‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 1 sur 64 · Correspondance d'Orient (1830-1831) · texte numérisé non relu

Correspondance d'Orient (1830-1831)

Description de Damas. — Les portes de la ville. — Intérieur des maisons. — Les khans, les bazars, les mosquées, le Séraia, les hôpitaux, les cafés et les conteurs arabes.

Mai

La ville de Damas, appelée par les Arabes el-Châm, la Syrie, parce qu’elle en est la capitale , et non point el-Chams , le soleil , selon quelques auteurs , est la plus riante et la plus délicieuse des villes d’Orient ; l’imagination arabe a peuplé ces lieux de beautés divines; elle a fait de Damas la métropole de la séduction. Les voyageurs Pocoke, Maundrell, Niebuhr , Volney, Ali-bey, plusieurs voyageurs anglais modernes, entre autres Richardson, ont parlé de Damas; les détails intéressans abondent dans leurs récits, mais, vous l’avouerai-je, on connaît peu la noble ville quand on ne l’a vue qu’à travers ces différentes relations. Loin de moi la prétention de mieux faire que tous ces célèbres voyageurs! Seulement j’ai cru devoir noter cette remarque, pour que vous ne m’accusiez pas trop si je ne vous donne de Damas qu’une très-imparfaite idée.

Damas, comme je l’ai déjà dit, se présente de loin sous la forme

d’une mandoline ; vous voyez alors que la ville s’étend surtout en longueur dans la plaine ; j’ai fait le tour de la cité ; je lui ai trouvé une lieue et demie de circuit ; Niebuhr lui donne à peu près la même circonférence. La ville est close de nouvelles murailles bâties sur les fondemens des anciennes ; dans quelques endroits, les murailles nouvelles menacent de tomber. Les antiquaires n’ont rien à faire à Damas comme à Gaza ; ce n’est point ici que vous trouverez les grandes ruines ; les peuples qui ont passé par cette vallée n’y ont laissé aucune trace de beaux monumens. La porte de Saint-Paul (Bab-Boulos), à l’orient, est le débris le plus remarquable de la vieille cité; à deux cents pas de cette porte s’élèvent quelques débris d’anciens murs, où j’ai remarqué une fleur de lis gravée sur une pierre de taille ; la vue de cette fleur m’a causé une sorte de joie mélancolique que votre patriotisme comprendra sans peine. Nous avionsretrouvé deces glorieux emblèmes à Rhodes dans la rue des Chevaliers, à Nicosie en Chypre sur de vieilles tombes françaises; en retrouvant encore cette fleur à Damas, au milieu des ruines, je songe en même temps à la gloire de la France du passé et aux malheurs de l’âge présent.

De quelle manière, par quel évènement cette fleur de lis est-elle venue se placer sur les murailles de Damas? c’est ce que j’ignore; cette ville n’a jamais été soumise au pouvoir des croisés, et par conséquent n’a jamais été française. A côté de ce bas-relief est une autre pierre d’une plus grande dimension, revêtue d’une inscription arabe; cette inscription qui donne peut-être l’histoire de la fleur de lis, est placée trop haut dans le mur pour qu’il soit possible de la lire ; un troisième bas-relief dans le même mur représente une branche de palmier jointe à une branche de chêne ; une quatrième pierre représente un lion semblable aux lions que j’ai vus sur la porte de Saint- Étienne à Jérusalem. L’origine de ces quatre bas-reliefs ne serait pas facile à expliquer ; disons cependant que nous avons vu des médailles arabes avec des fleurs de iis frappées à Damas dans le treizième siècle; la fleur de lis dont il vient d’être ici question, a pu être l'ouvrage d’un prince musulman qui Gt frapper ces médailles.

Damas a dix-huit portes, et chaque porte a son gardien. Les hommes préposés à la garde de ces portes reçoivent une consigne sévère. L’entrée de la ville est interdite aux Druses ; un Druse reconnu pour tel, aurait la tête coupée s’il était surpris dans la cité ; mais beaucoup d’hommes appartenant h cette peuplade, viennent à Damas en se

b’OKiïlNT.

faisant passer pour musulmans ; nul chrétien, quel qu’il soit, ne peut franchir les portes à cheval ou en turban blanc ; de plus, tous les chrétiens, à quelque nation qu’ils appartiennent, sont tenus de payer eu entrant un tribut de cinq ou six paras (un sou de notre monnaie).

