A M. GROTE, ESC
lentement, ayant été malade pendant près d'un mois, et Irès-occupé tont le reste du temps. J'ai pu cependant trouver le loisir de lire votre cinquième volume qui me paraît digne de ceux qui l'ont piécédé. C'est assez vous dire que sa lecture m'a vivement intéressé, et je dirais même amusé, si ce mot convenait à une œuvre si grave et si travaillée. En fait, l'impression que me cause votre livre est toujours la même. J'éprouve en le lisant un plaisir sérieux et savant que me cause le tableau de cette illustre et antique société grecque vue à la lueur de l'esprit et de l'expérience modernes. Je connaissais le monument, et pourtant je suis frappé de son nouvel aspect. Il me semble revoir en plein jour un objet que je n'avais aperçu que la nuit. Recevez donc de nouveau non-seulement mes remercîments, mais mes sincères lélicitalions.
Je vois que nos affaires vous préoccupent. Ce qui s'est passé en France depuis un an mérite, en effet, au plus haut point d'attirer l'attention d'un esprit aussi élevé et aussi méditatif que le vôtre. Rien ne doit paraître plus singulier à l'étranger qui voit les effets sans pouvoir découvrir les causes. Rien de plus simple et de plus naturel cependant pour celui qui est sur les lieux et qui a suivi l'enchaînement nécessaire des faits. . . .
.... Quoi qu'il en soit, la nation ne voulait point de révolution. Elle voulait encore moins la républi(jue; car bien qu'il n'y ait pas en France le moindre attach'.;inent pour une race royale, il s'y est établi une 0})inion
144 CORRESl'O.NDANCE.
presque universelle que la royaulé est une institution nécessaire. La nation ne voulait donc ni la révolution ni la république. Si elle s'est laissé imposer l'une et l'autre, cela est venu de deux causes : du fait que Paris, devenu depuis cinquante ans la première ville manufacturière de France, a pu fournir à un jour donné une armée d'ouvriers au parti républicain, et de cet autre fait né de la centralisation administrative, que Paris, quel que soit celui qui parle en son nom, exerce une sorte de dictature sur le reste du pays. Ces deux faits rapprochés l'un de l'autre expliquent la catastrophe de février 1848. Toute l'année qui vient de s'écouler n'a été qu un long et laborieux effort de la nation pour se remettre en possession d'elle-même, et reprendre, par les armes pacifiques et légales que le suffrage universel lui livrait, ce qui lui avait été enlevé par le coup de main de février. On parle de la mobilité du peuple français. Il est très-mobile, sans doute; mais à mon avis il ne l'a jamais été moins que depuis un an. Il y a au contraire, jusqu'à présent, une suite singulière dans ses actes. Au mois de mars dernier, il s'est levé en masse pour aller aux élections, et il a nommé, malgré toutes les tentatives d'intimidation qu'on faisait alors, une assemblée qui, tout en voulant la république, était très-antianarcliique et antirévolutionnaire. Au mois de juin, il a pris les armes pour accourir sur Paris et y empêcher une révolution nouvelle plus terrible que la jtremière. En décembre enfin, il a choisi comme symbole un nom qui signifiait letoui" à la l'orme monarchique ou du
A M. GROTE, ESQ. 145 moins à un gouvernement régulier et fort. J'ai vivement, pour ma part, regretté ce dernier acte qui faisait dépasser le but raisonnable : je ne m'y suis pas associé. J'ai refusé de conserver la mission diplomatique de Bruxelles. Mais je dois reconnaître que la nation, en agissant comme elle l'a fait le 10 décembre, n'était point inconséquente avec elle-même. Elle a agi avec un emportement dangereux, mais dans le même sens qu'elle avait agi en mars et en juin, et de plus, chaque jour dans les actes de détail
Maintenant que va-t-il arriver? Je serais bien fou de vouloir le prédire.
Quoi qu'il arrive, on ne saurait faire désormais que nous soyons replacés dans la situation où nous nous trouvions avant février. Beaucoup le rêvent. Mais ce sont des insensés. Ils croient qu'il suffira d'arracher en quelque sorte une page de notre histoire, pour continuer la lecture du livre commencé. Je n'en crois rien. Celle révolution a laissé, de plusieurs côtés différents, de profondes traces qui ne seront pas effacées
Je finis en vous priant de faire agréer à madame Grote les témoignages de notre vive et sincèi*e amitié, et de vouloir bien les recevoir pour vous-même.
146 CORRESPOIS'DANCli.