‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 26 sur 67 · A LORD RAD.NOR · texte numérisé non relu

A LORD RAD.NOR

Paris (cabinet Un iniiiislrc), 7 juin 184'J.

Je ne saurais vous exprimer, myloril, eoinbien j'ai été louché de voire lellre. Un souvenir de vous m'a toujours été précieux. Mais il en est surtout ainsi dans ce moment solennel pour moi, où je suis appelé, sans l'avoir désiré ni demandé, à assumer sur ma tète une responsabilité si grande. Je sens combien le poids excède mes forces. J'espère du moins qu'il ne sera pas trop lourd pour mon courage. Je suis soutenu dans cette grave entreprise par la pensée (jue j'aj)porte dans la politique extérieure de mon pays le désir ardent de maintenir la paix du monde. Il ne tiendra pas à moi, croyez-le, qu'elle ne soit en effet maintenue. J'y mettrai ma conscience et mon honneur.

Adieu, mylord, que Dieu vous accorde les longs jours et toutes les joies que vous mérilcz si bien. ria})pelezinoi pailiculièrement au souvenir de M, voire fils, et veuillez présenter mes respectueux hommages et les affections sincères de madame de Tocqueville à lady Jane i'Ilice.

A MAli.UIE LA COMTESSE DE ClUCOURT. U7

Tocfiucvillo, 19 juin 18ôO.

J'ai appris, madame, !a mort bien rcgreUabIc de mon confrère h l'Académie, M. de Villeneuve. Celte mort fait une vacance à l'Institut, et j'ai déjà reçu des lettres de solliciteurs. Je voudrais bien, avant de répondre, savoir dans quelle disposition se trouve M***, auquel je sais que vous vous intéressez. »

Notre voyage a été fort heureux... Le lieu que nous habitons continue à me plaire, et je serais bien fâché que nous fussions obligés de le quitter. Il n'a cependant rien absolument de remarquable, mais il s'y rattache beaucoup d'impressions et de souvenirs qui lui donnent à mes yeux une douce et agréable physionomie qu'un autre n'apercevrait point. Nous y vivons dans une grande solitude ; les bruits mêmes de la politique y arrivent à peine, et je m'étonne du peu d'émotion que me causent ceux qui par hnsard y pénètrent. Je ti'aite les journaux conformément à leur valeur présente, c'est-àdire avec très'peu de respect, et je vous avoue que je ne es lis guère.

Serait-ce, madame, que je deviens un mauvais citoyen? J'en ai peur quelquefois; mais je me rassure en pensant que je suis devenu un Fran(;ais liès-découragé. Je confesse humblement (cela peut paraître en effet humiliant pour un homme qui s'est mêlé parfois de faire

le prophète) que je ne vois aljsolumcnt goulledans la nuit où nous sommes. [Je ne coiiiprcntls ni comment ceci peut durer ni comment ceci peut finir. Je me vois sans boussole, sans voiles et sans rames sur une mer dont je n'aperçois nulle part le rivage; et, fatigué de m'agiler en vain, je me couche au fond du bateau et j'attends l'avenir

Veuillez, madame, me rappeler particulièrement au souvenir de M. de Circoui't, et agréez l'hommage de mon sincère et respectueux dévouement.

Tociiuevillc, 2-i juillcl 1S50.

Je pouriais, madame, si j'avais le caractère mal l'ail, me plaindre de ce que, me connaissant pour un des admirateurs les plus déclai'és de votre esj)rit, vous n'ayez pas songé de vous-même à nrenvoyer votre opuscule sur le paupérisme', et m'ayez laissé vous le demander par l'entremise de notre ami M. Senior. Mais j'aime bien mieux, au lieu de vous chercher querelle, vous remercier du plaisir (|ue vient de me causer ce petit écrit. Je l'ai reçu eu quittant l'aris, et je l'ai lu en arrivant ici : je ne pouvais mieux employer les loi-

• Case of ihc Voor oijaiiisl llic liicli , jairhi slalcd bij n wutual jricnd.

sirs que la maladie in'a faits. Je rciiconlie dans votre ouvrage le bon sens des économistes anglais, aiguise seulement et coloré par l'intelligence et l'imagination d'une femme, ce dont il a souvent fort grand besoin. Vous défendez les principes constitutifs sur lesquels repose notre vieille société européenne, la liberté et la responsabilité individuelle qui en est la conséquence, surtout la propriété. Vous avez bien raison, vous ne sauriez concevoir les bommes vivant en debors de ces lois primordiales, ni moi non plus. Cependant, je vous l'avoue, souvent je trouve que ce vieux monde, au delà duquel nous ne voyons rien ni l'un ni l'autre, semble bien usé; que celte grande et respectable machine se détraque un peu tous les jours, et, sans comprendre ce qui pourrait être, ma confiance en la durée de ce qui est s'ébranle. L'histoire m'apprend que pas un des hommes qui ont assis^té à la destruction des organisations religieuses ou sociales qu'a déjà vues le monde, n'a pu deviner ni même imaginer ce qui devait suivre : ce qui n'a pas empêché le christianisme de succéder à l'idolâtrie, la domesticité à l'esclavage, les barbares à la civilisation romaine, et la hiérarchie féodale à la barbarie. Chacun de ces changements s'est opéré sans avoir été prévu le moins du monde par aucun des écrivains (vous savez, madame, que les Français ont eu l'impertinence de ne point faire de féminin h auteur) qui ont vécu dans le temps qui a immédiatement précédé, et avant les révolutions fondamentales. Qui peut donc affirmer qu'une forme de société soit nécessaire et qu'ime

IfjO C0nRLSI'ONf).\NC!:.

autre ne puisse pas exister? Mais le devoir des honnêtes gens n'est pas moins de défendre la seule qu'ils comprennent, et même de se faire tuer pour elle, en attendant qu'on leur en ait démontré une meilleure. M. Grote a continué à me faire l'envoi de son excellente et si curieuse histoire de la Grèce; je regretterais de ne l'avoir pas déjà remercié des derniers volumes que j'ai reçus, si je n'avais l'occasion de vous rendre l'interprète de ma reconnaissance. Je viens de lire son huitième volume (le dernier de ceux que je possède); j'y trouve, comme dans les précédents, une foule de faits inconnus ou d'aperçus nouveaux pour moi, qui me donnent des Grecs une idée différente de celle que j'avais, et souvent contraire. Je n'avais jamais connu notamment Socrate et les sophistes de l'antiquité avant ce jour. Je suis effrayé de l'érudition et étonné de la liherté d'esprit que suppose une pareille œuvie; deux qualités si rai'ement jointes. Veuillez, madame, lui parler avec beaucoup d'amitié en mon nom, et agréez pour vous l'hommage de mon respectueux dévouement. Madame de Tocqueville se rappelle affectueusement à votre souvenir; nous ne sommes encore, ni l'un ni l'autre, hien portants, quoique nous ne soyons plus précisémerit malades, etc., etc.

A M. DK COKCKLLK. IJI

A }\. DE CORCELLE.

Tncquevlllf, 1" noùt 1850.

Cher ami, je ne puis comprendre que depuis le 6 juillet je ne vous aie pas encore écrit. Votre lettre m'a cependant causé un grand plaisir, et ne fût-ce que pour en faire arriver une autre, j'aurais dû vous répondre. Je ne l'ai pas fait pourtant, parce que je vis dans un repos apathique où le moindre effort coûte, même quand le résultat doit plaire. Je n'aurais jamais cru qu'on pût devenir, je ne dis pas indifférent, tant s'en faut, mais aussi peu tourmenté du présent et de l'avenir dans un pays où le présent est si troublé et l'avenir si obscur. Je crois, du reste, que quand les révolutions se prolongent, elles produisent plus ou moins sur tout le monde quelque chose de cet effet ; elles donnent l'esprit marin, et font qu'à force d'êlre exposé tous les jours à se noyer, on ne pense même plus qu'on est sur l'eau. Dieu merci, je ne suis pas en ce moment de ceux qui tiennent le gouvernail, je ne suis qu'un passager, et voudrais bien d'ici à quelque temps, du moins, conlinuer à l'être. Mais je crois que le rétablissement de ma santé, ou d(; ce que J'appelais ma santé, ce qui serait la maladie de beaucoup d'autres, me forcera de repreiUlre la politique active lorsque l'assemblée se réunira de nouveau.

Les nouvelles des *** nous affligent toujours beau-

coup. Ce que*** me témoigne m'inquiète et me désole, et un si grand malheur me ramène à penser au vôtre, comme il vous y ramène vous-même. Ce que vous m'tui dites m'a fort ému. Je n'ai jamais connu ces douleurs ; mais je sais néanmoins les comprendre et y compatir. Je comprends surtout qu'elles doivent être au-dessus de toutes les autres.

Je ne sais d'ailleurs si les dernières circonstances dans lesquelles je me suis trouvé, la gravité plus grande que l'âge donne à la pensée, la solitude dans laquelle je vis, ou toute autre cause que je ne sais, pas, ngissent sur mon âme- et y produisent un travail intérieur; la vérité est que je n'ai jamais plus senti le besoin de la base éternelle, du terrain solide sur lequel la vie doit être bâtie.

Le doute m'a toujours paru le plus insupportable des maux de ce monde, et je l'ai constamment juge pire que la mort.

