‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 64 sur 67 · A M. LE VICOMTE DE TOCQUEVILLE (EDOUARD · texte numérisé non relu

A M. LE VICOMTE DE TOCQUEVILLE (EDOUARD

Cannes, 17 ievricr 1859.

Je veux, cher ami, ajouter un petit mot de tendre affection à la lettre d'Hippolyte\ Ton séjour ici m'a rempli le cœur de sentiments tout à la fois doux et tristes. Queje t'aie vu avec plaisir, n'a pas besoin d'être dit longuement. Ce qui m'a attristé, c'est la maussaderie avec laquelle j'ai souvent traité, pendant ce court séjour, deux bons frères, qui n'étaient réunis ici que pour me soulager. Je t'en demande bien pardon, et te prie d'attribuer à la maladie et non au malade ce que je me reproche. Ce qui m'a attristé aussi, c'est que j'ai cru apercevoir que l'agitation dans laquelle j'étais (et qui est aujourd'hui presque entièrement calmée) agissait d'une

* Soii frère, le comte Hippolyle de Tocqueviile, qui était près de lui depuis près de truis mois, écrivait sans cesse à leur frère Edouard (le vii'Diiili' de Tocipievilie) poiu' lui (liiiini'r des Uduvclles,

manière fâcheuse sur ta santé. J'espère que ton estomac n'a pas trop souffert des folies de ma lète ; mais il me tarde d'a])prendre que mon espérance est vérifiée. Ecrismoi donc bientôt et crois à mon tendre attachement.

A LA COMTESSE (HIPPOLVTE) DE TOCOrEVILLE

Cannes, 23 févrior 1859.

Chère sœur, c'est moi, cette fois, qui viens vous donner des nouvelles du malade qui, depuis trois mois, reçoit de si bons soins de votre mari. Si j'en crois le médecin et plus encore ma sensation intérieure, ce maladelà est encore une fois en voie de guérison ; et si Dieu veut bien permettre que quelque nouvel incident ne vienne pas troubler l'excellent état dans lequel je commence à me trouver, j'espère que la promesse du médecin de me renvoyer d'ici guéri au commencement de l'été s'accomplira. Mais je sais qu'en pareille matière il faut être modeste. A la fin de décembre dernier, je croyais déjà tenir la guérison, tant j'allais bien, et j avais repris toutes mes forces, lorsque ces affreux crachemenls de sang sont venus me foudroyer, moins par le mal assez limité qu'ils m'oni fait en eux-mêmes, que par le trouble universel qu'ils ont jeté dans toutes les fonctions du corps, et surtout l'espèce de bouleversement momentané qu'ils ont opéré dans le système nerveux. Cependant j'ai repris mon aj)pétit ; j ai recouvré mes

A LA COMTESSE (IIIPPOLYTE) DE TOCOUEVILLE. 475

forces. Le médecin assure que rauscultalion annonce une très-grande amélioration dans l'état des bronches. Dieu \euille qu'il dise vrai!

Mais cette lettre n'avait pas pour objet de vous donner le bulletin de ma santé; car vous êtes tenue très-exactement au courant par Hippolyte. Mon but, chère sœur, était de vous exprimer combien j'ai été touché du vif intérêt que vous n'avez cessez de me montrer. J'en éprouve, je vous assure, une bien grande gratitude, et quoique ce sentiment si naturel ne dût pas avoir besoin qu'on l'exprimât, j'ai voulu cependant vous en faire part, pensant qu'après tout il ne pouvait que vous être agréable de savoir que vous n'avez poini affaire à un in-

grat.

Je pense que dans quelques jours notre bon Hippolyte nous quittera. Jamais je ne saurais exprimer à quel point ce qu'il vient de faire m'a j}énétré, jusqu'au fond de l'âme, de reconnaissance. Je sais qu'on parle beaucoup de bon sentiments. Cela est facile; mais, ce qui est plus difficile et jdus rare, c'est de venir, au cœur de l'hiver, s'enterrer dans un trou éloigné de près de trois cents lieues du centre de toutes choses, et d'y demeurer trois mois pour y soigner un frère, que souvent la maladie rendait fort maussade et toujours fort ennuyeux. Voilà ce qui est rare et qui mérite de faire naître une reconnaissance qui ne soil pas commune. Cet acte de mou âxcellent frère ne sortira jamais de ma mémoire, je dis de celle du cœur, qui garde mieux encore que l'autre ce dont on a été profondément touché.