Les maisons et les palais de Damas, construits moitié en pierre, moitié en brique, n’offrent à l’extérieur qu’une apparence mesquine et grossière ; toutes ces habitations sont revêtues de terre ou de boue blanchâtre, et vous diriez qu’elles ne renferment que des pauvres ; quand on pénètre dans leur intérieur, on est tout surpris de trouver des cours pavées en marbre blanc, des appartemens décorés avec luxe, de riches divans cramoisis, des lambris dorés et peints à la manière orientale ; chaque maison a une cour, chaque cour a une fontaine et des arbres tels que des orangers, des grenadiers, des citronniers ou des cèdres. J’ai visité avec M. Beaudin, notre agent consulaire, les vingt premières maisons chrétiennes de Damas ; comme dans cette ville presque toutes les habitations se ressemblent, quant à leur forme intérieure et à la distribution des pièces, quand vous en connaîtrez une , vous les connaîtrez toutes. La porte d’entrée est étroite et basse; on trouve d’abord un corridor obscur et tout Juste assez large pour qu’un ou deux hommes puissent y marcher de front ; ce passage ténébreux semble devoir nous mener h une grotte ou à une étable ; mais voilà que s’offre à nous soudain une cour ouverte au ciel, ornée d’arbres et d’une fontaine, puis vous arrivez dans des salles semblables à de brillans sanctuaires. Les poutres qui soutiennent le toit des maisons sont toutes en bois de peupliers. Des ciselures, des frises sarrasines, des paysages avec des kiosques ou des mosquées, toutes sortes de vases de porcelaine encadrés dans des boiseries, différens ustensiles en argent, en cuivre ou en étain, tels sont les ornemens qui décorent les murs intérieurs de l’appartement. Les divans écarlates régnent autour d’une estrade de bois, recouverte d’une natte ou d’un tapis, élevée à deux ou trois pieds au-dessus du sol ; le sol est pavé en marbre blanc ou en mosaïque. Au fond de la principale salle, dans presque toutes les maisons chrétiennes, est une espèce d’autel qu’on ouvre et qu’on ferme comme une armoire ; il y a aussi des armoires dans lesquelles on enferme chaque matin les matelas qui ont servi de lit dans la nuit; les matelas sont roulés et recouverts d’une toile blanche.

C’est dans ces demeures cachées que le chrétien, troublé et perse-

cuté au dehors, recueille son existence et jouit de la vie ; là plus de terreur, plus de tremblement ; aucun regard ne l’épie, aucun bras ne le menace ; ce chrétien qui tout à l’heure traversait la rue humblement et sans lever la tête, qui pâlissait devant les menaces d’un petit enfant musulman, une fois entré chez lui, change d’attitude et de costume ; ce n’est plus le raya pauvre et timide, vêtu de noir comme un malheureux esclave ; il prend le manteau rouge et les babouches jaunes, il se pare de toutes les couleurs qui lui plaisent; de nombreux serviteurs sont là pour obéir au premier mouvement de ses yeux.

Les rues de Damas sont étroites comme celles de toutes les villes d’Orient; des rues larges ne conviendraient point à des cités exposées aux dévorantes ardeurs du soleil. J’ai vu pourtant, dans le quartier du sérail, des ruestout-à-fait européennes par leur largeur. Les piétons ont des trottoirs ; au milieu passent les cavaliers, les chameaux et le bétail. Les rues de Damas sont beaucoup moins sales que dans les autres cités d’Orient.

Le commerce a trente et un khans à Damas ; le plus remarquable de ces khans est un édifice à voûte immense, à grandes galeries, avec des salles et des chambres pour les négocians ; ce monument ne déparerait point les capitales de notre Europe. Les khans des cités asiatiques sont , comme vous savez, des entrepôts de marchandises , et c’est là qu’on traite les affaires. Les soieries et les selles pour les chevaux forment les deux principales branches du commerce de Damas. Les Arabes des déserts viennent chercher ici les selles, les ouvrages de cuir dont ils ont besoin, et ce commerce est d’une importance et d’une activité que rien n’affaiblit et n’arrête. On compte soixantedouze boutiques de selliers. Les étoffes de soie et les toiles de coton, les sucreries et les fruits secs vont en Perse, en Turquie, en Égypte et en Afrique ; il part chaque jour des caravanes marchandes pour tous les pays de l’Orient, et chaque jour des caravanes arrivent; Stamboul, le Caire et Bagdad échangent leurs productions contre celles de Damas. La caravane de la Mecque apporte tous les ans à Damas tous les trésors de l’Inde et de l’Arabie ; les hadgys musulmans n’oublient point les choses de la terre, tout en pensant au ciel ; les pieux visiteurs de la Kaaba reviennent chargés de cachemires, de mousselines, de graines de café, d’aloès et de perles.