Je vous dirai, pour parler d'autres choses, que je ne vois pas sans quelques appréhensions la manière dont fonctionne la nouvelle loi électorale dans le pays que j'habite. Elle frappe très-fort, mais fort à l'aveugle. Je crains aussi qu'on n'obtienne rien de bon do plusieurs efforts qu'on fait ou qu'on rôve pour remettre la société dans son assiette. Je crains que de remède en pemède on ne finisse par attaquer les organes vitaux de la liberté. Je sais que celle-ci n'est pas en faveur jiar le temps qui court, mais je lui reste et je lui resterai fidèle, quoi qu'il arrive Je ne crois pas que nos sociétés

modernes puissent longtemps se passer d'elle. Les excès commis en son nom, dans ces derniers temps, peuvent la rendre odieuse, mais n'empêchent pas qu'elle ne soit Ijelle et nécessaire. Et puis, jje trouve qu'il faut traiter les principes qu'on a longtemps professés, quand ils deviennent momentanément moins praticables, comme ces anciens amis qui ont eu des torts et qu'on se doit à soimême de ne point injurier et de ne pas attaquer.

Pardon de ce long bavardage qu'excusera, j'espère, à vos yeux le plaisir extrême que j'ai à causer avec vous et la confiance sans bornes avec laquelle je le fais. Pensez à moi et écrivez-moi. Je vous embrasse.

Paris, 12 ontol)!-^ ISjO.

Il y a bien longtemps, mon cher ami, que je veux vous écrire; et je suis retenu pour le faire par l'ignorance où j'élais de votre résidence actuelle et de voire adresse. Iiivet vient de me faire connaître l'une et l'autre. Il m'a dit que votre inlention était de revenir à Paris vers le, 25 du mois. Celte nouvelle m'aurait causé une v(!rilable joie si j'avais été sur de nie trouver moi-même ici à cette époque; mais rien n'est moins ccrlain.

154 CORliKSPO.NDA.NCE.

Vous avez sans doute appris ])ai' quelqu'un de nos amis communs que ma sanlé me forçait de prendre le parti d'aller passer avec madame de Tocqueville les mois les plus froids de l'hiver pn Italie. Le séjour de la campagne, qui m'a complètement rétabli, sauf sur un ])oint, m'a laissé les bronches et le larynx assez faibles et assez malades pour que les médecins craignissent pour moi Tliiver prochain et surtout les agitations et le mouvement de la vie politique. Ils m'ont laissé le choix ou de rester chez moi sans prendre part aux affaires et avec la chance de ne pas me guérir, ou de m'éloigner pendant quelques mois et, après m'ôtrc livré à un repos complet et à un silence presque continuel, de levenir guéri suivant toute apparence, et en état de vivre comme auparavant. J'ai cru sage et utile d'opter pour ce dernier moyen, et je crois que vous m'approuverez.

J'ai surtout hésité à le faii'e par des considérations politiques. Je vous avoue que je ne regrette pas beaucoup de ne pas être à l'assemblée, si on continue à y faire ce qu'on y ftiil depuis un an. Mais si pendant mon absence il arrivait une crise décisive, j'en éprouverais un grand chagrin et un trouble profond. Je ne crois pas à la probabilité de C(itle crise. Pour qui ne raisonnerait que suivant la logique générale des fiiils, elle paraîtrait vraisemblable et immédiate; mais je connais trop bien la nature particulièie des hommes de qui elle dépend pour la croire si proche

Je n'ai pas besoin de vous dire combien j'ai regretté que vous n'ayez pu venir à Cherbourg, et accompagner

A M. DE CORCELLE 155

Lanjuinais à Tocqiicville, où on aurait été si heureux de

vous recevoir

Veuillez présenter mes hommages h madame Dudiure et croire à ma bien vive amitié.

A M. DE CORCELLE.

Dijon, 1'"^ novomliro 18j0.

Vous avez su que le docteur Aiulial vtjuhiit que je passasse l'hiver dans le midi. C'est de la première étape que je vous écris. Quoique j'aie un goût très-prononcé et même assez passionné pour les voyages, je ne coinmence celui-ci qu'avec un certain malaise et une pesanteur de cœur qui m'auraient paru de mauvais augure si j'avais cru aux augures; mais je cherche et trouve l'explication de ce qui m'arrive dans la situation des affaires publiques. Celle-ci e.^t bien de nature, en effet, à préoccuper. Je crois qu'il n'arrivera rien de considérable pendant mon absence, et que d'ici à mon retour les rapports deviendront de plus en plus fâcheux entre le président et l'assemblée, sans que cela aboutisse à une rupture ouverte. Voilà ma prévision; et, si elle se réalisait, j'avoue que non-seulement je ne regretterais pas mon absence, mais (jue même j'en serais soulagé ; car je ne connais rien de plus fotigant, de plus énervant et de plus triste que ce que nous faisons depuis

un nn, flollnnl sur une mer houleuse, sans vent, sans courant et sans rivages. Dans celle navigation loul s'use, et le bâtiment et l'équipage, et si on doit la continuer encore quelque temps, ainsi que je le crois, je confesse que je préfère resler à terre.

Cependant en sera-t-il ainsi encore six mois? Voilà ce qui me trouble l'espril. Si l'on réglait son jugement par la logique des faits, l'élat actuel ne pourrait pas avoir même la durée reslreinle que je suppose; car on agit comme à la veille d'un conflit. Mais l'opinion publique peut envelopper dans sa langueur et immobiliser les plus ardenls. Il n'est pas aussi facile qu'on le suppose de faire des actions violentes dans un temps calme, (le même qu'il est bien difficile aux plus modérés d'en faire de prudentes dans un temps violent.

J'espère donc, je le répète, que pendant les six mois qui voni s'écouler, et peut-être au delà, les deux pouvoirs que la constitution a si maladroitement placés dans un continuel tête-à-tête se querelleront, mais ne se battront pas. Pourtant celte métaphysique politique ne suffit pas pour me tranquilliser. Vous avouerez, mon cher ami, que l'ensemble de notre situation politique est bien de nature à assombrir un homme qui s'en va, et aussi suis-je d'humeur assez sombre; car si je ne tiens pas à jouir par moi-même du slatu quo/]c ne me consolerais })as d'être absent un joiu' de crise, de quelque côté qu'elle tournât. Je n'ai pas besoin de vous développer cette idée que vous comprenez sans peine en pensant à ce que vous ressentiriez vous-même dans ma

A GCSTAVL; de IŒAUMO.M. 157

situation. Cette situation est si pleine cranxiélé que ce sera non pas seulement un acte d'amific, mais de cliarilc que de m'écrire souvent et longuement. Je vous demande, mon cher Corcelle, de le faire; je vous le demande comme un grand service, le plus grand que vous puissiez me rendre en ce moment.

Vous savez qu'il y a des moments dans la vie où toutes les considérations de santé doivent céder devant un devoir ou une obligation d'honneur. Le cas peut arriver où mon retour serait, moralement parlant, nécessaire. Si cela arrivait, n'oubliez pas que je compte sur vous pour m'avertir sans perdre une minute.

Je ne suis pas encore fixé sur le lieu de mon séjour. Notre intention est de choisir le lieu le plus renommé pour son climat, qui est Païenne, mais rien n'est encore fixé.

Vous savez quelle est ma vive amitié pour vous. Je vous embrasse de tout mon cœur.

A GUSTAVE DE BEAUMOM.

^aple?, -'i iiovcinbiV ISJO.

Notre voyage depuis Marseille jus(|iren Italie, mon cher ami, a élé semé d'incidenls làcheux comme le voyage de Paris à iMai'seille. D'abord nous avons élé retenus un jour de plus qu'on ne devait à Gènes, ce qui

158 CORRlîSPONDANCE.

nous ;i fail jiciilic la veine de lieau lemps que nous avions eue jusque-là. On vi-nail précisément de recevoir à Gènes cl sur tout le lilloral la nouvelle de la levée de la quarantaine de Naples, de sorte qu'une multitude de familles, anglaises qui suivaient avec regret la voie de terre, sont accourues pour prendre place sur le bateau qui nous portait, bateau du commerce qui était bon, mais fort petit. On ne jicut se faire une idée d'une foule pareille ; l'avant du vaisseau était couvert de voilures, et à l'arrière, le pont et la cabine étaient remplis à ne pouvoir pas s'y remuer. C'est dans cet état et de nuit que nous avons reçu entre Livourne et Civita-Veccbia un des plus furieux coups de vent que j'aie jamais éprouvés en mer. Le pont devint bientôt inbabitable ; la mer le couvrait entièrement à cbaque minute. Hommes, femmes et enfants se réfugièrent alors pêle-mêle dans la cabine, et s'y pressèrent comme des esclaves dans un vaisseau négrier. Une fois entré là, personne ne put plus sortir, car l'escalier se remplit tellement de gens entassés les uns sur les autres qu'il devint bientôt impossible d'y monter et d'y descendre. Ajoutez à cela un mal de mer universel, et vous pouvez juger de Tabumination de la désolation d'un pareil lieu. Mais le pire est que l'air y manqua bientôt de telle façon que je crus réellement que j'allais être suffoqué. Mes poumons n'ont pas encore repris toute l'élasticité qu'ils avaient avant ma maladie, et je sentais à cbaque instant la respiration prête à me manquer. Heureusement j'avais près de moi une petite lucarne que je parvins à enlr'onvrir,

