‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 7 sur 67 · VI · texte numérisé non relu

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El puis, c'est là la raison dcterminanle : un roi do soixante-douze ans, Charles X, avec la facilité et l'extrême bonté de son caractère, est-il homme à envisager de sang-froid de pareilles conséquences, à suivre avec fermeté un senîblaLle plan? trouverait-il même ])armi tous les braves gens qui parlent si haut autour de lui un homme assez audacieux pour lui servir de ministre ou assez habile pour le conduire? Qu'arriverait-il donc d'un déploiement de forces? Peut-être le renvoi de la maison régnante, et à coup sûr un extrême affaiblissesement du pouvoir royal qui se serait inutilement compromis. Personne ne veut le règne des ordonnances en France ; il faut bien partir de là. Ce n'est l'inlérôt de personne. Les corps judiciaires y perdraient leur importance, les pairs leur rang, la plupart des hojumes de talent leurs espérances, les classes inférieures leur garantie, le plus grand nombre des officiers leurs chances d'avancement. Que faire contre une })areille masse de volontés?

Je n'ai aucune nouvelle particulière à le donner. L'expédition d'Alger doit avoir mis à la voile. Je suis mortellement inquiet pour Louis de Kergorlay; il m'a mandé sous le secret qu'il était désigné pour descendre le premier à terre avec une petite batterie porlalive qui doit commencer le feu bien avant la grosse arlillerie et protéger la descente.

A GUSTAVE DE BEAUMOM. 19

Versailles, 8 mai 1830.

Je commence cette lettre à Versailles, mon cher ami , mais je la finirai à Paris : car j'y vais d'ici à une demihem'e. Cependant je ne veux point perdre de temps pour répondre à la longue et bonne lettre que j'ai reçue hier.

Vous êtes un étrange homme, mon cher ami, pour manier à votre guise le cœur des gens. Votre lettre m'a remonte à peu près sur ma bête, c'est-à-dire m'a remis dans le même état à peu près où j'étais précédemment, ni plus content ni plus inquiet que dans l'habitude de la vie. Le fait est que vous êtes le seul homme au monde sur le jugement duquel je puisse m'appuyer avec confiance. Kergorlay serait bien en état de juger; mais il n'est pas du métier. Vous seul avez la capacité d'esprit et de position. Quand j'y réfléchis, mon cher ami, je pense que c'est un bonheur dont nous ne sommes pas assez reconnaissants, que celui de nous être accrochés ainsi au milieu de la foule. C'est surtout henreux pour moi, non que je prétende faire ici de la modestie hors de propos et dire que je vaux moins que vous, bien que je le pense à plusieurs égards; mais j'entends seulement que vous aviez plus de chances d'être apprécié et lencontré que moi dont le caractère est extérieurement glacial et peu entrant. Vous avez déjà trouvé de bons amis;

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tôt OU tard vous auriez trouvé un homme qui vous eût aimé comme moi. Mais })armi les âmes circonspecles qui habitent les robes nouées, je ne sais où j'aurais trouvé un second vous^ si je ne vous avais pas rencontre sur mon chemin. Quoi qu'il en soit de ce qui pouvait nous arriver, la chose est laite, nous voilà liés, et ça m'a bien l'air d être pour la vie. Les mêmes éludes, les mêmes projets, les mêmes lieux nous rassemblent et peuvent nous rassembler pendant tout le cours de notre existence. Quelle fortune rare et inappréciable! Chacun de nous trouve en l'autre l'homme le plus à même de lui donner des conseils et le plus décidé à ne pas les lui épargner! Croyez-moi, plus nous irons, plus nous verrons que nous ne pouvons compter entendre le langage de la vérité qu'entre nous. Rien n'est plus rare que de rencontrer un homme qui puisse la dire : rien n'est plus rare non plus que d'en rencontrer un qui veuille la dire. Quant à celui qui le peut et le veut, où est-il? Pour moi, je m'efl'raye souvent en voyant à quel point je deviens méfiant. Il n'y a presque pas de louanges dont je ne me défie; le plus souvent même je parviens à expliquer défavorablement des avis sévères. 11 n'y a que vous sur lequel je compte entièrement.

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