Les bazars de Damas, aussi riches que ceux de Stamboul, m’ont paru beaucoup plus élégans et plus en harmonie avec les trésors qu’ils

d’orient.

renferment; ils sont couverts d’une charpente percée de lucarnes par où le jour descend. Chaque espèce de marchandise, chaque industrie a son bazar. Dans ces brillans passages où le commerce asiatique déploie toutes ses richesses, circulent en silence des flots de peuple continuels. Dans une lettre, je disais que j’avais trouvé à Gaza une plus grande variété de costumes qu’en d’autres villes d’Orient ; cette prodigieuse variété de vétemens arabes , je l’ai retrouvée à Damas dans les bazars; là le cafetan rouge du musulman citadin se croise avec l’aba de laine du bédouin : à celui-là, la ceinture de cachemire, le turban de mousseline blanche, les grandes babouches jaunes; à celui-ci la ceinture de cuir, le petit fichu gris ou jaune autour de la tête, les grossières sandales du désert ; le chrétien semble vouloir se dédommager de l’humilité de son manteau noir, en laissant retomber aussi bas qu’il peut sur ses épaules le long tarbousch damasquin ; à travers cette bigarrure orientale où se mêlent sans se confondre les couleurs de la domination et de la servitude, passent et repassent d’uniformes troupes de blancs fantômes, des bandes de femmes musulmanes enveloppées dans de longs voiles de mousseline. Rien ne charme plus l’Européen voyageur qu’une promenade dans les bazars ; ce sont là les seuls spectacles des cités d’Orient, et ces spectacles mettent en relief tous les caractères, toutes les mœurs, toutes les images du pays.

En parcourant ces galeries populeuses, j’ai souvent entendu des musulmans me maudire ou m’adresser des injures, lorsqu’à mon langage ils reconnaissaient que j’étais Franc ; mais notre agent consulaire m’avait fait accompagner d’un émir ou cousin de Mahomet, et par respect pour le turban vert on me laissait passer. Toutefois si j’avais été surpris portant des armes, j’aurais couru risque d’être lapidé, car il est défendu à tout giaour de parcourir la ville sainte avec des armes. Aucun Européen, aucun raya ne trouverait à acheter ici ni poudre, ni balles, ni rien de ce qui ressemblerait à une munition de guerre. On m’a raconté que , l’an dernier, un voyageur anglais visitant les bazars, demanda à acheter un sabre et un couteau ; comme il portait le costume arabe et que son drogman seul avait parlé, le marchand musulman vendit sans difficulté le couteau et le sabre au prix convenu; puis tout à coup le voyageur s’étant mis à causer en langue italienne avec son drogman, le marchand reconnut sa méprise, jeta à la tête de l’Anglais l’argent qui avait été le prix des armes, et força l’acheteur infidèle de lui rendre le sabre et le couteau.

COIÎRESPONDANCE

J’ai eu le bonheur de me procurer un document qui , mieux que tout ce que je pourrais vous dire, vous donnera une parfaite idée de l’importance de Damas et de son mouvement commercial ; c’est un état des manufactures et des boutiques de Damas, d’après un dernier recensement ; cette précieuse note étant trop longue pour que je la transcrive en entier, je me bornerai à vous en offrir un extrait.

