‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 28 sur 67 · A M. LE DARON DE BUNSEN · texte numérisé non relu

A M. LE DARON DE BUNSEN

en pensant que je ne l'ai adoptée que par l'idée qu'on m'a donnée de voire bienveillance et par suite de la haute opinion que j'ai conçue de votre mérite.

Devenu complètement étranger aux affaires publiques dans mon pays et très-résolu d'y rester étranger, j'ai repris des travaux qui me procurent plus de satisfaction que ne m'en a jamais donné la politique. Je m'applique en ce moment à étudier les circonstances qui ontaccomj)agné les débuis de nos révolutions, ou plulôt de noire révolution, car il n'y en a qu'une, qui dure encore et n'est pas près de finir. Je cljcrche à me replacer à l'époque de sa naissance et à me faire une idée claire des premières impressions, des premières pensées, suggérées aux étrangers par la vue encore indistincte de ce grand mouvement. Je voudrais retrouver la trace des différents jugements qu'en portèrent au dehors, durant les années 1787, 88, 89, 90, 91 et 9*2, les hommes considérables du temps, les écrivains, les hommes d'Etat, les princes; ce qu'ils en imaginèrent d'avance, ce qu'ils en conclurent ou crurent pouvoir en conclure pour leur propre pays; l'influence qu ils lui supposèrent sur la marche générale des affaires de l'Europe, le parti qu'ils crurent qu'on pouvait en tirer. Malheureusement, et à mon grand regret, je ne connais pas l'Allemagne. J'ai vécu jusqu'ici presque exclusivement dans le monde anglais. J'imagine que depuis soixante ans on doit avoir publié, parmi les Allemands, des Mémoires, des recueils de lettres ou de pièces (li])lomatiques, qui mettent ce que je cherche au grand jour. Je ne les connais pa«!, et ne j)iiis

par conséqiienl me les procurer. La révolulion françaisp a dû d'ailleurs donner naissance, à son début, soit directement, soit occasionnellement, à des écrits où se reflèlent naturellement les impressions de tous. Ma demiignorance de l'allemand et mon ignorance presque complète (mais heureusement non incurable) de l'Allemagne me privent de ces notions nécessaires. Dans cette extrémité, j'ai songé à m'adresser à vous, monsieur; j'ai pensé que nul ne serait plus en état que vous de m'éclairer, et mieux disposé par une naturelle bienveillance à le faire. Je me suis donc décidé à vous écrire; si les documents dont je parle n'existent pas, j'aurai du moins tiré de la tentative que je fais en ce moment l'avantage d'entrer en rapport avec vous, ce que je souhaitais depuis longtemps.

Veuillez agréer, monsieur, avec mes excuses, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

Toi(|iiovil|i', ninr'^ M'Ct.

J'ai reçu, mon cher ami, votre intéressante lettre. Je ne reprendrai pas au long le sujet que vous traitez. Je reconnais qu'on est toujours mal placé pour juger ce qui convient à Tinlérèl et à l'Iionneiir d'un peuple étranger; que ce sont là des (pieslions ddul le]>euple lui-même

A HKMiY REEVI-, ESO. um

esf le seul juge; qu'il y a toujours quelque ridicule en matière de vie publique, comme de vie privée, à vouloir conseiller le voisin, et qu'il en est ainsi siuHout pour nous autres Français, auxquels on peut toujours si facilement répondre, quand ils s'occupent des infirmités des autres : Médecin, guéris-toi toi-même. Je ne ferai donc que quelques observations explicatives :

1" Je n'ai jamais dit, ni voulu dire, que l'Angleterre eût abandonné le grand rôle de principal représentant de la liberlé régulière en Europe. J'ai recherché seulement ce qui me paraissait devoir lui arriver, si elle l'abandonnait. Non-seulement je ne pense pas (pi'elle l'abandonne entièrement, mais je ne crois pas qu'elle piiî Tabandonner. Ses lois, ses mœurs, ses idées seront toujours plus fortes en celte malièie que sa politique, et si jamais elle voulait oublier qu'elle est le champion de la cause libérale, les rancunes et les craintes de tous les despotes du conlinent la forceraient bien à s'en souvenir.

2" J'ai dit que si l'Angleterre abandonnait ce grand rôle, elle se retirerait, par le fait, des affaires du continent; je n'ai pas dit des affaires du monde. Ainsi restreinte, je crois ma pensée juste, et la comparaison .que j'ai faite de l'époque^ actuelle avec celle de la réforme, très-exacte. Aujourd'hui, comme alors, l'Europe est divisée, plus encore par des principes que jiar des intérêls. Devenue neutre el ijidifférenle dans les queslions de principes, l'Angleteire se relire des luttes- intérieures du contincul et se répand au loin, comme vous le dites vous-uièuu'. (l'esl ce (jue j'appelais quiller le plus grand

Ilu'àtro dos affaires humaines; car, après tout, co thérilre n'est pointa Sydney, il n'est pas même à Wasiiington, il est encore dans notre vieille Europe. Remarquez que je n'ai parlé que de l'Angleterre et non de la race anglaise. Oui ne sait aujourd'hui que la Providence a prononcé, et que l'avenir du monde n'appartient qu'à deux races, la race slave et la race anglaise 1

5° Aussi je n'ai point dit qu'à mon sens l'Angleterre dût prendre le rôle de principal représentant des idées libérales en Europe. J'ai seulement dit qu'à mon avis elle ne devait pas le quitter, ce qui me paraît très-différent. Les peuples, comme les individus qui se respectent, engagent l'avenir par le passé. Vous avez été pendant un grand nombre d'années les champions de la liberté; vous avez embrassé sa cause quand elle était forte; je crois qu'il y aurait quelque diminution pour vous à l'abandonner quand elle est faible. Il aurait mieux valu ne jamais vous occuper d'elle.

