‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 29 sur 67 · A W. R. GREG, ESO · texte numérisé non relu

A W. R. GREG, ESO

l'aii?. iT> niai 1855.

Je ne veux pas attendre, monsieur, l'arrivée du livre que vous promettez-, pour vous remercier d'avoir pensé à moi en me l'envoyant. Je ne doute point que sa lecture ne m'instruise el ne m'intéresse. Je n'ai jamais rien lu de vous, mais j'ai souvent entendu parler de ce que vous avez écrit, et ce qu'on m'en a dit donne d'avance beaucoup de j)rix à mes yeux à l'ouvrage que j'attends.

^ Voir la Notice, \\u<^g 105, lomc V.

* Inliliilé : Essmjs on polilical and social Scientr, 2 vol. M. W. H. Civg avait di'-jà inihliô, en 1S.M, im livre avant pour titre : TIte crced of Christendûni. Depuis, il a l'ail iiaraitrc, en jSôo, Je crois, deux ou trois hi'ocliures reuiar(|uaiiles sur la fonue aduiiiiisliative. On a^snie i|iril rst le i)rinci|iol rédacteur du National licvicw.

A W. K. GUKi;, liSo. 205

Je me plains, monsieur, de vous avoir si peu vu, el de m'êtrc trouvé dans un éjat de santé qui ne m'a pas permis de vous recevoir comme je l'aurais voulu. J'aurais un véritable plaisir, d'après ce que j'ai vu de vous, d'en voir davantage. J'espère être plus heureux au premier voyage que vous ferez ici. Nous causerons un peu plus longuement, si cela vous est agréable. Vous m'apprendrez beaucoup de choses que j'ignore encore sur votre pays, et je vous parlerai du mien avec plus de détails et d'ordre que je n'ai pu le faire. La seule chose que je veux vous en dire aujourd'hui, c'est que, de tous les pays du monde, c'est celui où il est le plus dangereux de porter un jugement en se fondant sur ce qui arrive ailleurs et même sur les notions générales qu'on a' des hommes. Il y a dans nos qualités et nos défauts quelque chose de si particulier, de si singulier, de si inattendu, qua les Français y sont sans cesse surpris eux-mêmes, et que les étrangers ont une-peine infinie à y rien comprendre.

Adieu, monsieur, ne m'oubliez pas à votre premier voyage et croyez que quand je dis que je souhaite vous revoir, ce n'est point un vain compliment, mais l'expression d'un désir sincère.

20;i (;oi;ni:si'n.\iiA.M;i;.

A M IIîKSLON

ANCIEN >11.M:^^I. L DE l' I > s T P. t C T I O N l'IBLIOLt

Saint-Cyr. \nr< Toiii>, !• juin 18").".

Je VOUS aurais rciuiTcic plus loi, mou cher ami, du plaisir que uie procure votre correspondauce et de la preuve d'amilié que vous me donnez en la continuani, si d'une part j'avais eu de mon côté quelque chose à vous dire qui méritât d'être dit, et si de l'autre le temps ne m'avait manqué. Ce mol vous étonne. Il n'y en a pas de plus juste cependant. Apprenez que le lem])s me manque. Je combine, comme à l'époque où j'étais ministre, l'emploi de ma journée de manière à pouvoir y faire entrer tout ce que j'ai à faire, et j'y réussis h grand' peine. J'ai trouvé à Tours non pas un rare trésor, mais un dépôt précieux pour ce que j'ai entrepris de faire (je crois du reste qu'on ferait la même découverte dans toutes les archives des préfectures qui ont été le siège des anciennes généralités). C'est un ensemble de pièces (jui donnent à celui qui s'y applique une notion fort claire de la manière dont se conduisaient les différents genres d'affaires dont la réunion formait Tadminislration publique, et même de ceux qui les condiiisaienl el de ceux qui y élaicnt intéressés. Cette étude est (rès-curicuse. Moi seul, je crois, aurai eu le courage de Tcntreprendre et 1 1 patience de la mener à fin. 11 y a énor-

A M. l'l!ESLU>. ^207

iiicment do pouï-sièrc inulilc à avaler. Ce qui j)Oul <e digérer ifcsl pas même de nature à paraître avec quelque étendue dans l'ouvrage que je médite; caria composition d'un livre est comme celle d'un tableau. L'important n'est pas la perfection (ju'on pourrait donner à une partie, mais le rapport exact de toutes les parties, d'où naît l'effet général. Ce serait une grande faute que de ju'altaclier à peindre l'ancien régime. Mais je suis obligé de le connaître à fond, pour reproduire, sans dessiner au liasard, ses traits principaux; surtout pour être en état de juger et d'indi({uer en quoi il a influé sui' la révolution même qui Fa détruit. Je crois donc que ce que je fais ne sera pas du temps })erdu, ce que je suis quel- (juefois tenté de penser en voyant les jours qui se succèdent, et le temps qui s'écoule sans produire autre cbose qu'une montagne de notes, d'où il ne sortira finalement qu'un petit chapitre de trente pages.

