‹ Correspondance d'Hermite et de StieltjesChapitre 3 sur 266 · INTRODUCTION. IX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. IX

bout de sa pensée. Il semble aussi, et c'est une curieuse impression laissée par ces lettres, que sous cette forme plus personnelle le langage abstrait de l'Analyse perde de sa sécheresse et que la Mathématique y devienne plus humaine. On n'oubliera pas enfin que c'est à l'amitié développée par cette correspondance que nous devons de pouvoir compter Thomas Stieltjes parmi les géomètres français les plus éminents de la seconde moitié du xix.e siècle.

Emile PICARD.

NOTICE SUR STIELTJES

Thomas-Jean Stieltjes naquit en Hollande, dans la petite ville de Zwolle, le 29 décembre i8j6.

Son père, Thomas -Jean Stieltjes, était un homme de haute valeur. D'esprit libre et indépendant, d'une volonté inflexible, il avait une remarquable grandeur de vues. A vingt-quatre ans, lieutenant du génie dans l'armée hollandaise, il publia, sous le couvert de l'anonymat, des conseils touchant la défense stratégique des Pays-bas. La maturité de ces conseils les fit attribuer à quelque clief de corps. Stieltjes ne s'en déclara Fauteur que beaucoup plus lard, dix-huit mois avant sa mort. Plus tard, ingénieur civil, il fut chargé d'organiser la canalisation de la partie orientale de la Hollande, puis d'une mission de deux ans et demi à Java, pour étudier les moyens de transport et dresser le plan du réseau des chemins de fer de l'île, plan entièrement exécuté aujourd'hui. Sa forte personnalité s'accommoda mal

(') Je dois les éléments de cette Notice à l'extrême obligeance de I\J""' Stieltjes.

Je tiens à remercier aussi M. E. F. van de Sande Bakhuyzen, qui lui l'ami et le collègue de Stieltjes à l'Observatoire de Leyde, des renseignements précieux qu'il m'a donnés.

Dans les pages qui suivent, j'ai systématiquement laissé de côté l'analyse des travaux de Stieltjes, renvoyant le lecteur à l'excellente Notice publiée sur ce sujet par M. E. Gosserat dans les Annales de la Faculté ries Sciences de Toulouse, t. 1\. i8g5.

\H NOTICE SUR STIELTJES.

avec sa situation de fonctionnaire. Des intrigues politiques, suscitées par son excès d'honnêteté, le firent tomber en disgrâce el rappeler en Hollande, six mois avant la fin de sa mission.

Les fonctions de député que lui confièrent successivement les \ [lies de Zwolle et d'Amsterdam n'entravèrent en rien son activité d'ingénieur. 11 fit, à cette époque, pour l'Allemagne, un plan du canal reliant actuellement la mer du Nord à la Baltique. II s'occupa d'un projet de dessèchement d'une partie du Zuydersee et construisit, à Rotterdam, le beau port de la rive gauche de la Meuse. Cette œuvre difficile et pleine de hardiesse lui permit de donner toute la mesure de son talenl d'ingénieur. Il mourut en [878. On peut voir dans la Noordereiland, sur la Burgemeester Hoffman-Plein, au centre du quartier qu'il a créé, le monument que lui ont élevé ses amis et ses admirateurs. Il fut un type accompli de la forte race hollandaise et son fils hérita de sa hauteur d'espril et de ses principes inflexibles de droiture.

Thomas-Jean Stieltjes, junior (comme il signait ses premiers Mémoires), passa ses années d'enfance avec ses parents dans les villes où son père, alors ingénieur, fut obligé de séjourner. Il acheva ses études au lycée de Delft et entra en [873 à l'Ecole Polytechnique de cette ville. Malgré sa supériorité, déjà reconnue par ses maîtres et ses condisciples, il en sortit sans son diplôme d'ingénieur. Il n'avait pu, à deux reprises (1870, 1876), surmonter l'aversion que lui inspirèrent, toute sa vie, les concours.

M. H.-G. van de Sande Bakhuyzen, directeur de l'Observatoire de Leyde, ami de son père, le fit entrer à l'Observatoire en avril 18--. Il fut attaché officiellement à cet

NOTICE SDK STIELTJES. XIII

établissement comme « aide aux calculs astronomiques » le ier décembre de la même année. Au mois de février 1878, après le départ de M. J.-C. Kapteyn pour Groningue, il fut convenu qu'il prendrait part aux observations. Stieltjes enl ra donc au service méridien et collabora avec M VI. E. F. van de Sandc Bakbuyzen et Wilterdinkaux travaux entrepris par l'Observatoire à cette époque, à savoir : un catalogue d'étoiles voisines du pôle, l'observation d'étoiles fondamentales des zones sud et l'étude des erreurs systématiques du cercle méridien. Il aidait, en même temps, à la réduction des déclinaisons des étoiles fondamentales, observées de 1 864 a 1874? et prenait pari, en un mot, au travail général de l'Observatoire.

Tout d'abord il se sentit dans un milieu qui convenait à son esprit, naturellement porté aux études particulières et minutieuses qu'exige l'Astronomie. L'étonnante intensité de travail dont il était capable le rendit bien vite maître des procédés de calcul et des métbodes d'observations. L'étude de la Mécanique céleste et des Matbématiques pures occupait ses moments de liberté. Mais, à mesure que ses recberebes personnelles se développaient, Stieltjes prenait de plus en plus conscience de sa vocation exclusive pour les travaux théoriques. L'Astronomie, qu'il avait jusqu'alors regardée comme l'objet de sa vie scientifique, lui apparut insensiblement comme un obstacle au complet développement de ses études préférées.

La nécessité pour son esprit de prendre une décision et l'impossibilité où il était, sans doute, delà prendre conforme à ses goûts, lui fit traverser une sorte de crise de réserve extrême et d'inquiétude, hésitant sur ce qu'il devait faire,

\i\ VOTK l SI II STIELTJES.

parlanl même à ses collègues d'aller vivre pauvrement en Amérique, pour étudier aux eûtes de Sylvester.

L'heureux événement de ses fiançailles avec Ml,e Elisabeth [ntveld lii cesser ses hésitations, en ouvrant pour lui une période de bonheur. Ses idées originales se développent et 1rs travaux se succèdent rapidement. L'Académie d'Amsterdam imprime, dans ses Mémoires, son étude sur la formule d'interpolation de Lagrange; nos Comptes rendus insèrent sa démonstration, si intéressante pour nous, des propriétés des polynômes Hansen- Tisserand : Les propositions découvertes par Tisserand étaient cachées; il en a été donné depuis des démonstrations simples; aucune n'est plus ingénieuse que celle de Stielljes montrant le lien qui rattache cette question à la théorie du potentiel dans un espace à quatre dimensions. Cette démonstration le mit en rapport avec Hermite, et la correspondance que nous publions, \1. Baillaud et moi, montre mieux que je ne saurais le dire quelle affinité mathématique ces deux esprits avaient l'un pour l'autre. Ces relations furent l'origine d'une commune amitié, très chère des deux côtés.

Le Ier janvier 1 883, son directeur, qui connaissait toute sa valeur, le dispensa, sur sa demande, des observations. Il s'occupa, chez lui, de la réduction des observations de la différence de longitude Leyde-Greenwich, et commença même la réduction de ses propres observations. De septembre à décembre i883, il suppléa van den Berg à l'École Polytechnique de Délit. Enfin, le 1"' décembre 1 883, il donna sa démission d'astronome à l'( observatoire.

Il était désormais tout aux Mathématiques.

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