On compte aujourd’hui à Damas 129 boutiques de tanneurs, 47 établissemens où l’on peint les étoffes, 22 établissemens où les étoffes s’impriment, 75 teintureries pour diverses étoffes, 120 teinturiers en soie, tous juifs, 34 maisons de lieurs de soie, 748 marchands d’étoffes appelées étoffes de Damas, 211 épiciers, 19 magasins de coton filé, 68 maisons où l’on taille le tabac, 72 selliers comme il a été dit plus haut, 11 marchands de tentes, 47 marchands de cuivre, 50 marchands de fer, 54 maréchaux , 70 marchands de fourrures , 98 passementiers, 140 boulangers, 58 meuniers ou marchands de farine, 24 marchands de grains, 122 cafés, 32 boutiques de sucreries, 129 bouchers, 124 barbiers, 19 armuriers; Damas a' perdu depuis long-temps ses manufactures de sabres si célèbres, mais les lames qu’on y fabrique encore sont estimées. En poursuivant cette nomenclature, je trouve 71 tailleurs, 59 bains publics, 6 horlogers, 6 relieurs de livres, 6 marchands de papier, 43 boutiques de tuyaux de pipe, 200 magasins de mouchoirs et de petits objets de parure, 150 marchands de tabac et de café, 4 manufactures de verre, 4 savonneries, 143 tisserands; les cuisiniers publics et les rôtisseurs s’élèvent à plus de 500. Si Damas était une cité connue , je vous aurais fait grâce d’une semblable énumération; mais cette ville est une de celles sur lesquelles il n’existe que des détails généraux et souvent très-vagues, et la statistique que je viens de vous donner, présente de tableau le plus positif qu’il soit possible d’avoir. Il est aussi un fait qui lui seul suffirait pour nous aider à juger du commerce de Damas ; on m’a conduit dans un vaste quartier de la ville occupé tout entier par une classe de menuisiers, dont l’unique travail est de préparer les caisses destinées à recevoir les marchandises.

Dans une sainte ville musulmane comme Damas, les monumens religieux doivent naturellement se trouver en grand nombre ; je pourrais vous citer les noms de soixante mosquées qui s’ouvrent chaque jour à la piété des Damasquins. La grande mosquée, celle qu’on a coutume de fermer en signe d’alarme, fut autrefois une église con-

OUIENT.

sacrée à saint Jean-Baptiste, selon les uns, à saint Jean-Damascène, selon les autres ; quelques auteurs prétendent aussi que cette église était dédiée au prophète Zacharie et qu’elle date de l’empire d’Héraclius ; cette dernière opinion est fondée sur ce que dans le premier siècle de l’ère chrétienne , les fidèles et surtout les grecs aimaient à placer leurs temples sous l’invocation des anciens patriarches et des prophètes. Les auteurs arabes nous apprennent que le calife Valid, an 86 de l’hégire , répara et embellit le monument ; ce qui a fait croire que la grande mosquée de Damas était l’ouvrage de ce calife. Je n’ai pas le temps de fouiller dans les vieilles origines, pour déterminer avec une incontestable vérité, quel fut le premier fondateur de ce temple , sous quel saint patronage ce sanctuaire fut d’abord placé ; il me paraît plus simple de vous annoncer que la grande mosquée est le plus beau monument de Damas ; l’édiflce est d’architecture corinthienne ; la vue extérieure du monument présente des formes et un caractère qui rappellent les grandes œuvres du génie grec; le premier âge de la foi chrétienne n’a rien enfanté de plus remarquable. Combien j’aurais aimé à visiter l’intérieur d’un tel sanctuaire, mais jamais les pas d’un voyageur franc ne retentiront dans la grande mosquée de Damas, et c’est à peine si l’on nous permet, à nous infidèles, de jeter de loin quelques regards sur ce saint et redoutable monument. Le voyageur européen peut dire de cette religieuse enceinte ce que les livres saints disent de la maison de Dieu : Terribilis est locus istCy ce lieu-là est terrible.

Pourtant la science est parvenue à tromper le fanatisme ; votre curiosité et la mienne seront satisfaites. Ali-bey, qui se fit serviteur de Mahomet pour avoir son entrée dans les mosquées d’Orient , va nous parler d’une manière complète de la grande mosquée de Damas :

c( La grande mosquée est magnifique par son étendue; avant d’y » entrer, on remarque un superbe château d’eau, avec une fontaine )) dont le jet s’élève à plus de vingt pieds. Autour de cette fontaine est un café sans cesse rempli des oisifs de la ville. Dans l’intérieur de la mosquée, on trouve une grande cour entourée de galeries et d’arcs reposant sur des colonnes et des piliers carrés. Au milieu de la cour est une autre fontaine, avec un berceau de chaque côté. De cette cour on passe dans le corps principal de la mosquée, qui contient trois nefs immenses dans la direction E. -O., et composées d’arcs légèrement pointus, appuyés sur de grandes colonnes et des

)) piliers. On compte sur chaque rang quarante-quatre colonnes,

» qui ne sont pas exactement égales. Ces nefs ont près de quatre » cents pieds de longueur. Au milieu de la nef du centre qui est la » plus large, quatre énormes piliers supportent une grande coupole » en pierreT Le reste de la mosquée est couvert en charpente. Ces » nefs sont transversales , c’est-à-dire que leur longueur est dans le » sens perpendiculaire à la ligne qui regarde le fond de la mosquée.