A GUSTAVE DE BEAlJiOM. 159

ce qui me fit recevoir quelques lames dans la figure, mais enfin ce qui me permit de vivie : c'était la grande affaire du moment. Au jour l'orage s'est calmé, et nous sommes arrivés à Civila-\ecchia avec des figures de

l'autre monde Là nos malheurs ont fini. Après

nous être reposés un jour, nous avons gagné Rome où

je ne suis resté qu'une nuil

... En arrivant ici, il y a trois jours, j'ai lu le message du président

J'ai trouvé ici toutes sortes de temps : du vent, de la pluie, delà grêle, du tonnerre, mais point de froid. J'y ai toujours respiré un air très-doux dont je me trouve à mei'veille; F homme-machine ne s'est jamais mieux: porté, mais l'intelligence manque d'aliment. Ce pays est incomparablement beau ; mais quel peuple! que de cris! quelle inconcevable saleté! quels haillons! quelle vermine ! Il faut aller dans les plus affreuses rues d'Alger pour trouver quelque chose d'aussi abominable que ce que l'on rencontre à chaque pas dans les rues de Naples. Il paraît, d'après ce que j'entends dire, que ce peuple si déguenillé n'en est pas moins fort ami de son gouvernement et fort ennemi des révolutions. Ce sont ces classes-là qui forment ce (pie l'on appellerait chez nous le grand parti de l'ordre.

Je ne sais encore quand nous quitterons Naples, ou même si nous irons plus loin que son voisinage. . . Pour mon compte, j'aimerais mieux être en Sicile qu'ici... Nous attendons d'ici à quelques jours Ampère, pour prendre un parti

ICO CORRESPON[)A.NCi:.

Quant il l'affaire de m* ii congé, régliz-la, je vons prie, mon cher ami, comme vous jugerez convenable. Je m'en rapporte à vons pour cela comme pour tontes

choses

C'est un grand et précieux bien qu'une amitié véritable comme la noire et une confiance si bien établie sur l'expérience. Presque tous les antres biens de ce monde perdent de leur valeur à mesure que la vie s'avance; mais le prix de celui-là s'accroît sans cesse en raison de la connaissance plus grande qu'on acquiert des hommes, et de la défiance plus irrémédiable et plus profonde que la plupart d'enlrc eux vous inspirenl.

A M. DlFAURi:.

Sorroiile, 2'2 (lécciiibrc 18")0.

Quoique je reçoive indirectement de vos nouvelles, mon cher ami, dans presque toutes les lettres qu'on m'adresse, je veux en tenir de vous sans intermédiaire. Aussi bien il m'est agréable, au milieu de la profonde solitude dans laquelle je vis, de me rappeler mes meilleurs amis ; et quel moyeu plus naturel de le faire que de causer avec eux ? Je voudrais seulement avoir un sujet de conversation digne de vous. Mais ce sujet manque. Car, que dire de la France que je n'aperçois plus qu'à travers un nuage? cl (juiinl à ce pays-ci, je le vois

de trop près et trop bien pour aimer à en parler. C'est une triste chose que d'y vivre, je vous jure, pour qui y chercherait autre chose que la santé ; et même pour ceux qui, comme moi, se réduisent à n'y chercher que^ cela, la satisfaction est encore troublée et incomplète, et le plaisir de se bien porter y est gâté par la vue de toutes les maladies morales qu'on aperçoit. J'ai pris d'ailleurs, comme tous mes contemporains, non-seulement le goût de la liberté, mais l'habitude d'en jouir, celte habitude qui, chez tant de gens, survit au goût lui-même. Je ne saurais me faire à vivre dans un pays, même étranger, où toutes les libertés imaginables sont comprimées ou détruites. Vous autres, qui avez toujours vécu au milieu du mouvement, de l'indépendance et du bruit de nos sociétés, vous ne pouvez comprendre l'espèce de malaise moral, l'angoisse de l'intelligence qu'on éprouve dans un pays où toutes les actions des hommes sont gênées et contraintes; où non-seulement on se tait, mais où le mouvement de la pensée est comme paralysé. Il me semble que je ressens dans mon esprit une souffrance analogue à celle que j'éprouvais, il y a dix mois, lorsque l'air me manquait et que je ne pouvais jamais arriver à une resj)iration complète. Et puis, après tout, ce pays-ci n'est pas la Chine; il nous louche; et s'il n'a pas une grande influence sur le nôtre, le nôtre en exerce une prodigieuse sur lui : de telle sorte que je ne saurais voir la triste condition dans laquelle il se trouve sans songer assez tristement à l'action si souvent funeste (pie nous exerçons sur tout ce qui nous environne. Quand

162 CORUESl'UMDANCE.

les Franrais l'onl une ivvululion chez eux, ils siiscilenl aiissilùl rMiiarcliie dans toulc l'Europe ; el (juanJ on rétablit l'ordre en France, tous les vieux abus renaissent aussitôt ailleurs. Aussi les peuples, il faut le reconnaître, ne nous aiment-ils guère plus que les princes. La révolution de février a fait un mal irréparable à l'Italie. Elle a précipité un mouvement politique qui n'avait de chances d'aboutirà un bon résultat qu'en étant très-lent ; el elle a retii'é le sort du pays des mains des libéraux pour le livrer aux révolutionnaires. 11 est effrayant et attristant devoir combien de germes de liberté ont été gaspillés misérablement, foulés aux pieds, détruits dans ce malheureux pays depuis trois ans, par ceux qui n'avaient que la liberté dans la bouche. Je ne crois pas que la perversité et l'élourderie humaines se soient jamais mises dans un plus grand jour. Comme ce sont là des objets qui ne gagnent pas à être bien vus, j'en détourne le plus que je peux les yeux el je cherche à me faire un monde à part dans lequel je ne voudrais faire entrer que les admirables rivages de ce pays et son beau ciel. Nous nous sommes créé ici, sous ce rapport, une résidence vraiment charmante. Nous avons trouvé dans ce petit coin du monde une maison meublée commodément, chaude, ouverte au soleil et abritée des vents froids, un belvédère au milieu d'une forêt d'orangers, avec la baie de Naples sous nos fenêtres. J'ai ai)por[é quelques livres avec lesquels je cherche à oublier tout ce (]ui se passe sur la terre, en dehors de mon horizon. Je n'y réussis pas toujours, el quelquefois les bruits de la

polilique viennent un peu me faire tressaillir. Je les crains et cependant je m'agite quand je suis trop longtemps sans les entendre. La situation de la France est trop critique et son avenir trop douteux pour qu'il soit possible de goûter une vérilable paix sans savoir ce qui s'y passe. Je suis donc très-reconnaissant toutes les fois que mes amis veulent bien me mettre au courant des affaires, autant du moins qu'ils peuvent le faire ; car notre politique est un labyrinthe de petits chemins interrompus et tortueux, au milieu desquels ceux ,qui les connaissent le mieux ignorent souvent la vraie direction dans laquelle marche le pays et souvent celle qu'ils suivent eux-mêmes. Au milieu de tous les renseignements qui me parviennent, ce qui me semble du moins assez clair, c'est que rien de décisif ne se fera d'ici au printemps. Celle quasi-certitude est une grande consolation pour moi et même une grande cause de bien-être. J'espère, avant que des événements considérables ne surviennent, être de retour et pouvoir partager avec mes amis les chances de la fortune commune.

Adieu, mon cher ami, croyez à ma vive et bien sincère amitié.

IGi CORRESPO.NDA.NCE.

Sorrenle, 50 décembre 1850.

J'attendais, madame, pour vous écrire, que j'eusse fait connaissance avec le général Filangieri dont je suis sûr que j'aurais été très-bien reçu, lui apportant une lettre de vous. Il me faut, au contraire, vous dire qu'à mon très-grand regret, je suis obligé de renoncer à faire usage de votre lettre. Le très-fàcbeux effet produit par notre première navigation sur la santé de madame de Tocqueville el la crainte bien fondée, je crois, (jue nous avions conçue de ne pouvoir trouver à nous loger à Palerme ailleurs qu'a l'auberge, nous ont déterminés à venir à Sorrenle, d'où je vous écris.

Vous connaissez sans doute ce lieu cliarmanl. Ainsi je n'ai pas à vous le décrire et vous n'aurez pas de peine à croire que je m'y plais beaucoup, autant du moins qu'on peut se plaire loin de son pays et de ses amis. Je donne de temps en temps, ainsi que je vous le disais, des regrets à la Sicile. Je suis fàcbé surtout de n'avoir pu causer avec le général Filangieri, que tout le monde m'assure être l'homme le plus distingué de ce pays.

Je pense ici le moins possible aux affaires publiques et m'efforce de ne pas m'en laisser troubler. Ce régime et surtout cet admirable climat me ravissent, jusqu'à présent, plus que je n'aurais osé le croire. J'espère réellement rapporter à Paris une santé très-borme. C'esl

A MADAMK LA COMTESSE DE CIRCOIT.T. 1G5

un trésor que je ne manquerai pas sans doule de dépenser et peut-être même, comme tant d'autres, de gaspiller dans ce qu'on appelle les grandes affaires; comme si la plus grande affaire de chacun n'était pas d'avoir le corps sain et l'esprit tranquille.

