonnes choses de lui, qu'il est impossible de ne pas l'aimer. Je ne suis pas du tout contente, ma chère petite-fille, de votre lettre au baron. D'abord pourquoi vouloir nous l'enlever si tôt? s'il ne s'ennuie pas ici, j'aurais été bien aise de le garder plus longtemps; je vous assure qu'il n'est point fait pour être de trop nulle part, vous savez combien je l'aime et je vous réponds qu'il plaît fort à tout le monde ici. Mais ce qui me déplaît le plus dans cette lettre,
c'est que vous avez l'air de renoncer à venir cette année. Bon Dieu! quel méchant génie vous souffle cette mauvaise pensée? Est-ce que vous n'avez pas été bien à Chanteloup? que fautil faire pour que vous y soyez mieux ? dites-le, je ne vous acquerrai jamais à trop haut prix. L'abbé ira au mois de mars à Paris, je compte bien que, malgré toutes vos résolutions, il vous ramènera; laissez-vous enlever, ma chère petite-fille, on dit qu'il n'y a rien de si joli. Adieu, quoique je sois bien mécontente de vous, je ne vous en aime pas moins tendrement.
LETTRE CCCCLII1
DE L'ABBÉ BARTHÉLÉMY A MADAME DU DEFFAND
19 février 1TÎ3.
Je remis hier au soir ma lettre à M. de l'Isle, il est parti ce matin. Sa voiture a cassé à la première poste. Ils sont venus ici pour la faire raccommoder, ils se rembarqueront bientôt et je lui donnerai ce petit supplément.
Hier au soir, le grand-papa reçut une lettre de M. le duc de Chartres, fort polie pour lui et pour madame la duchesse de Grammont. 11 lui dit qu'il a toujours désiré de venir le voir, qu'il en a enfin le pouvoir, et que son projet, s'il le trouve bon, est d'arriver dans la première semaine de carême. Tout cela est terminé par de nouvelles protestations d'amitié pour le frère et pour la sœur. Vous croirez peut-être quelque petite politesse pour la femme chez qui il compte venir? pas un mot; on Ta remarqué. Pour moi, je pense simplement qu'il ne croit pas le grand-papa marié.
LETTRE CCCCLIV
DE MADAME DU DEFFAND A L'ABBE BARTHELEMY
Ce vendredi, 19 février 1753.
Serait-il bien vrai, viendrez- vous ici le mois prochain? aurai-je le plaisir de causer avec vous, de vous accabler de questions, de vous dire tout ce que je pense? J'étouffe de tout ce que je renferme. Il n'y a qui que ce soit ici qui attire la confiance, qui la mérite, enfin à qui on puisse parler.
Recevrez-vous une illustre visite? Vous a-t-on demandé votre consentement? l'avez-vous accordé? la réponse à la permission qu'on a demandée a été faite d'une manière qui, si elle n'est pas un refus, en est à peu près l'équivalent1. Voilà du moins comme elle me parait, mais je n'entends rien à la politique , c'est à la dominante à juger, à décider, et certainement à moi à me taire; c'est ce que je fais, mon abbé.
Ne perdez-vous pas demain deux Grâces? Garderez-vous longtemps la troisième? On les chante ici. — Ces couplets ne sont point de de l'Isle, j'en suis sûre, non plus que ceux du petit chien. Tous ces couplets courent Paris; comment ne m'en avez-vous pas envoyé copie?
J'ai reçu par le prince :
J'entends à gorge déployée Rire par-ci, rire par-là, etc.
celui-là est très-joli et je le crois de M. de l'Isle,
On se signale ici par des bêtises, je tâche de les ramasser. J'ai déjà trois couplets de la fête de M. d'Aiguillon ; comme cette lettre ne partira que dimanche, j'espère d'ici là en avoir