Ceci dit, permettez-moi, mon cher ami, de laisser le sujet drop\ Comme je l'ai dit en commençant, on ne connaît jamais complètement que son pays, et surtout on n'a le droit d'exprimer une opinion sur ce qui convient à l'intérêt ou à l'honneur national, que quand on parle de son pays. Aussi ce que j'ai dit du vôti'e n'a été qu'en passant et dans la liberté d'une conversation intime.

Adieu ; mes souvenirs à madame Reeve, et à vousmille amitiés.

* De ijuitier ce f^iijel.

A GUSTAVE DK BRAUMONT. 201

A (ilSTAVR DE REAUMONT.

Pnris, T> mnrs 18,'),".

.... Go qui se passe en Orient est une nouvelle et probablement une des dernières phases de la vie de l'empire turc... Ce que cette affaire et bien d'autres mettent en relief, c'est le changement graduel mais continu du tempérament anglais, devenant chaque jour plus pacifique, moins irritable, moins fier qu'il ne s'est moniré à aucune époque de l'histoire moderne. Ceci, à bien voir, n'est que l'appendice de la grande révolution qui s'opère là lentement, mais aussi irrésistiblement qu'ailleurs : la prédominance des classes bourgeoises et de l'élément industriel sur les classes aristocratiques et sur la propriété foncière. Est-ce un bien? est-ce un mal? Vos petits-enfants discuteront celte question. Une société plus calme et plus terne, plus tranquille et moins héroïque : tel sera sans doute le spectacle que ceux qui nous suivront auront sous les yeux, sans être peut-être capables de remarquer ce qu'il a de nouveau. Car il faut se trouver au point de partage comme nous le sommes pour apercevoir distinctement les deux routes.

Ma santé semble graduellement se raffermir ; je recommence à travailler très-activement, mais sans rien |)roduire encore. Je suis perdu dans un océan de recherches, au milieu desquelles la fatigue et le découragement viennent parfois me saisir. Ce n'est jias seule-

202 CORRESPONDAiNCK.

ment \c découragement de moi-même, mais des hommes, à la vue chaque jour plus claire, du pclil nombre de choses que nous savons, de leur incertitude, de leur répétition incessante dans des mots nouveaux depuis trois mille ans, enfin de l'insignifiance de notre espèce, de notre monde, de notre destinée, de ce que nous appelons nos grandes révolutions, et de nos grandes affaires... Il faut travailler pourtant; car c'est la seule ressource qui nous reste pour oublier ce qu'il y a de triste à survivre à l'empire de ses idées, et à se trouver plus dé|)a.ysé dans son propre pays (juon ne le serait chez les étrangers

A M. LE r.ARON DK P.UNSEN.

P;iris, 25 mai I8r)r..

Monsieur, j'aurais du répondre sur-le-champ, et par l'entremise de notre ami commun Heeve, à la lettre (pie vous m'avez écrite ce mois dernier, et je voulais le faire ; mais ma sant('', (|ui était fort mauvaise alors, m'en a emp«îché. Depuis j ai attendu une occasion, et je profite aujourd'hui de celle que m'offre M. Senior. Il me lardait de ])Ouvoir vous remercier du livre que vous avez bien voidii m'envoyer. .le n'ai jias encore pu le lii'c, dc^iraul faire aupuravant en allemand le*^

A M LK BARON DK RUNSEN. 205

j)rogrès qui me permettraient de goûter celle lecliire comme elle mérite de l'être. J'avais hâte également de vous témoigner combien je vous dois de reconnaissance pour la lettre si intéressante que vous m'avez écrite. Le jugement que vous portez sur mes écrits a un prix infini à mes yeux. Je le regarde comme une des plus grandes récompenses que je })uisse recevoir pour les efforts suivis que j'ai faits dans l'intérêt de la vérité. J'ai été touché aussi du désir que vous voulez bien m'exprimer, de me voir. Il y a bien longtemps que j'ai moi-même la grande envie de vous rencontrer. J'ignore quand je pourrai me ])rocurer ce plaisir, car vous ne quittez pas l'Angleterre, et il n'y a pas d'apparence que je fasse aucun voyage celte année ; ma santé et mon esprit ont également besoin de repos et même de solitude. Treize années de vie publique, quatre ans de révolutions, et, plus que tout cela, la tristesse que me causent la vue de mon pays et les prévisions de son avenir, ont ('branlé ma constitution. Le travail dans la retraite peut seul remellre mon corps et mon àme dans l'étal d'équilibre que je souhaite ; aussi est-ce avec bonheur que je quitte Paris dans quelques jours pour me retirer à la campagne. Parmi les études que je vais y poursuivre se trouve celle de la langue allemande. Je veux, dans un an, être en état de bien comprendre cette langue et de pouvoir aller parcourii' avec IVuil l'Allemagne. S'il était saoo de parler de ses projets à un an de distance, je dirais (pie mon dessein lr('s-ariêté est de me ivndre l'aniK'e j)rocbaine dans cette Allemagne (pii m'a liai-

jours intéressé, mais quo jo n'ai jamiiis voulu jusqu'ici visiter, convaincu qu'on ne voit aven agrément et avec fruit que les peuples dont on connaît l'idiome. Je lâcherai de vous voir et de causer avec vous avant d'entreprendre ce voyage, et, si je puis le faire, j'espère que vous me permettrez au moins de vous écrire et de ne point terminer ici une correspondance à laquelle j'attache beaucoup de j)rix.

Veuillez, monsieur, agréer avec mes remercîmenls l'expression de tous mes sentiments de haute considération et d'amitié.

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