Quoique je vive comme un ermite, madame, et peutêtre parce que je vis comme un ermite, je suis très-curieux de savoir ce qui se passe dans le monde, ou , comme disent les saints personnages, dans le siècle. Vous seriez bien charitable et bien aimable de me dire un peu, en me répondant, si vous consentez à vous donner cette peine, des nouvelles et surtout de vos nouvelles. Vous ne sauriez envoyer ces dernières h un homme qui attache plus de prix à les connaître.

Tout solitaire que je sois, ne croyez pas que je vive absolument sans ressources. J'ai apporté un petit nombre de livres excellents qui me tiennent compagnie. Il me vient souvent dans l'esprit, je vous dis ceci en confidence, la pensée qu'cà tout prendre j'aime encore mieux vivre avec les livres qu'avec leurs auteurs. Je me délie un peu de ceux-ci pour l'agrément de la vie, tandis que des livres sont des gens de beaucoup d'esprit qui n'ont pas de vanité, qui n'ont pas d'humeur, pas de caprice, nul besoin de parler d'eux-mêmes, pas le moindre regret d'entendre dire du bien des autres, des gens d'esprit enfin qu'on peut quitter et reprendre à sa volonté : point capital! car quoique l'esprit soit la plus charmante chose de ce monde, il ]);uinge, à mon sens, le sort de toutes les autres qui, pour être goû-

lOG C0RUES1'0.MIA>;CE.

lées, demandent à être prises librement cl à ses lieures et à son clioix.

M;i défiance, quant an commun des auteurs, ne s'étend pas, je n'ai pas besoin de le dire, jusqu'à mon ami Ampère que j'attends demain ou après-demain avec la plus vive impatience. Le moindre mérite de cet auteur-là est d'écrire ; et j'ai déjà éprouvé par expérience qu'il n'y a pas de plus agréable et de plus douce compagnie que la sienne dans la solitude. Comme je veux le retenir le plus longtemps possible dans notre déserl, je lui ai réservé une chambre au soleil avec un bois d'orangers sous ses fenêtres, et la mer dans un coin du tableau. Je lui ai fait placer une cheminée et un tapis, choses parfois nécessaires, et cependant rares dans cet heureux climat, qui rend les hommes si imprévoyants pour l'hiver. J'espère qu'il se trouvera bien dans sa cellule, qu'il restera autant que nous à Sorrente, que nous causerons beaucoup et travaillerons même un peu ; car l'oisiveté complète n'est bonne à rien et n'a jamais engraissé, dit-on, que les sols; encore j'en doule.

Adieu, madame, pardonnez-moi mon bavardage en faveur du plaisir que je trouve à vous écrire et veuillez croire à mon respectueux dévouement.

Sorrente, o jnnvier 1851.

. . . Nous continuons à êlro enchantés de notre séjour à Sorrente. Je n'ai cessé de m'y bien porter... Ce qu'on vous a dit de la fraîcheur de Sorrente est exagéré. Jamais je n'ai vu en France un mois de mai aussi continuellement chaud et beau que le mois de décembre qui vient de finir. Jamais le thermomètre n'est descendu la nuit au-dessous de six et le plus souvent de huit degrés centigrades, et il s'est, en général, élevé le jour à douze ou quinze. Ajoutez à cela un air très-calme et un soleil très-chaud, et vous aurez ce que nous noinmons en France un magnifique mois de mai, moins toutefois ce qu'on pourrait appeler la poésie de mai, ce retour énergique de tous les êircs vers la vie et ce l'éveil universel de la nature. Nous avons, du reste, vécu dans une i^olitude complète. Ampère n'est pas encore arrivé; ce sont ses hiéroglyphes qui le retiennent à Rome. Du reste, quoique nous désirions vivement sa compagnie, notre isolement ne nous pèse pas. Je tâche, comme je vous lai éci'jt, d'occuper mon esprit, mais sans fatigue, et j'y parviens. Si je fais quelque chose qui me contente, je vous le lirai à mon retoui-. C'est une chose délicieuse que de travailler quand on peut le faire à son aise et qu'on veut se contenter soi-même, et i\<>u écrire en vue du pulilic. Celle peispeclive (\u jugeineni

168 CORRKSPOiNDANCE.

du |)iil»lic gale tout le plaisir que donnent les œuvres

de l'intelligence

Le mauvais côlé de ma réi>idence actuelle, c'est t[u'on y peut étudier toutes sortes de choses, excepte l'Italie. Je voudrais au moins m'inslruire de ce qui se passe dans ce petit coin de la terre que j'habite, mais j'ai l)ien de la peine à y parvenir. La peur, l'ignorance, l'indifférence profonde pour toutes choses dans les- (juelles on vit ici ferment toutes les bouches. J'ai d'ailleurs la plus grande peine à faire des connaissances. Je ne suis cependant pas difficile sur l'espèce. Les Italiens de la classe moyenne, la seule à peu près qu'on rencontre à Soirente, ne se soucient pas d'aller chez vous, parce qu'ils ne se soucient pas qu'on aille chez eux, et ils ne se soucient pas qu'on aille chez eux, parce qu'ils y vivent dans des galetas dont ils ont honte et qu'ils ne veulent pourtant pas transformer en appartements propres et commodes. Et puis vous savez aussi bien que moi que la conversation, surtout en voyage, est un commerce, et qu'il n'y a moyen de rien apprendre avec des gens qui ne désirent rien savoir. Que je dispenserais volontiers ces gens-ci de leurs grands coups de chapeau et de leurs superlatifs, s'ils voulaient acquérir la curiosité et les connaissances exactes de ces gros Américains qui, tout en nous ])arlant, continuaient de mâcher leur tabac, mais qui nous apprenaient tous les jours quelque chose de neuf ou d'utile !

Je n'apprends donc que ce qui me tombe sous les yeux. C'est ainsi que je vois tous les jours, ))ar une

pratique continuelle, que la population au milieu de laquelle je me trouve est très-civile, très-douce, trèsdocile, point voleuse, très-ignorante, fort superstitieuse, et en quelque sorte arrêtée à l'état d'enfance; des enfanis heureusement nés, mais mal élevés. C'est avec des sujets ainsi faits qu'un gouvernement comme celui-ci peut subsister. On ne comprend bien cela qu'en le voyant de près. Mais quelle triste chose que sur toute la ferre les gouvernements soient toujours précisément aussi coquins que les peuples leur permettent de l'être ! leurs vices n'ont jamais trouvé que cette limite-hi. . . .

AU MÊME

Sorrento, 10 jnnvipr 1851.

(Voir cette lettre dans la iVotice, page 81, tomeV.)

AU MEME

So^ronl.^ 20 janvior 18.^)1.

. . . Les derniers journaux que j'ai reçus sont ceux du 19; ils m'ont fait coimaîlre le vole de l'assemblée

du 18 , qui a admis raniendenient Sainic-Beuvo et déclaré officiellement la défiance*

. . , Quelle sera la conséquence de ce vole? je l'ignore : mais quoi qu'il arrive, je suis bien aise qu'il ait eu lieu

... En somme, et toujours dans l'hypothèse que le triomphe actuel de l'assemWée soit complet et que le président accepte son échec, je n'en persiste pas moins à croire, comme je ne cesse de le faire depuis longtemps, que les chances de l'avenir sont pour lui, et qu'une sagesse ordinaire les lui assurerait. J'attache plus d'importance aux phénomènes que présente l'état général du pays, qu'aux accidents particuliers quelque considérables ([u'ils soient. Le phénomène général me paraît être un mouvement de la nation en dehors de la lil)erté et vers la concentration et la permanence du pouvoir. La circonstance que les hommes parlementaires les plus éminents et les hommes de yueri'c les plus connus sont opposés presque tous à ce mouvemeut ne me rassure pas ; car nous vivons dans un temps el dans une sociélé démocratiques, où les individus, môme les plus grands, sont bien peu de chose. Pour me former une opinion, je n'écoute ni ceux cpii exaltent ni ceux qui contestent le génie des prélendanis. Dans de tels lemps, ce n'est point l'homme qu'il faut considérer, mais ce qui le soulève et le porte au pouvoii'. Un nain sur le sommet d'une grande vague })eut atteindre le

' L'aiiiciidi ihciil l'iaii ;iiiisi conçu : d L'Assemblée déclare (ju'elle n'a ])ax confiducc ihnis le )iiiiiislère et posse ù l'ordre du jour. »

liant d'une falaise, qu'un géant placé à pied sec au bas

ne ponrrail pas escalader

Vous savez qu'Ampère est avec nous depuis quelques jours ; nous avons aussi les Senior, dont la société nous est Irès-agréable

Sorrento, 14 fûvrior liSol.

J'ai envoyé, il y a trois semaines environ, madame, suivant les instructions que m'avait transmises M. de GircourI, la lettre d'introduction que vous aviez bien voulu me confier. Le général Filangieri vient de m'adresser une réponse très-obligeante dont je vous reporte toute la reconnaissance. 11 y a joint un paquet que je m'empresse de vous faire passer.