Voilà, chère sœur, ce que le malade avait à vous dire pour aujourd'hui. Remerciez encore, je vous en prie, tous ceux qui ont bien voulu s'intéresser à moi, et croyez à ma tendre et fraternelle affection.

Cannes, 25 février 1859.

Je vous envoie, cher ami, non une lettre (où entrouverais-je les éléments?), mais un bulletin; ce qui, j'en suis assuré, vous paraîtra encore agréahle à recevoir. Depuis que je vous ai écrit, ma santé a fait des progrès dont la rapidité m'étonne et me charme... Prions Dieu qu'il n'envoie pas une rechute, et j'espérerai plus que je ne l'ai encore fait.

Une des formes de la reprise de mes forces, c'est la possibilité de la lecture qui m'est revenue. Je me fais lire les Mémoires de Miot de Mélito; les avez-vous lus? Cela mérite d'être dans toutes les bibliothèques. Je lis avec mes yeux ei par conséquent lentement la vie de Gibbon, l'auteur de V nisfoire du développement et de la ruine çp'aducUe de l'empire romain^ écrite par lui-même. Je ne sais si cet ouvrage a été traduit en français ; je le lis dans l'anglais, et cette lecture m'intéresse au plus haut ]»oiut. Je suis seulement fâché de ne pouvoir me la permettre qu'à si ])etite dose. N'êtes-vous pas de mon avis,

qu'il n'y a rien de plus intéressant que les Mémoires, surtout ceux des gens célèbres, pour peu qu'ils aient un peu de véracité. Il semble toujours qu'on va trouver le secret de ces beljes machines qui ont produit de si belles œuvres. J'avoue qu'on est souvent fort trompé. Celui-ci est évidemment fort sincère. Mais ce qu'il dit n'apprend que le prodigieux parti que peut tirer de lui-même un homme doué d'une mémoire extraordinaire, et qui passe dans l'aisance et le repos que donnent une position sociale élevée et une fortune indépendante, quarante ans à travailler toujours, à lire tout ce qui a jamais pu être imprimé sur un sujet presque sans limites, qui le retient, et qui, ensuite, paisiblement, sans se presser, rapproche tous ces textes, et se trouve avoir fait, presque sans y songer, une des plus grandes œuvres de la littérature moderne. Ce qui est profondément original, c'est que ce même homme ait pu faire patiemment de pareils travaux (il donne la liste de ses lectures pendant un mois; si toute l'année marche de même, il y a là de quoi occuper pendant une année tout un couvent de bénédictins); ce qui est original, dis-je, c'est que ce même homme, doué de cette faculté extraordinaire qui en exclut d'ordinaire tant d'autres, se trouve, quand il en arrive à la composition, un écrivain serré, nerveux et plein de vie.

Mais où vais-je vous parler de Gibbon? Adieu. Mille souvenirs affectueux.

Cannes, 25 lévrier 1859.

Mon cher Ueeve, il y a un siècle que je ne vous ai écrit; je n'étais jîas libre de le faire. Le mois de janvier tout entier s'est passé au milieu de la crise la plus douloureuse. Je ne crois pas qu'il y ait aucun mois de ma vie qui mérite mieux que celui-là d'êlre marqué d'une croix noire dans l'histoire de mon existence }irivée. Mais jetons dans l'oubli, s'il est possible, des jours et surtout des nuits si cruels, et bornons-nous à demander à Dieu de n'envoyer rien de semblable désormais, soit à moi, ' soit à mes amis. Depuis trois semaines j'occupe février à réparer les méfaits de janvier. Je vais aussi bien que possible; mes forces sont en grande partie revenues. Les bronches semblent en voie de guérison rapide; ainsi n'en parlons plus.

