‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 6 sur 67 · AU BARON DE TOGQUEVILLE · texte numérisé non relu

AU BARON DE TOGQUEVILLE

l'ordre légal, je ne pense pas que le ministère puisse tenir ; personne ne le soutient avec ardeur. Tout le monde et lui-môme croit à son instabilité. Le chef est un honnête homme, présomptueux et médiocre, qui n'ins])ire de confiance à personne. Les royalistes sont incertains, divisés, sans enthousiasme, et, qui pis est, sans grande terreur de l'avenir, parce qu'ils pensent qu'on n'en veut qu'à la maison de Bourbon et non à la royauté ellemême, et qu'une révolution se ferait sans trouble. Ainsi donc, en suivant le cours des choses tel que l'a tracé la charte, il est très-peu probable que le ministère actuel puisse se soutenir. Si le roi l'abandonne, il s'ensuivra une réaction, et le pouvoir royal sera bien bas.

Cependant c'est encore là le parti le plus sûr; car se mettre au-dessus de la charte, c'est vouloir infailliblement se faire précipiter du trône. Telle est du moins ma conviction. En effet, mon cher ami, envisageons un peu de sang-froid le dédale dans lequel on se jetterait en laissant de côté la loi. Où serait le point d'appui? Certes ce n'est pas dans l'opinion publique. Il n'y a presque pas de gens qui approuvassent la mesure. On peut dire qu'elle réunirait à peu près toute la nation contre celui qui la tenterait. Serait-ce sur les tribunaux? Mais le jour où le roi régnerait par ordonnances, les tribunaux refuseraient de les appliquer. Je les connais assez pour pouvoir en répondre. Il faudrait donc créer des commissions, s'enfoncer de plus en plus dans l'illégal, régner par la force militaire, avoir sans cesse les soldats sur pied. Mais est-on sur que le métier leur plût longtemps?

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