Le prince de Beauflfremont
LETTRE CCCCXLVIII
DR L'ABBÉ BARTHELEMY A MADAME DU DEFFAND
13 février 1773.
Depuis ma dernière lettre j'ai été obligé de tourner et retourner une infinité de papiers relatifs à mes affaires, et aujourd'hui même je n'ai cessé d'écrire, mais enfin je vais me reposer et causer avec vous. Demain je recommencerai ma gazette et ne l'interromprai plus jusqu'à mon départ, qui sera vers le milieu du mois prochain, à ce que j'espère...
Ah! mon Dieu, que de monde, que de cris, que de bruit, que de rires perçants, que de portes qu'on semble enfoncer, que de chiens qui aboient, que de conversations tumultueuses, que de polissonneries, que de voix, de bras, de pieds en l'air, que d'éclats de rires au billard, au salon, à la pièce du clavecin! Au milieu de cette tempête1, la grand' maman, l'abbesse, le baron et moi dans un coin fort tranquille et prenant très-peu de part aux joies de ce monde. Ah ! comme il change, ce monde! les plaisirs de cette année sont bien différents des plaisirs de l'an dernier, et cependant, s'ils continuaient, ils finiraient par tuer la grand'maman, car vous sentez aisément que ses nerfs sont bien secoués. A propos, je voudrais bien savoir qu'est-ce qu'on appelle dans le monde le bon ton, la bonne compagnie? ou plutôt je le sais à présent, et je me rappelle une réponse d'un abbé Le Bœuf dont je vous ai parlé une fois. Nous avions été, lui et moi, députés par l'Académie à Clichy pour voir quelques antiquités qu'on venait de
1. Madame du Deffand écrit à Waîpole le 17 du môme mois: «Il y a un monde énorme chez nos parents, c'est un bruit, un tintamarre qui accable la grand'maman. Pour le grand- papa, il en est ravi. Ils auront une bien plus belle visite les premiers jours du carême, M. le duc d'Orléans; cela surprend tout le monde. L'archevêque de Toulouse y arrive aujourd'hui; qui est-ce qui n'y va pa»' il n'y a que ceux qui ne cherchent pas la considération. »
découvrir. Je ne sais par quel hasard, nous y allâmes avec M. de Malesherbes, M. Boutin et, je crois, le président de Cotte. 11 avait plu , on trouvait plaisant de s'éclabousser, de se poursuivre à coups de mottes de terre et de faire toutes les polissonneries possibles. L'abbé Le Bœuf marchait lentement, je lui dis: Que pensez-vous de tous ces jeux-là? Il me dit fort naturellement : C'est apparemment là ce qu'on appelle le ton de la bonne compagnie. 11 le croyait, il n'était jamais sorti de son cabinet. Eh bien ! je le crois, moi, parce que je suis sorti du mien, et je ne serai plus embarrassé de définir le bon ton.
Ne soyez pas en peine du baron. Vous voyez que son rôle p'est pas difficile. 11 suffit d'avoir de la solidité dans les oreilles ; de plus, cette bouffée dissipée, car elle passera, les éruptions du Vésuve ont un terme, le baron sera toujours bien partout où il sera; il n'est nullement triste, il se porte mieux. 11 se couche à onze heures, se lève, je crois, à onze heures; quand il fait beau, nous allons nous promener, s'il fait vilain, il assiste à la leçon de la grand'maman: à dîner, il se place auprès d'elle, et quand ils trouvent un instant de silence, ils se disent quelques mots, mais d'une syllabe, car je défie de trouver le temps d'en prononcer deux. Je vois tout cela de l'autre bout de la table et de fort loin ; j'y suis auprès de madame de Boufilers avec qui nous arrangeons aussi, quand nous le pouvons, une petite conversation en monosyllabes. Je reviens au baron. Après le dîner il se place auprès de la grand'maman, où il ferme les yeux, la bouche, les oreilles, et reste impassible. 11 est enchanté d'être ici1. 11 a été fort bien
4. Le baron de Glcichen (.'tait fort silencieux, ou ne prenait jamais la parole que lorsqu'une pensée se présentait à son esprit. On lui reprochait ses longs silences, et on disait qu'avec lui les interlocuteurs n'avaient l'air de servir que de remplissage. Madame Geoflrin lui disait : « Vous êtes taciturne, vous ne voulez pas souper; personne ne s'en formalisera si vous ne faites aucune exception ; dans la société il faut se montrer tel qu'on est, on ne vous sait pas mauvais gré d'un défaut avoué. »
il. sa
accueilli du grand-papa, je ne vous parle pas de la grand'maman, fort bien aussi de madame la duchesse de Grammont. Si sa santé se rétablissait, il ferait très-bien de prolonger son séjour ; c'est son avis, et il fait tant de plaisir à la grand'maman, qu'il faudrait le lui conseiller. Je ne vous ai pas nommé ceux qui sont ici, vingt en tout. Comptez bien : M. et madame de fieauvau, M. et madame d'Husson, mesdames de Poix, de Fleury et d'Ossun ; MM. de Liancourt, de Durtal, de Jarnac, de Montesquiou, de Gleichen, de Boufflers, l'abbé Béliardi et moi: dix-sept, c'est-à-dire quinze. Joignez-y M. de l'Isle, en voilà seize, et le mari, la femme et les deux sœurs. M. de Durtal part ce soir. M. de Liancourt va demain à Saumur pour revenir mardi et partir samedi avec mesdames de Poix et d'Ossun. C'est madame de Fleury qui a introduit ici le meilleur des tons. On appelle ces trois dames les trois Grâces. Leur position n'est pas si tranquille que celle des trois divinités, je voudras leur trouver des noms. J'ai celui de madame de Fleury, c'est l'Aquilon.
