A M. LE BARON DE BUNSEN, A CANNES
Cannes, 6 mars 1859.
Très-cher monsieur de Bunsen, j'ai oublié que j'avais samedi un rendez-vous qui me rendrait impossible de nous voir. Ne pourriez-vous ])as remettre notre rendezvous à lundi ou mardi? Je l'espère. Si vous ne le pouviez pas, j'aimerais mieux renvoyer à un autre jour la personne qui doit venir samedi, tant j'attache de prix à des entretiens qui, comme je le disais hier, après votre dé[)art, à madame de Tocqueville, font à mon esprit plus de l)ien que tous les soins du docteur Sève n'en peuvent lairc à mon corps. Ne vous dérangez pas pour me répondre par écrit. Un mot dit à mon domestique suffira. Mille amitiés de cœur.
Cannes, 10 mais 1859.
J'ai reçu hier votre lettre de Cannes, mon cher ami, et elle m'a fait non-seulement du plaisir, mais du bien. Vous m'y dites sur les affaires publiques des choses qui m'ont vivement intéressé. Mais ce qui m'aide, si je puis ainsi parler, en recevant vos lettres, à respirer, c'est le
souffle de grandeur morale qui, à voire insu même, les remplit. Vous appartenez, et je me permets de dire, nous appartenons à une famille intellectuelle et morale qui disparaît. Que je suis heureux quand je rencontre encore un de ses membres ! J'ai voulu vous dire cela sur-le-champ parce que j'en suis plein. Je répète que des lettres comme vous m'en avez souvent écrit depuis quelque temps me font du bien.
Quant à mon corps, on prétend que les choses marchent toujours de mieux en mieux. Les forces soni, en grande partie revenues, puisque je marche une heure de suite, et, en comptant mes différentes sorties, plusieurs heures dans la journée sans fatigue. Mais laissons là les détails, et qu'il vous suffise de savoir que je marche aussi vite que possible vers un rétablissement complet. J'ajoute tristement qu'avec celte singulière maladie, on n'est jamais sûr de rien, tant qu'il reste quelque chose, et qu'un accident peut tout à coup me faire reculer de deux ou trois semaines.
Adieu, mon cher ami, cette lettre n'est qu'un court remerciement pour la vôtre, et en général pour la chaude sympathie qu'on aperçoit sous le calme habituel de votre style. Parlez de moi à Dufaure, qui sournoisement m'a donné foutes sortes de preuves d'amitié depuis trois mois, à notre cher Freslon et à Rivet. La solitude au milieu de laquelle je vis, et sous le poids de laquelle je suis souvent prêt à succomber, me rend le souvenir de ces bons et nobles amis encore plus cher.
184 COKRESPONUA.NCE.
Cannes, ib mars 1859.
Vous dites, cher Senior, dans une lettre que je viens de recevoir de vous, que j'aime à recevoir des lettres de mes amis, mais non à leur écrire. J'aime, il est vrai, infiniment, que mes amis d'Angleterre particulièrement m'écrivent : mais c'est une calomnie que d'ajouter que je n'aime pas de mon côté à les imiter. J'avoue que je suis en retard avec vous ; mais cela vient surtout de ce qu'un homme qui vit à Cannes ne sait plus rien de ce qui arrive dans le monde. C'est le solitary confinement, auquel je commence à trouver des inconvénients de toute espèce, et qui, notamment, au lieu de me donner le goût de la correspondance, m'en éloigne par l'espèce de mollesse et d'abattement qu'il répand à la longue sur l'âme tout entière, et rend pénible à l'esprit toute action.
Madame Grote, dont j'ai reçu hier une lettre très-intéressante et très-aimable, prétend que lord Brougham, à son dernier voyage à Londres, a fait des peintures lamentables de l'étal de ma santé. S'il s'est borné à raconter ce qui s'est passé dans le mois de janvier, il n'a pas trop tort; et il n'est guère possible d'exagérer l'état pénible dans lequel je me suis trouvé durant ce mois-là. Mais depuis tout a changé comme du jour à la nuit, ou plutôt de la nuit au jour. Parler aujourd'hui de ce que
j'étais en janvier, c'est faire un discours sur les mariages espagnols.
Je suis attristé de vons voir repris si vivement cette année par la grippe. Je crois que vous aurez de la peine à habituer désormais votre larynx à un hiver d'Angleterre. Mais, d'une autre part, il est bien triste d'être obligé tous les ans de s'expatrier. Je crois, du reste, que telle va être ma condition, au moins pour plusieurs hivers, et ce que je trouve de pénible à m'y déterminer me fait sympathiser encore plus vivement avec ce' qui vous arrive à vous-même.