» Au milieu de la nef du fond est un espace carré, fermé de jalou- » sies qui ne sont ouvertes qu’aux heures de la prière. C’est dans )) cette espèce de presbytère que se trouvent le mehereh, le monhai\

» deux petites tribunes basses, avec de grands corans pour les lec- » teurs, et au-dessus, un chœur pour les chantres. Cet endroit est )> particulièrement affecté aux individus du rit hanifi, qui est celui » des Turcs. Le sol est décoré des plus beaux tapis; le reste du pavé )) est nu en partie, et en partie couvert de tapis déjà usés. Dans cette » nef du fond vers la droite est placé le mehereb pour l’iman du rit )) schatfi. La nef du centre a sur la gauche une maisonnette en bois * » avec des jalousies, des moulures et des ornemens en or, et des pein- )) tures arabesques; elle renferme le sépulcre du prophète Jean, fils » de Zacharie. Il y a dans toute l’étendue de la mosquée un grand » nombre de carcasses de fer et de bois en forme de cages, suspendues » au toit, et destinées à porter des lampions pendant les nuits d’illu- » mination. »

D’après ce que nous venons de lire dans cette description, les musulmans damasquins croient posséder le tombeau de Jean-Baptiste, üls de Zacharie ; avec un peu d’attention et de critique, on peut reconnaître leur erreur. C’est à Tibériade que le précurseur du Christ eut la tête tranchée; les disciples de Jean l’ayant su, dit l’Èvangile, vinrent prendre son corps et le mirent dans un tombeau. Il est donc bien évident qu’il faudrait chercher le sépulcre du fils de Zacharie dans la Galilée, et non point à Damas. Ali-bey a oublié de dire que les portes de la grande mosquée sont en bronze et d’une grande beauté. Une tradition musulmane annonce qu’à la fin du monde saint Jean descendra dans la grande mosquée de Damas, comme Jésus, d’après la même tradition, descendra dans le temple d’Omar à Jérusalem, et Mahomet dans le temple de la Mecque.

Je désirais beaucoup être présenté aux principales autorités musulmanes, au grand mollah, au second pacha, en l’absence du pacha à

d’orient.

trois queues qui est maintenant sur le chemin de la Mecque. La grc- Tité politique de la situation présente en Syrie, une foule de circonstances intéressantes me faisaient mettre du prix à une entrevue avec fes hauts dignitaires de Damas. M. Beaudin m’a dit que telle est la position critique des autorités vis-à-vis des musulmans damasquins, qu’il y aurait presque péril pour elles d’accueillir un voyageur franc.

« Le pacha, ajoutait notre agent, aurait le plus grand plaisir à vous recevoir, mais je n’ose pas le lui demander, parce que s’il y consentait, vous lui rendriez un très-mauvais service. » A Dieu ne plaise, lui ai-je répondu, que je veuille sacrifier à ma curiosité le repos de ce bon visir ! Je prie le puissant Allah de le défendre contre les cheiks et les derviches, et de lui envoyer ses anges pour garder les avenues de son palais.

Le Séraïa ou palais du pacha est un vaste édifice dont je n’ai pu parcourir que la cour, vaste espace clos de murs, où se voient, à différens intervalles, des tas de boulets, des petites pièces de canon, des gardes albanais qui, les uns, fument la pipe, et, les autres, exercent des chevaux à la course. Le château fait face au Séraïa ; son immense étendue lui donne l’air d’une cité à part dans la grande cité des Damasquins. Ce château fut probablement l’ouvrage des conquérans arabes de la Syrie. Le Séraïa et le château occupent le centre de la ville ; c’est le plus beau quartier de Damas.