Ce dont il faut parler, c'est d'un excellent article sur les catacombes, que je viens de lire dans \a. Revue d'Ëdimbour(j. Ce sujet m'a toujours fort intéressé. Néanmoins il est probable que je n'aurais pas commencé la lecture de la Revue par l'articK} en question, si je n'avais su d'avance qu'il était de vous. Circourt venait de me l'écrire lorsque votre œuvre m'est parvenue; il m'a ôté le ])laisir de vous deviner : ce que j'aurais fait, j'espère. Quoi qu'il en soil, l'article est le plus intéressant

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du moiidi', cl on ne pouvait vous demander un concours plus agréable aux lecteurs.

Quel que soit l'intérêt que vous m'ayez l'ait trouver pendant quelques heures a vous suivre sous terre, ce qui se passe à la surface de ce petit globe mérite bien en ce moment d'attirer et de retenir l'attention. Je suis ici près d'une des anciennes voies militaires qui de tout temps ont conduit en Italie. Jamais on ne s'est mieux aperçu qu'il en est encore de même aujourd'hui.

La longueur un peu désordonnée de cette lettre, mon cher ami, vous prouvera mieux que tout ce que je pourrais dire, les progrès de ma santé. Je vais écrire à madame Grote. Rappelez-moi, je vous prie, tout particulièrement au souvenir de lady Thereza et de sir George Lewis, j'espère que lord Hatherton ne m'a pas oublié. Mille et mille amitiés à tous les Senior. Je n'ai pas besoin d'en dire autant pour madame et mademoiselle Reeve. Tout à vous de cœur.

Cannes, ô mars 1859.

Il y a un siècle, cher ami, qu(î je ne 'suis entré en communication directe avec vous. Mais je savais que mon frère vous avait donné de mes nouvelles, et cela faisait que je ne me pressais pas. Les nouvelles qu'il vous a

480 CORKESl'UMDANCE données étaient bonnes, à ce que j'imagine. Celles que je vous donnerai ne le seront pas moins ; et si la lin de mars ne détruit pas le bien que février a fait, j'espère réellement marcher vers une guérison complète. Il est vrai qu'il est difficile de ne pas se bien porter par le temps qu'il fait depuis dix jours. Jamais printemps dans toute sa douceur n'a mieux caressé des poumons malades

On me remet à l'instant, cher ami, votre dernière leltre. Je ne puis me consoler de vous avoir inquiété, surtout lorsqu'il n'y avait plus la moindre raison de l'être, comme vous avez pu le voir dans ce qui précède. La vérité est que je vais aussi bien que possible au dire du médecin , et que si Dieu veut bien écarter de moi quelques incidents nouveaux, semblables à ceux qui m'ont accablé dans le mois dé janvier, tout annonce que je marche vers la guérison. . .

Vous me dites de nouveau que vous espérez bientôt pouvoir venir. Je vous l'ai déjà dit, mon bon et cher ami, je vous supplie de n'en rien faire. Je vous ai parlé sur ce sujet du fond du cœur. Je serais étonné que vous ne vous en fussiez pas aperçu. Jamais je n'ai eu une affection plus vraie, plus fraternelle pour vous. Mais la connaissance inlime et complète de votre personne qui a fait naître ce lie, affection et la met hors des a( teintes du temps, cette connaissance intime même m'a appris que ce ne serait pas sans une grande agilation intérieure que vous prendriez le parti de vous éloigner de Uome; qu'ici vous seriez dévoré d'inquiétudes et de soucis bien faciles

à comprendre. La vue de cet état de votre âme détruirait le plaisir cl le bien que pourrait me faire votre présence, levais bien. Rien en vérité ne motive plus un pareil voyage. J'ai repris, au travail près, toutes mes habitudes intellectuelles. Seulement, je m'interdis encore, par prudence, l'usage de la parole, autant que je le puis. Vous seriez donc peu utile, et ce serait vous rendre misérable sans nécessité. Ainsi donc, n'en parlons plus. Aimez-moi comme je vous aime ; je ne vous demande rien de plus.

Cannes, 4 mars 185U.

Mon cher ami, je ne sais si rien m'a jamais autant coûté à dire que ce que je vais vous dire : je l'otis demande de venir

Venez. Que madame de Beaumont me pardonne, ou plutôt je suis sûr qu'elle m'a déjà pardonné. Je vous embrasse du fond de mon cœui-.

ôi

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