Adieu, cher Senior, faites, je vous prie, mille amitiés de ma part aux Grote, aux Reeve, aux Lewis, et en un mot à tous ceux de mes amis que vous verrez, et croyez à ma sincère amitié.
Cniines, 17 mars 1859.
Pardonnez-moi de ne pas vous écrire plus souvent, cher monsieur de Circourt. Que vous dirai-je? Je vis dans une solitude profonde, avec une maladie qui marche, dit-on, graduellement vers la guérison, mais qui n'y marche qu'avec une lenteur désespérante. J'ai en face de moi le plus beau ciel et la })lus belle mer du monde, mais ce sont là des spectacles qui charment
ASC, CORRESPONDANCE,
quand on a l'esprit content et qui ne suggèrent aucune pensée à celui sur lequel pèse l'isolement. Je vous assure que je donnerais en ce moment toutes les beautés de la nature pour avoir la fiicuhé de causer librement avec mes amis. Faute de mieux, leurs lettres du moins me raniment. Ecrivez-moi donc souvent, je vous prie; ce sera une œuvre de charité aussi bien que d'amitié: d'autant plus que si je suis hors du monde, je n'ai pas cessé de m'intéresser vivement à tout ce qui s'y passe, surtout quand c'est vous qui le racontez. Politique, littérature, anecdotes de société, tout excite mon intérêt. , . . Rappelez-moi au souvenir de madame de Circourt et de madame de Rauzan, et croyez à ma sincère amitié.
A M. DE CORCELLE
Canne?, (3 avril 1859,
Quoique je ne sois pas bien fort, mon cher ami, je viens cependant vous dire moi-même combien je me réjouis de voir eniin 7iotre grande affaire terminée \ Nul assurément n'éprouve une plus grande joie de cet événement que moi. Dites-le surtout aux principaux intéressés.
1 La grande affaire à lafiuoUe fail allusion cette lettre est le niaria^o (le la fille de M. de Coicelle avec M. le marquis de Chambruii, que TociMievillc .souiiailait viveuiriit de voir accom|ilir el qui venait d'être arrèlé.
B***, qui a dû vous voir en passant par Paris, vous a dit sans doute le mauvais tour que m'a joué mon estomac, et comment, quand tout semblait guéri, il s'est mis à son tour à se prendre et à refuser obstinément de me donner de l'appétit ; ce qui, à la longue, m'a jeté dans l'état de faiblesse dont je commence seulement à sortir avec une extrême lenteur. Dites à nos amis la raison qui m'empêche de leur écrire. C'est la même qui me fait désirer recevoir de leurs lettres. Car je ne suis pas malade; je ne suis que faible. Écrivez-moi donc, cher ami, vous et les autres. Je vous embrasse de tout mon cœur.
A J.-J. AMPERE
Cannes, !• avril 1859.
Mon cher ami, ce que vous me dites dans votre dernière lettre me ravit, je vous le dis sans faire de façon*. Jamais je ne vous rcverrai avec une plus grande joie, bien que jamais je n'aie été plus incapable de jouir de votre société. Car le gosier de ma femme est dans un état pitoyable, qui presque toujours la met dans l'obli-
* Ampère, dans la lettre à laquelle Tocqueville répond ici, annonçait son prochain départ de Rome ponr venir à Cannes, où il comptait pa.ssor (|npl<iue temps auprè.s de son ami. Mais il suivit de si piès sa Icllie cpic, lorsqiril quitta Rome, il n'avait point encore la réponse de Tocqueville. Celte lettre est la dernière (jue Tcicipieville ait écrite.
galion (le se servir d'une ardoise; moi, je ne peux plus mettre un pied devant l'autre. Je suis obligé de parler à voix basse et peu. Les lectures un peu étendues me rendent bientôt incapable d'écouter. Néanmoins je dis : Venez, venez ; car rien n'est plus égoïste que la vraie amitié, comme un autre sentiment qu'on ne nomme plus dans ma position actuelle. A partir de ce moment, votre lit va être fait. Vous aurez pour voisin le seul habitant de la maison qui parle, Edouard... Comme j'ai plus de sentiment que de force, j'en reste là. . .
FIN nu TOME SIXIEME
DU SIXIEME VOLUJIE