Ma lettre est pleine de ratures et n'a pas le sens commun. Je vous prie de la brûler quand vous l'aurez lue. Je ne veux pas avoir l'air d'un censeur. Je jouis de la liberté de m'ennuyer, je ne veux pas prendre celle de blâmer.
LETTRE CCCCXL1X
Paris, ce dimanche 14 février 1773.
Je connais votre paresse, je l'attribue en partie à votre mauvaise santé ; ainsi, il entrera dans mes reproches plus d'inquiétude que de colère. Depuis la veille de votre départ pour Bath, je n'ai point eu de vos nouvelles, ni de votre santé, ni de votre visite à M. votre père. Aujourd'hui était le jour que j'aurais dû recevoir une lettre de M. Walpole ; je n'en ai point
eu ; dans sa dernière il me marquait que sa goutte n'était point finie ; il était dans un grand trouble de l'état de sort neveu; il apprit hier par M. Saint-Paul que ce neveu était mort; cet événement, sans peut-être avoir trop touché son cœur, peut bien avoir bouleversé sa tête et lui occasionner beaucoup d'affaires. Ce peut être là les causes qui l'ont détourné de m'écrire; mais cet événement aurait bien pu aussi produire une révolution dangereuse. N'auriez-vous pas dû, mon petit Graufurt , m'écrire quatre lignes qui m'auraient sauvé de l'inquiétude où je suis?
L'aveu que je vous en fais est une marque de ma confiance dont vous ne ferez nul autre usage que d'avoir plus d'attention à l'avenir. Je ferais pour vous plus que je n'exige que vous fassiez pour moi. Ne me confirmez point dans la pensée qu'il n'y a point d'ami véritable et que, si l'on supprimait les assurances et les démonstrations, il ne resterait rien.
Quand vous recevrez cette lettre, ou plutôt quand j'en aurai la réponse, mes inquiétudes seront réalisées ou détruites, car 1 est vraisemblable que j'aurai des nouvelles mercredi.
Vous me parlerez de M. votre père et de tout ce qui vous intéresse.
Avez-vous enfin reçu vos porcelaines? puis-je payer madame Poirier?
Avez-vous vu madame Greville? quand part-elle? je l'attends avec impatience, son logement est prêt.
LETTRE CCCCL
DE MADAME DU DEPFAND A LA DUCHESSE DE CHOISEUL
Ce lundi , 15 février 1T78.
A mon réveil, je reçois mon petit fromage, d'où me vient-il? C'est M. de Durtal qui l'a envoyé. 11 y a une lettre. Ah! c'est de la grand'maman. Lisez, lisez vite. Non, c'est de M. de
Beau v au. Comment est-il possible, chère grand* maman, que vous et l'abbé laissiez partir quelqu'un sans mv écrire une ligne lorsque vous ne pouvez ignorer que j'ai eu de l'inquiétude sur votre santé et sur celle de l'abbé? Mais les reproches ennuient, je m'abstiens d'en faire; j'y ai peu de peine parce que le prince me mande que vous vous portez bien présentement, que vous mangez à table, que vous avez bon appétit.
Je soupai hier chez madame de La Vallière avec l'évéque de Metz ; vous avez raison, c'est le meilleur homme du monde, je sens qu'il a dû vous plaire; j'en augmenterais volontiers mon clergé, qui est déjà très-nombreux. Vous allez en avoir la fleur ; le Toulouse i part demain; je souperai chez lui ce soir, pour qu'il puisse se rappeler plus facilement tout ce que je lui dirai de vous; et pour Vous, vous le garderez jusqu'au 25 ou 2(5. L'archevêque d'Aix * partira jeudi avec M. de Valbelle, et j'écrirai par eux à l'abbé.
Le prince me mande que rien n'égale la gaieté de Chanteloup et qu'il doute que#tous nos bals en soient l'équivalent; il a bien raison, ils sont le supplice des mères qui y conduisent leurs enfants et pour celui qui n'avait ni père, ni mère, je n'en sais pas exactement le détail 3. Je ne vis hier que M. de Carraccioli qui en avait entendu faire le récit au prince des Deux-Ponts; il me baragouina ce qu'il en avait retenu, moi je barbouillerai au prince ce qu'il m'en a appris et ce que je pourrai apprendre encore aujourd'hui.
Est-ce vous, chère grand'maman, qui m'avez envoyé le fromage? Celui-ci était-il pour moi? Ces fromages sont sujets à des méprises. Celui que vous m'annonciez dans la lettre qu'apporta M. d'Ennery a été mangé par la petite sainte, enfin voilà le premier qui me soit parvenu ; je voudrais bien le manger chez moi, mais comme je n'y souperai qu'après-demain,
\. Briennc.