Je saisis cette occasion pour vous remercier de la lettre très-aimable et très-intéressante que j'ai n'cue de vous il y a peu de temps. Uue j'envierais, madame, ceux qui vivent dans les salons dont vous me parlez si bien et surtout dans le vôtre, si on pouvait y pénétrer sans y rencontrer la politique ! Mais l'idée de celle-ci empoisonne tout, jusqu'au plaisir de revoir la France. Ce qui se passe dans notre pays, depuis un mois surloul, m'a mis, je vous l'avouerai, en liumeur fort cliagrine et foit sauvage. Je voudrais pouvoir trouver loin des

affaires publiques, une occupalion de mon esprit ; mais cela est plus facile à désirer qu'à faire. La politique est comme certaines femmes, qui ont, dil-on, le pouvoir de vous agiter et de vous troubler longtemps après qu'on ne les aime plus.

Comment vous parler, madame, de ce petit monde de Sorrente dont vous voulez bien me demander des nouvelles? Il est aussi tranquille et aussi uniforme que le vôtre est varié et tumultueux. Vous savez qu'il n'y a rien de si ennuyeux que l'histoire des sociétés paisibles. D'ailleurs, ainsi que je vous le disais plus haut, les misères de notre politique m'ont un peu gâté ma solitude et l'ont attristée.

Voltaire disait que quand il avait du chagrin, il écrivait des contes. Moi qui n'ai ni ce goût ni ce talent-là, j'ai imaginé d'aller me promener dans tous les environs pour me distraire.

J'ai revu Pompéi, et j'ai été voir Amalli et Pœstum que je ne connaissais pas. Pœstum m'a touché et frappé par sa grandeur simple et triste. Mais pourquoi dire que ces ruines sont au milieu d'un désert, tandis qu'elles s'élèvent seulement au milieu d'un pays misérable, mal cultivé, mal peuplé, en décadence comme elles? Les hommes ont la rage de vouloir orner le vrai au lieu de chercher seulement à le bien peindre. Les plus grands écrivains ont donné quelquefois dans ce travers-là M. de Chateaubriand lui-même a peint le véritable désert, celui (lu moins que je connais, avec des couleurs fausses. Il semble avoir, en Amérique, traversé sans la

voir cette forêt éternelle, humide, froide, morne, sombre et muette, qui vous suit sur le haut des montagnes, descend avec vous au fond des vallées, et qui donne plus que l'Océan lui-même l'idée de l'immensité de la nature et de la petitesse ridicule de l'homme.

On dit ici que l'hiver est passé ; la vérité est qu'il n'est pas venu, à peine avons-nous été en automne. Quel admirable pays, madame, et qu'il serait dur de le quitter, si ce n'était pour revoir ses amis ! J'espère y avoir retrouvé la santé, quoique je n'ose pas encore m'en vanter.

Veuillez me rappeler au souvenir de- toutes les personnes qui ont la bonté de me porter quelque intérêt et dont vous me parlez. Ne m'oubliez pas surtout au^ près de madame Le Tissier, de madame la duchesse de Rauzan et de madame la duchesse de Luynes.

Remerciez très-particulièrement de ma part M. de Gircourt pour deux lettres que j'ai reçues de lui. L'une m'a été apportée par un x\méricain dont j'ai été charmé de refaire la connaissance ; la seconde était jointe à la vôtre ; toutes deux m'ont extrêmement intéressé et instruit.

Adieu, madame; veuillez, je vous prie, penser quel- (piefois à moi et croire à mon dévouement.

1/4 CORIÎESPONDANCE.

A .^i. 1>1 l'AlUE.

Sorrciilo, 12 m;iis I8M.

J'aurais rcpoudu [)liis lut à votre dernière lettre, mon cher ami, si j'avais |)ii le faire avec un peu de liberté et d'abandon ; mais la poste de ce pays, dont l'inlidélilé est jioloire, rend [)res(jue impossibles les correspondances politiques, et pénibles jusqu'aux épanchements de l'inlimité enlre amis. Il faut avouer que les gouvernemenls ont un grand art pour gàler tout le bien que la civilisation })rocure : ils })lacent une gêne à côté de toutes les facilités qu'elle procure.

Ce qui me console, du reste, de ne point vous écrire aussi librement que je le voudrais sur la politique, c'est de voir arriver le moment où je pourrai en causer avec vous. Je prends mes mesures pour être à Paris dans les derniers jours d'avril. Cinq semaines au plus nous séparent encore. Je ne puis vous dire avec quelle impatience j'attends Tépoque du retour; combien j'ai souffert de me trouver loin de mes amis dans les circonstances difficiles qu'ils viennent de traverser, et avec la prévision de toutes celles qui pourraient se présenter dans plusieurs hypothèses faciles à concevoir! Ce n'est ])as que le rôle de représentant du peuple me paraisse fort agréable à remplir dans ce moment; je n'en connais guère de plus ingral. Mais enfin c'est le mien, et tant que j'en serai chargé, je ne saurais souffiir tran-

A GISTAVE DE BEALMÛM. 175

quillemeiU mon éloigiienienl du lliéàlrc où il se joue, La responsabilité d'être al)seut dans des temps critiques me paraît Lien plus diflîcile à supporter que la responsabilité des actes que je ferais si j'étais présent. Dieu merci ! j'arrive au terme de mon absence, et j'aurai bientôt repris ma place au milieu de vous. J'espère que d'ici là rien ne surviendra de grave. Les positions me paraissent prises de part et d'autre de manière à ne pas changer d'ici à quelques semaines. Il me semble, d'ailleurs, que tous les différents partis se donnent rendez-vous, ou plutôt, pour parler mieux, que l'opinion publique leur donne rendez-vous sur le teiTain de la constitution, c'est-à-dire vers le milieu de mai. Cette pensée m'aide à passer paisiblement le reste du temps que je dois demeurer ici...

Adieu, mon cher ami, ma femme se rappelle trèsparticulièrement au souvenir de madame Dufaure, et moi je vous embrasse. Mille bons souvenirs à tous nos amis.

A GUSTAVE DE liEAUMOM.

Versailles, '^v'ûhi du (iiMinl-Moiilrouil, H si'i)toiiibic ISÔI '.

. . . Mon conseil - général a duré deux semaines pleines, et n'a lini que dans la luiil du 7 au 8... Les

1 A son roluuf (le Sorreutc , M. ilo Tocquovillc vint pa-sseï' plusieurs mois tUuis une maison de canipa-iiie ili'iiendiuite do la belle liahi talion ({in

176 COURESI'O.NDANCE.

choses se sont passées aussi bien que je pouvais le désirer. La révision légale telle que la commission de l'assemblée l'a proposée a été votée après un discours de moi

... Il est assez difficile de dire quelle est au fond l'opinion publique dans mon département; tant la réserve de chacun à exprimer ses idées est grande, moitié par prudence, moitié pour ne savoir que penser. La vérité est que le silence est le fait presque universel, et que jamais population n'a eu res}»rit plus préoccupé des affaires publiques et la bouche plus close. Je crois pourtant avoir fini par discerner ceci : point de passion pour le président de la république; grande tolérance pour ceux qui ne l'aiment point, mais entraînement général à le renommer, parce qiCil ij est. Un autre qui serait à sa place aurait des chances presque semblables, tant la répugnance à remuer et l'horreur de l'inconnu sont fortes

... Je persiste donc dans l'opinion que j'ai toujours eue, comme vous savez, que la réélection du président est un fait inévitable, et que la seule question csl de savoir quel sera le chiffre de la majorité

L'espèce de lumière qui me semble éclaircir ce point j)articulier de notre avenir ne me rend pas plus viïjible le reste du tableau.

Ou'arrivera-t-il par suite de ce coup d'Étal populaire? Je l'ignore. Il me parait bien difficile d'échapper à une

ajiparticiU à son ami M. Hivct, ol (|iii est siliiro tlmis la (.oininunc de Virollay, près Versailles.

A GUSTAVE DE BEAUMONT. 177 crise quelconque, et à un moment peut-être bien cruel à passer. Je pense, comme vous, qu'il est à désirer que d'ici là nous puissions nous tenir non en neutralité, mais en réserve, et surtout, comme vous le dites, sans engagement de guerre civile, dans l'espérance de pouvoir, en ce dernier moment, nous interposer, et si le président triomphe, tenir ferme sur le terrain de la liberté constitutionnelle. Mais qu'on se sent peu maître des événements dans des temps pareils ! Il n'y a qu'une seule détermination que je suis toujours sûr de suivre : faire triompher à travers cette crise nos libertés, ou succomber avec elles; tout le reste est secondaire. Mais ceci est une question de vie ou de mort

En général, les illusions qu'on me paraît se faire en ce moment sont étranges. Quand je cause avec certaines gens, il me semble que je me promène dans une maison de fous. Il est vrai que je n'ai pas la mère des illusions, qui est la passion. Je n'ai pas de passion ; et comment en aurais-je? De toutes les solutions qui peuvent se présenter, il n'y en a pas une seule qui soit de mon goût, et je n'ai à choisir qu'entre de méchantes affaires. On vit d'illusions sur l'état vrai du pays; d'illusions sur l'armée... Uuant à cette dernière, un général, dont je ne veux pas dire le nom, définissait assez bien hier son esprit en disant : L'armée est un jeune fille bien élevée qui ne demande pas mieux que de se donner, mais qui ne souffrira pas qu'on lui fasse violence, et ue consentira à se livrer qu'avec la permission des

178 CORRESPONDANCE, grands parents. Il entendait par là le président et réassemblée

A M. DE CORCELLE Versailles, jrrille du Grand-Montreuil, 1") sejitemljre 1851

. . . Vous savez si au milieu de (anl de sujets d'agitation et de trouble, je désire sauvegarder l'inlérét dont vous m'entretenez, celui de la religion et des mœurs religieuses.