En tous cas cette étude a, pour le moment, l'immense avantage de m'absorber presque entièrement. J'y ai Joint, pour mieux atteindre ce résultat, l'étude de l'allemand et beaucoup de lectures qui se rap})ortenl de loin à mon sujet. Je suis parvenu ainsi à me sortir de moi-même, qui étais un bien mauvais gîte. Mais j'ai beau faire, je ne ])uis m'empêcher d'entendre, même au milieu de mes travaux, le retentissement sourd des événements contcm])orains. J'arrive à être tranquille, mais non pas gai. Je vois que c'est là le maximum de ce à quoi je puis prétendre^ cl qu'il faut m'en contenter.

208 'CORRESPO.NDANCI

A .N. W. SEMOH, ESO.

Sainl-Cyr, \m'^ Tours, 2 juillcl 18.")ri.

J'ai, suivant votre conseil, mon cher Senior, lu ou plutôt relu Biackstone. (Je l'avais déjà étudié il y a vingt ans.) Quant à l'impression qu'il m'a laissée, elle a été la même aux deux époques. Aujourd'hui, comme alors, je me suis permis de le juger (si on peut dire cela sans blasphème) un assez pauvre génie, sans liberté d'espril, sans véritable étendue de jugement ; un commentalciw et un léghle en un mot, et non ce que nous entendons parles mois jurisconsulte ei pub liciste. Il a, de plus, à un degré quelquefois plaisant, la manie de trouver tout admirable dans l'antiquité et d'en faire venir tout ce qu'il trouve bon de son temps. Je suis porté à croire que s'il avait eu à écrire sur les productions agricoles de l'Angleterre, au lieu de s'occuper des institutions de celle-ci, il aurait trouvé que la bière pouvait bien dans l'origine être provenue du raisin, et qu'en remontant aux sources vénérables de l'antiquité, on découvre que le houblon vient de la vigne ; produit un j)eu dégénéré, il est vrai, de la sagesse des ancêtres, mais encore respectable. On ne saurait voir un excès plus opposé à celui dans lequel tombaient à la même époijue ses contemporains de France, auxquels il suffisait qu'une chose lût ancienne pour qu'elle parût mauvaise. Mais laissons

là Blackslone; venons, enfin, à ce que je veux vous dire :

En comparant les institutions féodales de l'Angleterre dans les temps qui ont immédiatement suivi la conquête avec les institutions féodales de France, on ne trouve pas seulement de l'analogie, mais une parfaite ressemblance, beaucoup plus grande même que ne semble le croire ou que ne trouve bon de le dire Blackstone. En réalité, le système dans les deux pays est identique. Maintenant, en France et sur tout le confinent de l'Europe, il est sorti de ce système une caste. En Angleterre, il en est sorti une aristocratie. Pourquoi le gentleman, qui était et qui reste chez nous un produit du sang seulement, est-il devenu chez vous un produit de l'éducation et de la situation sociale, indépendamment de sa naissance ; à ce point que, dans les deux pays, le même mot sans changer d'aspect a changé entièrement de sens? A quel moment celte révolution s'est-elle opérée? comment? par quelles transitions? est-ce qu'on n'a jamais publié en Angleterre de livres sur ce sujet ? est-ce que vos grands écrivains, soit philosophes, soit politiques, soit historiens, ne se sont pas occupés de ce fait si caractéristique et si fécond, pour tâcher de s'en rendre conqDte et de découvrir comment il s'était produit? Si j'avais l'honneur de connaître personnellement M. Macaulay, je me permettrais de lui écrire pour lui poser ces questions. Dans l'admirable Histoire qu'il publie en ce mcmenl, il fait allusion au fait dont je parle, mais il ne cherche pas à l'expliquer. 11 n'y en a cepeiidanl pas,

Page 1