Dans tous les pays du monde, les époques d’agitation multiplient les obstacles sous les pas du voyageur; mais dans un pays semblable a celui que je parcours, quand le flot populaire s’échappe victorieux de son lit, le voyageur européen voit se fermera chaque instant pour lui le champ des pacifiques recherches ; on prend sa curiosité pour une machination perfide, les questions les plus innocentes paraissent cacher des pièges, et des gestes insignifians sont jugés séditieux. C’est ce qui m’arrive à Damas; si je m’arrête un peu trop long-temps devant un mur, si, dans une promenade, je suis surpris crayonnant un mot sur un bout de papier, ou regardant quelque chose avec des yeux attentifs, vite les malédictions d’usage sortent des bouches musulmanes, et pour peu que j’y misse de l’entêtement, je m’en gagerais dans de mauvais partis. Aussi dirai-je avec raison que lu peu d’observations que je fais sont de véritables conquêtes. C’est 'Comme une bataille continuelle entre mon envie de savoir et le fanatisme soupçonneux. Damas est, pour les Francs, un livre rebelle

TII. â

à la main qui veut Touvrir ; puîssé-je en dérouler quelques pages !

Cette irritation religieuse des Damasquins m’a fermé les portes de quelques établissemens que j’avais demandé à visiter. Sachant qu’il y a dans la ville des hospices pour les malades et les fous, j’ai prié un vieux musulman, assez bon homme, de vouloir bien m’en faciliter l’entrée. « Que demandez-vous là ? m’a-Wl répondu ; vour ne pourrez. » pas plus entrer dans un hôpital que dans une mosquée ; les malades, » et les fous surtout, sont placés sous la garde particulière de la re- » îigion ; les cheiks des hospices vous traiteraient comme un profa- » nateur; les malades auraient peur de vous comme de Fange de la » mort ; quant aux fous, ceux-là, Dieu les garde, et leurs pensées ne » sont plus de la terre. D’ailleurs il serait impossible de ne pas se » défler de vous, si vous cherchiez à vous introduire jusque dans nos » hôpitaux. » A ces sortes de raisonnemens il n’y a rien à répliquer. Tout ce que j’ai pu obtenir, c’est d’ôtre conduit en face du principal hospice de Damas, situé au couchant de la ville, près du lieu appelé le pré vert [el Merj) ; une cinquantaine de coupoles recouvertes de lames de plomb surmontent l’édifice, ouvrage du sultan Sélim lî. On m’a dit que les hôpitaux de Damas sont fort mal administrés. Les seuls qu’on n’ait point abandonnés à la Providence sont les hôpitaux des fous. Ici, comme en d’autres villes d’Orient, la charité musulmane veille surtout sur la folie ; les traitemens et les soins pieux qu’on prodigue aux insensés n’ont point pour but de les guérir, mais de prévenir leurs besoins, leurs désirs, et jusqu’à leurs caprices. En général, on ne cherche pas à guérir chez les musulmans ; dans leur opinion, celui que la raison abandonne devient un élu de Dieu, un saint, un inspiré ; pourquoi donc chercher à lui faire perdre un si précieux privilège? lorsqu’un malade meurt ou recouvre la santé, c’est toujours Dieu qui l’a voulu ; qui donc oserait aller contre les décrets de Dieu?

Je pourrais vous parler longuement des bains publics de Damas, qui surpassent en commodité et en élégance ceux de Smyrne et de Constantinople ; mais vous savez ce que sont les bains turcs avec leurs lits de marbre, leur massage et leur brûlante atmosphère de vapeur; les cinquante-neuf bains publics de Damas ne désemplissent pas chaque jour, depuis le lever du soleil jusqu’au soir. Les boutiques des barbiers, établies près des bazars, doivent être comptées au nombre des plus charmantes curiosités de cette ville ; ces boutiques, tenues avec une admirable propreté, offrent sur leurs murs

d’orient.

intérieurs des peintures arabesques , des figures de mosquées , des paysages, des versets du Coran tracés en beaux caractères revêtus d’or. Le barbier d’une ville turque est un personnage important ; son ministère a quelque chose de religieux pour les musulmans; sa boutique est une espèce de sanctuaire.