Le retour vers les croyances et vers ceux qui les professent dont nous avons été témoins depuis la république et qui n'a pu surprendre que ceux qui ne réflécliisscnl pas, n'a pas dépendu et ne dépendra pas de l'influence de tel ou tel bomme, de tel ou tel gouvcrnemeni mênuî; car le caractère le plus saillant du temps est l'impuissance des liommes et des gouvernements sur le mouvement général des esprits et des affaires. Ce retour ticiil à deux causes générales : 1° à la crainte du socialisme quia produit momentanémeni sur les classes moyennes un effet analogue à celui que la rcvolulion française avait produit jadis sur les liantes ; 2" au gouvernement des masses, qui, quant à présent, du moins, a redonné à l'Eglise et aux propriétaires une influence qu'ils n'avaient pas eue depuis soixante ans, et que même, à vrai

A M. DE CORCELLE. 179

dire, ils ne possédaienl déjà plus il y a soixante ans ; car alors leur influence était un reflet du pouvoir, tandis qu'aujourd'hui elle sort des entrailles mêmes du peuple.

Tant que ces deux grandes causes continueront à se faire sentir, l'effet dont nous nous réjouissons ne cessera pas (à moins de fautes énormes commises par le clergé et surtout ses amis) de se faire voir.

Ceci me ramène à une idée que vous partagez, je pense, mais qui malheureusement n'est pas celle de la plupart des hommes religieux parmi nous ; ce n'est jamais par l'action du gouvernement, quel qu'il soit, qu'on propage, en France, les croyances. Les hommes qui, dans ce hut, appellent à grands cris le pouvoir ahsolu ou môme un pouvoir fort, commettent une erreur profonde. Le pouvoir ahsolu, le pouvoir fort peuvent servir à autre chose, mais non à cela. J'en suis aussi convaincu qu'on puisse l'être. Non que je nie que, dans certains temps et dans certaines sociétés, l'action du pouvoir sur l'état religieux du pays n'ait pu exercer une grande influence, sinon une durable; mais le [)ouvoir marchait alors dans le sens des masses; il ne faisait que les aider.

Chez nous, le retour sérieux et duralile ne sortira, quel que soit le président nommé, que de l'elTort intérieur de la société sur elle-même. 11 naîtra de l'expérience (pii fera sentir à chacun l'indispensable nécessité des croyances, du besoin journalier (pie clincun aura d'elles et de ceux qui les représentent |)Iiis spé-

cialement, soit poui- lutter contre les jurandes maladies du temps, soit pour s'aider dans la vie })iil)lique. L'action directe du gouvernement ne peul que troubler ce mouvement au lieu de l'étendre; et si vous voulez que je vous dise le fond de ma pensée, la seule chance qu'il s'arrête me paraît être dans les efforts exagérés qu'on peut faire pour l'accélérer. Je me permets d'appeler sur ce dernier point vos méditations les plus profondes, et je vous prie instamment de ne pas oublier que je mets à désirer le raffermissement des croyances dans notre pays l'ardeur que vous ressentez vous-même.

Engagez donc sans cesse ceux que préoccupe j)arliculièrement ce'grand objet, à ne jamais perdre de vue l'état moral et intellectuel de la nation. Uappelez-vous qu'elle est pressée, en cette matière, entre d'anciens préjugés et un esprit nouveau ; qu'elle n'entre dans la voie que vous souhaitez lui voir parcourir qu'avec hésitation, marchant toujours entre deux peurs, celle des socialistes et celle des prêtres; toujours prête à faire un pas en arrière après en avoir fait un en avant, et que cependant, je le répète, la nation ici est tout ; on ne saurait rien faire d'efficace et de durable que par l'action libre de sa volonté. Il faut donc n'opérer qu'avec une prudence infinie, des ménagements, une circonspection incessante, et se dire tous les jours que le point capital n'est pas d'aller vite, mais de ne couvrir que le terrain qu'on est sûr de garder, et que ce <ju'on gagne en apparence est en réalité une perte, et une perle immense, s'il s'ensuit un effarouchement de l'espiit public et un

A N. W. SEiMOR, ESO. 181

ravivement des anciens préjugés. Mille faits me remjDlissent l'esprit d'inquiétude et de pressentiments funestes. Je ne conteste ni le droit ni les bonnes intentions de ceux qui poursuivent un but si nécessaire, mais leur prudence, leur savoir-faire dans le sens profond et honnête de ce mot ; et je désire bien me tromper en pensant que leur impétuosité et leur excessive confiance dans les moyens temporels finiront par amener une réaction et par rejeter la nation dans les bras de la philosophie, pour lui avoir fait peur en voulant l'en arracher de cette façon. Je m'arrête, parce que ma main est fatiguée. Je voulais vous envoyer deux pages, et voici un volume. Voyez-y du moins une nouvelle preuve du plaisir que j'ai à causer avec vous et de m'ouvrir à vous sans réserve. Je vous embrasse de tout mon cœur.

A N. w. SEMOR, ESQ.

i'nris, 28 novembre 18M.

Je commençais, mon cher ami, à me plaindre de votre silence quand votre lettre m'est parvenue. Je vous ni lu avec plaisir; et avec plus de plaisir encore, j'ai causé de vous avec notre amie madame Grote, qui est aussi spirituelle qu'à son ordinaire, mais qui me paraît moins bien portante que la dernière fois qu'elle est venue à Paris.

182 COriRKSPONnANCE.

Je savais déjà, mais madame Groie, que j'ai questionnée à ce sujet, m'a confirmé qu'il avait été question de vous envoyer remj)lir un poste élevé dans l'Inde. Il n'est pas bien à vous de ne m'en avoir pas parlé ; car vous devez savoir le vif intérêt que je porte à tout ce qui vous concerne. 11 parait, du reste, que ce l)ruil n'a jamais eu un fondement bien solide. Je m'en suis réjoui. Je voudrais, je l'avoue, vous voir quitter. l'Angleterre, mais non pour aller si loin, ni pour changer si complètement de climat. Vos amis et peut-être votre santé s'en seraient mal trouvés. Ce que je désirerais pour vous, ce serait quelque belle position dans la Méditerranée, qui vous assurerait de vous bien porter et permettrait aussi aux gens qui, comme moi, trouvent un grand plaisir à causer avec vous, de se le procurer quelquefois.

Permettez-moi de ne pas vous parler de nos affaires publiques, malgré la gravité des circonstances, ou plutôt à cause de cette gravité. Ce n'est pas qu'il y ait lieu de se gêner pour dire tout ce qu'on pense. Mais ce qu'on pense est si cruellement triste, que le mieux est de n'en pas parler et d'essayer de n'y pas penser (chose impossisible, il est vrai). Il y a des choses qu'on ne peut regarder tranquillemet de près lors même qu'on lésa vues de loin. Notre état actuel est du nombre de ces choses. 11 ne peut plus aboutir qu'à de grandes catastrophes. Cette pnivision si claire et si prochaine me remplit le cœur d'une douleur si ])rofonde et si amère, que je cherche, autant que je le puis, à en détourner ma pensée.

Madame Grole m'a lait remettre les deux précieux vo-

A GUSTAVE DE BEAIMOM. 185

lûmes qui contiennent vos souvenirs de Paris et de Sorrente^ Je n'ai pu encore y jeter les yeux, au milieu de l'agitation stérile qui nous dévore. Mais je le ferai un de ces jours. Je relirai surtout avec bonheur ce qui me rappellera Sorrente, et les mois occupés et paisibles que j'ai passés dans la baie de >'aples. Ces lieux et ces circonstances se représentent souvent à mon esj)rit avec une grande douceur ! Cet asile tranquille et charmani, (|ui se place dans ma vie entre la révolution de février et ce qui va suivre, me semble comme un séjour dans une île de la mer du Sud entre deux naufrages.

Écrivez-moi quelquefois, ne fût-ce qiie pour me donner des nouvelles de votre santé.

A GISTAVE IiE BEAUMONT

Caris, 1" mai 185-2,

. . . Tout travail m'est quant à présent impossible. J'attribue cette incapacité pénible aux faits et aux conversations j)e/"/i//^«//'/ré'S qu'on rencontre à chaque moment à Paris. Si j'étais à la canqiagne, je l'attribuerais à la solitude. La vérité est qu'elle naît d'une maladie de l'àme, et ne cessera que quand celle-ci se portera mieux, ce qui ne peut venir que du temps. C'est le grand médecin de la duuleur, comme chacun sait; il Taiil attendre le

1 Voir la Nuticc, page 105, loivic V.

plus pnliemmeiit possible qu'il ail fait son œnvro. Du reste cette douleur, comme toutes les douleurs vraies el légitimes, m'est chère en même temps qu'elle m'est cruelle. La vue de ce qui se fait et surtout de la manière dont on le juge, froisse tout ce qui se rencontre en moi de fier, d'honnête et de délicat. Je serais bien fâché d'être moins triste. Sous ce rapport j'ai pleine satisfaction, cgr, en vérité, je suis triste à mourir. Je suis arrivé à Tâge où je suis, à travers bien des événements différents, mais avec une seule cause, celle de la liberté régulière. Cette cause serait-elle perdue sans ressource? Je le craignais déjà en 1848; je le crains encore plus aujourd'hui, non que je sois convaincu que ce pays soit destiné à ne plus revoir les institutions constitutionnelles; mais les verra-t-il durer, elles ou tout autres? C'est du sable : et il ne faut pas se demander s'il restera fixe, mais quels sont les vents qui le remueront.