Les cafés et les jardins sont la poésie de Damas ; je vous parlerai plus tard des jardins ; en ce moment je chercherai à vous donner une idée des cafés de Châm Beled. De vastes salles pavées de pierre blanche ou de marbre, dont la voûte est soutenue par des colonnes, des divans circulaires placés dans l’intervalle de chaque colonne , des bassins d’eau bordés de narguillets en forme de couronne , une large niche où se prépare le nectar arabe, des estrades recouvertes de nattes ou de tapis, tels sont les meubles, tebest l’intérieur d’un café de Damas; au dehors, des pavillons verdoyans, auxquels une grande natte sert de toiture, s’élèvent au bord d’une, de deux ou de trois rivières provenant du Barada ; des peupliers, des saules et des platanes balancent sur vous leurs ombres, vous respirez la fraîcheur des eaux, vous écoutez le murmure de charmantes cascades artificielles, vous suivez d’un œil rêveur les feuilles ou les débris de rameaux que les flots emportent ; le narguillet qui se consume vous avertit seul de la marche du temps, et le calme dont on jouit est si profond et si parfait qu’on se croirait entré déjà dans la paix éternelle.

Damas a cent vingt-deux cafés, comme je l’ai noté ci-dessus ; les plus fréquentés et les plus rians sont le café des Roses, le café du Fleuve, le café de la Porte-du-Salut ; ce dernier, entouré de trois rivières et ombragé par de grands saules, fait les délices des Damasquins; là se réunissent chaque jour plus de deux cents personnes qui viennent fumer le narguillet, boire la liqueur amère, jouer aux échecs sur des estrades ou des bancs élevés, au bruit des eaux, à l’ombre des saules ou des nattes suspendues. Que de musulmans pour qui la vie iFest qu’un long repos, arrivent sous les grands saules quand le soleil se lève, retournent à leurs demeures quand la nuit descend, et passent leurs jours entre le café et la pipe, ne connaissant d’autre univers que cet aimable séjour ! Ceux-là ignorent les tourmens de l’ambition, les dévorantes ardeurs d’une ame qui cherche la fortune ou la gloire ; vents des passions, soufflez sur la pauvre humanité et multipliez vos victimes ; tempêtes politiques, balayez les trônes et les nations;

vaine et indifférente chose que tout cela î le paisible habitué du café du Fleuve ou du café des Roses savoure le narguillet ou regarde passer sur l’eau la feuille tombée, avec un calme perpétuellement égal. En d’autres pays, souvent l’ame brûlante ronge et dévaste le corps, fragile demeure, comme un torrent orageux dévaste ses rives, mais l’ame de ce paisible habitué musulman ne s’est jamais plus émue que l’eau des bassins de marbre placés dans l’enceinte des cafés.

Nul doute que vous n’ayez souvent entendu parler des conteurs arabes, espèce de troubadours musulmans, poètes des traditions populaires et des souvenirs merveilleux ; c’est dans les cafés de Damas qu’on rencontre les plus habiles de ces narrateurs. Malgré ma passion pour toutes les choses orientales, les contes des Mille et une Nuits ne m’ont jamais beaucoup amusé ; je ne sais pas pourquoi, mais cela est ainsi ; je vous fais cette petite confidence à vous qui êtes indulgent, mais n’allez pas, je vous en conjure, me trahir auprès de nos orientalistes de Paris. Si donc les Mille et une Nuits n’ont jamais eu ■pour moi un attrait bien puissant, vous pensez bien que j’ai dû d’abord me tenir en garde contre tout ce qu’on me disait touchant les conteurs des cafés de Damas. L’empressement des musulmans à écouter ces sortes d’histoires, le plaisir qu’ils paraissent y trouver, n’étaient point à mes yeux une garantie suffisante de l’intérêt de ces récits, car je sais que les Orientaux ne sont pas difficiles à amuser. Toutefois il m’a fallu changer d’avis sur les conteurs arabes ; comme je n’entends pas assez la langue du pays pour suivre des narrations, j’ai pris le parti de me faire traduire deux histoires qu’on avait racontées devant moi; je me hâte de vous dire que ces deux histoires m’ont charmé. La première retraçait la vie errante d’un derviche qui, en punition d’une faute, avait passé par toutes sortes de tribulations; il avait failli mourir de faim sur le chemin de Damas à Bagdad ; des voleurs l’avaient mis à nu et ne lui avaient pas même laissé son rosaire; puis il arrive qu’il perd la mémoire, et tout, jusqu’aux choses de la veille, s’efface de son esprit. Dieu prend enfin pitié du pauvre derviche, il lui rend son bonnet de laine, sa robe, ses babouches, son rosaire, et aussi ses souvenirs ; une dervicherie de Bagdad l’accueillit avec bonté, et le moine musulman, ainsi rentré en grâce, passa dans le bonheur le reste de ses jours. Cette première histoire, dont je vous donne à peine une idée, a duré plus

d’orient.