J'essaye cependant de travailler. Je passe tous les jours trois ou quatre heures à la bibliothèque de la rue de Richelieu. Malgré tout cet effort pour me distraire, je sens sans cesse une amère tristesse qui me gagne, el si je me laisse surprendre jiar elh^, me voilà perdu pour le reste du jour. La vie que je mène pourrait être douce; mais la vue de ce pays que j'aperçois au-dessus de mes livres me navre.

Vous trouverez ci-jointe la lettre adressée aux électeurs de mon canton, dans laquelle je donne ma démission de membre de mon conseil général... ; je ne pou-

vais consentir à prêter le serment demandé... Toute cette suite du 2 décembre est peut-être la partie de l'événement qui m'a atteint personnellement de la manière la plus sensible. J'occupais dans mon département une position qui n'avait que des agréments sans trouble ; c'était la direction morale de toutes les grandes affaires du pays, une sorte de gouvernement des esprits fondé sur la considération personnelle, indépendamment des opinions politiques. 11 sortait de ce côté de la vie publique un certain reflet sur la vie privée qui rendait celle-ci plus agréable. Mais ce sont là de bien petites misères -

Tocquevillc, li juin 185'2.

Cher monsieur de Circourt, j'ai reçu la lettre si instructive et si intéressante que vous m'avez écrite le 21 du mois dernier, et je vous en aurais remercié plus tôt si vous ne m'aviez indiqué vous-même qu'il ne fallait pas songer à vous répondre avant le 15 juin. Voici le moment arrivé de le faire, et je ne veux point le laisser passer.

Je connais l'ouvrage de l'abbé Darruel dont vous me parle/.'. Je ne l'ai point lu pourtant; mais j'en ai sou-'

' Mémoires sur te jacobinisme.

186 COHRKSl'OXDA.NCE.

vent entendu ])aiier et ai plusieurs fois conçu le dessein de le lire. J'en ai toujours été détourné par l'idée que celui-ci avait un point de départ essentiellement faux. Sa donnée première est que la révolution française (il est permis de dire aujourd'hui européenne) a été produite par une conspiration. Rien ne nie paraît plus erroné. Je ne dis pas qu'il n'y eût pas dans tout le cours du dixhuitième siècle des sociétés secrètes et dos machinations souterraines tendant au renversement de l'ancien ordre social. Au-dessous de tous les grands mouvements qui agitent les esprits se trouvent toujours des menées cachées. C'est comme le sous-sol des révolutions. Mais ce dont je suis convaincu, c'est que les sociétés secrètes dont on parle ont été les symptômes de la maladie et non la maladie elle-même, ses effets et non ses causes. Le changement des idées qui a fini par amener le changement dans les faits s'est opéré au grand jour par l'effort comhiné de tout le monde, écrivains, nohles et princes, tous se poussant hors de la vieille société sans savoir dans quelle autre ils allaient entrer. .

Du reste, quoique l'idée première et mère soit fausse, elle peut avoir conduit 1 auteur à des découvertes utiles, de môme que la l'ccherchc de la pierre philosophale a l'ail faire de grands progrès aux sciences naturelles.

11 y a une partie de l'histoire philosophique et politique de l'Allemagne que je ne comprends pas, probablement à cause de ma déplorable ignorance des choses allemandes. En France, durant tout le dix-huitième siècle, la [diilosophie proprement dite, la science théo-

A M. LE COMTE DE ClRCniRT. 187

rique, n marclié dans le même sens que les idées pratiques et les mœurs. Celles-ci tendaient à faire du nouveau, La théorie enseignait que la tradition n'avait nulle valeur, et que les choses anciennes étaient des vieilleries inutiles. En Allemagne, au contraire, si je ne me I rompe, les théories philosophiques et sociales marchaient au relours des actes et des mœurs ; elles se rattachaient à la tradition, et cherchaient dans le passé la raison du présent et la règle de l'avenir. Il me semble que jusqu'à nos jours le mouvement des penseurs et des philosojdies de race germanique a été dans ce sens. Or, cela pour moi est inconcevable. Je ne puis imaginer que les théories savantes d'un peuple soient à ce point différentes des pensées qui dirigent chaque jour sa conduite, surtout dans un pays comme l'Allemagne, où la théorie joue d'habitude un si grand rôle dans la production des faits. L'esprit révolutionnaire allemand a donc suivi une autre voie que le nôtre? Mais laquelle? Je voudrais bien qu'on pût m'éclairer sur ce point. Ne serait-ce pa9> que la seule différence entre les philosophes allemands et les nôtres a été celle-ci : des deux côtés on condamnait le présent ; mais les uns voulaient l'abolir pour adoptei' un plan nouveau ; les autres pour rebâtir sur d'anciens fondements?

Vous avez mieux à faire en ce moment que de jiensor à la philosophie et à vivre dans les siècles passés. Vous êtes dans le lieu du monde d'où l'on peut le mieux apercevoir et juger, non-seulement les affaires de l'Allemagne, mais le mouvement général des affaires de l'Eu-

188 CORRRSl'ONDANCE.

lopo'. Je suis bien curieux de savoir ce qu'il vous en semble. J'imagine que le tableau qui vous est ainsi offert ne diffère point de celui que vous présentait la France, ou n'en diffère que par des détails : une énervation à peu près complète de l'esprit public, une énergie nouvelle dans tous les gouvernements, beaucoup de prudence pourtant, une grande crainte de la guerre et un grand désir de s'accommoder de tout ce qui se fera en France, pourvu que cela soit possible.

J'ai quitté Paris il y a quinzejours, et j babite depuis ce temps le fond de cette province, où j'espère bien vous voir avant que l'été ne soit fini. Je jouis beaucoup de ma solitude, et n'y désire guère que le soleil qui, il est vrai, en est fort absent. Quoique j'eusse soin à.Paris de ne voir que les gens qui pensaient à peu près comme moi sur nos affaires, cependant je finissais par éprouver le besoin de vivre un peu seul. Pour les hommes qui ainsi que moi ont vécu longtemps dans l'action, il y a une sorte de sensation douloureuse à parler, même à l'unisson, lorsque la parole ne mène et ne peut mènera aucun acte. Le silence devient, au bout d'un certain temps, un soulagement nécessaire. Je voudrais faire mieux encore et pratiquer l'oubli; mais .•

Adieu, monsieur, écrivez-moi, je vous prie; venez me voir si vous avez quelques jours de libeité, et croyez aux sentiments de paifaite estime et de sincère affection que j'ai pour vous.

' M. (le Circolict l'bil ulurs à lloiilioiirff.

A M. DUFAUKE 189

A M. DUFALTiE.

Tucqiiovilli', -i juillut 18')-.

11 me semble, mon cher ami, que nous sommes morts tous les deux, tant nous sommes muets. Votre silence vient, je pense, de ce que, du fond d'une province où vous ne voyez presque personne et n'entendez aucun bruit du monde extérieur, vous ne vous trouvez rien à dire. Je suis dans une situation toute semblable. Cependant je veux vous écî-ire, ne fùl-cc qife pour vous dire que je pense toujours à vous avec une tendre amitié, et que je m'honorerai toujours des choses que nous avons faites ensemble dans la vie politique. Vous savez cela ; mais ce sont des choses qui, pour être connues, ne sont pas désagréables à entendre.

Je suis arrivé ici il y a près d'un mois; et quoique j'y aie vu le même monde qu'à l'ordinaire, je ne sais guère plus que vous, qui êtes à deux cents lieues, ce qui se passe au fond des cœurs. Je commence à croire qu'il ne s'y passe rien du tout, et que la vie politique et même toute vie intellectuelle y est pour le moment suspendue. Ce sont des esprits qui me paraissent se reposer dans le néant et ([ui s'y trouvent assez bien.

Ceux d'entre nous qui ne savent pas vivre seuls et tirer parti d'eux-mêmes sont bien h plaindre. Car pour des out-laifs comme nous, chercher la distraction il surtout son plaisir hors de soi est bien inutile. Je n'ai

pas heureusement celle lentalioii; el grâce au travail dont je vous ai confié le dessein et auquel je me suis mis avec une grande ardeur, je passe, au milieu de ma solitude, des jours heureux. Je n'aurais presque rien à désirer si de temps à autre j'y étais visité par des amis avec qui je pusse parler à cœur ouvert et me décharger, en le partageant, du poids des tristes pensées qui arrivent souvent, quoi que je fasse. Rivet, Vivien, Lanjuinais, Freslon, Beaumont el Corcelle m'ont promis de venir avant la fin de l'automne. Ils espèrent pouvoir le faire en septembre prochain. Combien vous me feriez plaisir, mon cher ami, si vous vouliez les imiter ! quels bons jours nous passerions ensemble! ! ! comme nous nous retremperions dans ce commerce d'amitié ! Est-ce que le cœur ne vous en dit pas? Dites-moi que vous acceptez et en tout cas écrivez-moi pour me donner de vos nouvelles, de celles de madame Dufaure et de celles de vos enfants. Ma femme veut que je la raj)pelle au souvenir de votre ménage, el moi je vous prie de compter toujours sur mes sentimcnis de vive amitié.

A MADAME LA COMTESSE DE CiRCOURT.

Tocquevilli<, ô juillol IS.'jt?.

.fe vous écris, madame, sans avoir aucune nouvelle quelconque à vous apprendre. Je vous écris uniquement pour oblenir une réponse el savoir ainsi de vous-même.

A MADAME LA COMTESSE DE CIRCOURT l!il

comment vous vous porlez, el, si la chose ne vous paraît pas trop indiscrète, ce que vous pensez. Quant à ce que vous faites en ce moment, je le sais sans que vous m'en disiez rien. Vous employez le meilleur goût du monde à orner encore un lieu que la nature a déjà fait charmant, et vous y réussissez merveilleusement; car à tant de mérites solides que vos amis vous connaissent, vous joignez une qualité dont tout le monde peut juger à la première vue, Tart de répandre une grâce particulière sur tous lés objets qui vous environnent et de transformer en une retraite délicieuse une maison de paysan, comme vous fîtes l'an dernier. Cette fois, vous avez un petit chtàteau h embellir, el je suppose que vous en ferez une habitation si agréable, que le voisin finira lui-même par avouer qu'il vaut mieux vivre là que dans un palais et au milieu des plantes qu'il fait venir des antipodes. Ce qui est non moins certain, c'est qu'il me tarde de vous y voir et d'aller jouir de vos travaux, de votre belle vue, et surtout de votre conversation, qui, ne vous en déplaise, vaut encore mieux que (outes les merveilles que vous avez créées ou que vous avez trouvées aux Bruyères.

J'ai reçu, avant de quitter Paris, une lettre Irès-inléressanle que m'a écrite d'Allemagne M. de Circourt. 11 me disait de lui répondre à Ilombourg vers le 20 juin. Je l'ai fail. Je n'ai plus depuis entendu parler de lui ; j'espère qu'il se porte bien.

Que vous dirai-je encore, madame? Je n'ai pas assez de vanité pour me figurer que ce que je pourrais vous

192 CORRESPONDANCli:,

dire de moi-même vous intéresserait, el je suis positivement sûr que tout ce que je pourrais vous raconter de mes voisins vous ennuierait. Vous êtes dans une })(»silion bien différente. Vous êtes toujours assurée de nie faire plaisir en me parlant de vous, et vous habitez auprès du grand foyer des nouvelles. Je suis sur que malgré la chaleur il y a encore beaucoup de gens d'esprit à Paris, et que votre séjour à la campagne ne les empêche pas de vous aller voir. Faites-moi un peu, je vous prie, madame, la grâce de me dire ce qui se passe dans le monde et surtout ce qu'on y dit ; songez que l'absence de passion politique et de liberté de presse a fait de la province un lieu où ne pénètre plus ni l'air, ni la lumière. C'était déjà une espèce de caveau; on vient d'en boucher la dernière lucarne. Ayez donc la charité de venir à mon secours.

Adieu, madame, croyez à mon vif et respectueux attachement.

Tocquevillo, 8 aoùl I8Ô2

J'ai reçu votre lettre, mon cher ami, au moment où j'attendais voire personne. Malgré le mérile de votre style, j'ai trouvé que l'un ne valait pas l'autre. Nous nous faisions un véritable plaisir de vous recevoir et nous avions poussé la plus grande partie de nos travaux

et ajourné quelques autres, de manière à ce que vous eussiez été moins inconfortablement que je ne l'avais cru dans le principe. Ma bibliothèque, transformée en salon, n'aurait déplu ni à madame Reeve, ni à vous; car l'un et l'autre vous aimez les choses de l'esprit, et vous vous y connaissez. Pour augmenter vos regrets, je vous dirai que vous seriez tombés ici au milieu d'un atelier littéraire en pleine activité. M. Ampère, que vous connaissez au moins de nom, travaille à rédiger le voyage qu'il vient de faire aux États-Unis; il occupe le haut d'une tour, et moi de mon côté je griffonne au-dessous de lui, au premier élage. De temps en temps on se réunit dans la bibliothèque, et en présence de madame de Tocqueville, qui fait seule l'assemblée, on se lit mutuellement ce qu'on a fait, on commente, on critique, on loue, et le temps passe agréablement. Peut-être quelques jours de cette vie ne vous auraient-ils pas fait peur. Je crois que les récits vifs, simples et- spirituels d'Ampère vous auraient amusé.

Nous venons d'avoir l'élection de nos conseillers-généraux. J'ai refusé d'être élu dans le canton que je représentais précédemment. J'ai du reste eu plus de peine et fait plus d'efforts et plus de démarches pour nr empêcher d'être élu, que je n'en fis jamais pour me faire élire. Mon voisin Daru a agi de même.

Adieu, donnez-moi de vos nouvelles, assurez madame Reeve de tous nos regrets, et portez-lui nos instances j)Our l'an prochain. Vous retrouverez alors Toccjueville, mais peut-être pas Ampère. Mille amitiés de cœiii-.

194 COKUESI'UMiA.NCK.

A MADAME LA (JiMTESSK DE CIUIOLKT.

Tocqucvillc. 18 tiupU'iiibrc 18Ô-2.

Je no sais, madame, comment j'ai pu faire pour rester deux mois sans vous écrire après la lettre si aimable que vous avez bien voulu m'adresser, et qui m'a causé autant de plaisir qu'elle m'a fait naître de reconnaissance. Je ne puis vous donner pour excuse mes paperasses, car j'ai aussi peu écrit que lu depuis plusieurs semaines; mon temps s'est dépensé en si petite monnaie qu'on peut dire que c'est argent perdu. Vous devez déjà savoir par votre propre expérience, et vous saurez mieux encore avec le temps, que la seule manière de vivre avec liberté et loisir à la campagne est de n'y pas vivre chez soi. Là, les soins domestiques, les affaires locales, suffisent seuls pour remplir la journée; on arrive au soir sans s'être reposé et sans avoir rien fait. C'est ce qui autrefois m'avait fait adopter cette maxime assez peu admise que le seul temps où il soit parfaitement agréable d'habiter la campagne est le cœur de l'hiver. Alors les travaux cessent, les petites affaires s'arrêtent, on rentre en possession de soi-même. Triste possession, dit(îs-vous? Ceci est affaire de comparaison. Il y a des compagnies que j'aime bien mieux que la solitude, mais je ne dirai pas qu'il y en ail beaucoup; et leur nombre me semble dimiiuR')', au lieu d'augmenter tous les jours.

Vous me demande/, madame, d'une manière si aima-

blu, cl je me permeltrai même de dire si amicale, compte de mes travaux, que je voudrais bien pouvoir vous faire une réponse catégorique. Malheureusement, pour pouvoir vous dire précisément ce que je fais, il faudrait le savoir moi-même et je l'ignore aussi. Je cheiche ma voie sans l'avoir encore trouvée. Je crois qu'il y aura beaucoup à dire sur le grand mouvement de la révolution française, ce qui l'a produit, sur quelle pente il a eu lieu, où il nous conduit. Je pense qu'on est mieux placé aujourd'hui qu'il y a vingt ans pour apprécier dans son ensemble ce vaste objet, le mesurer, le juger. Nous sommes assez près de lui pour le bien voir et pour comprendre, par une sorte de contre-coup intérieur qui se fait sentir encore dans nos esprits et dans nos cœurs, les pensées et les sentiments qui ont rempli le cœur et l'esprit de ceux qui ont jeté le monde dans celte terrible aventure; assez loin d'eux cependant pour qu'il ne soit pas impossible d'apprécier leurs actes et de découvrir la réalité de leur œuvre. C'est à. ce travail que je voudrais me livrer : mais je ne sais encore par quel côté le prendre, ni comment me diriger dans cet océan de la révolution française. J'étudie, j'essaye, je tache de serrer les faits de plus près qu'on ne me semble l'avoir entrepris jusqu'ici, afin d'en extraire les vérités générales qu'ils contiennent. Je ne me suis pas encore arrêté à un })lan, et n'ai encore rien écrit que je puisse appeler le commencement d'un livre. Les distractions dont je me })laignais tout à Theure y sont pour quelque chose; le manque de livres eldedociimcnls en est la principale cause. Aui^si vais-je d'ici à quin/.e

jours revenir à Paris cl me rapprocher des archives et des bibliothèques. Je compte plus que jamais réaliser mon plan d'habiter, non Paris, mais ses environs. Ces! là que ma lliéorie des avantages de la campagne quand on n'est pas chez soi, et de la supériorité de l'hiver sur l'été, se réalisera pleinement. Je compte durant les six mois qui vont s'écouler, faire un très-grand effort et voir ainsi si je puis tirer quelque chose de moi-même.

Le mois prochain ne se passera pas, madame, sans que j'aille vous chercher, si vous le permettez, aux Bruyères. Je n'ai pas besoin de vous dire tout le plaisir que j'aurai à vous revoir et à causer avec vous. Croyez, je vous prie, à mon impatience d'en être là et agréez de nouveau la vive expression de mon respectueux attachement.

Ne m'oubliez pas près de M. de Circourt,

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