(l’une heure ; je n’ai pas le temps de vous indiquer une foule de détails que les auditeurs musulmans recueillaient avec une incroyable avidité.

L’autre histoire est une espèce d’apologue entre un tapis et un étendard, placés tous deux dans le palais des califes de Bagdad. L’étendard n’avait pu secouer encore la poussière de vingt batailles, et sur le point de repartir pour une lointaine expédition, il disait tristement au tapis son voisin : Un même palais nous enferme , mais nous n’avons point une même destinée; la tienne me paraît bien digne d’envie. Tandis que, porté dans les airs, je livre mon front aux traits de l’ennemi, à la pluie, aux vents, au sable des déserts, toi, mollement étendu sur le marbre ou les boiseries dans le palais de notre maître, tu passes ton temps avec les fleurs, avec les filles jeunes et belles , avec les jeunes et beaux garçons ; combien ton sort est heureux ! combien mon destin est amer 1 — Ma vie est douce, parce que je suis humble, répond le tapis à l’étendard ; la félicité n’est point réservée à ceux qui comme toi élèvent fièrement la tête.

Ne trouvez-vous pas cette fable ingénieuse et poétique? Il me semble avoir lu un récit à peu près semblable dans le Jardin des Roses de Sady ; si cela est , on pourrait en conclure ou que les conteurs arabes récitent des histoires de Sady comme les rapsodes chantaient les vers d’Homère , comme les gondoliers de Venise répètent les stances de Torquato , ou que le poète persan avait introduit dans son Jardin des récits populaires répandus encore aujourd’hui en Orient.

D’après ce que je viens de vous dire, pensez-vous qu’il y ait moins de poésie dans un café de Damas que dans un de vos brillans cafés de Paris, même les plus fréquentés par vos prosateurs et vos poètes. Pour moi, j’aime mieux les conteurs arabes que la plupart des nouveaux grands hommes dont Paris abonde. Parler delà mer et du jeu sublime de ses vagues, sans l’avoir jamais vue qu’à l’Opéra, chanter l’œil noir des Circassiennes , la jalousie des pachas armés de kandjar où les pierreries étincellent, les amoureux mystères du sérail tour-àtour rians et sombres, sans jamais avoir connu cela que parles gravures des boulevarts et quelques voyages modernes sans vérités ; enfler une description de phrases sonores et prononcer souvent les mots de dague , de sérénade , de mantille , de madone ; peindre enfin ou mettre en scène les hommes , les jeunes filles , les mœurs , la nature

des pays lointains, sans être sorti de Paris on de sa province : chez vous, on appelle cela l’Orient , l’Espagne, l’Italie; on appelle cela de la poésie, de la couleur locale , de la nature réelle, que sais-je? Yos Jeunes génies à qui l’instinct a tout révélé , ignorent donc que la poésie ne se trouve point comme ils trouvent de l’or au bout d’une page qu’ils ont barbouillée de noir, à grand renfort d’images forcées et de barbarismes; ils ignorent que , pour parler de l’Orient , il faut avoir partagé la natte du Turc, du fellah ou du bédouin, avoir respiré à l’ombre des palmiers et des sycomores, avoir été porté sur les flots bondissans dans un caïque ou une tartane, avoir eu soif, le jour, sous le soleil brûlant, avoir veillé, la nuit, les regards attachés sur le firmament radieux. Chaque pays a une nature à part qui forme sa physionomie ; cette physionomie ne se devine point ; l’Orient n’appartient qu’aux pèlerins ; avant de chanter l’Itaiie , qu’on aille se chauffer à son soleil et méditer à Rome sur la poussière des Césars ; qu’on aille boire de l’eau du Tibre ou de l’Èridan ; avant de chanter l’Espagne , qu’on prenne la peine de franchir les Pyrénées , d’aller voir ce qui reste à Tolède ou à Séville des palais des rois mores , d’aller voir ce qu’est devenue la maison du Cid , à Burgos dans la vieille Castille, de visitera Grenade l’Alhambra, merveille de l’architecture moresque, de parcourir cette riche nature hispanique, d’interroger ses peuples. Vous, à qui Dieu donna une voix puissante , criez donc dans votre Babylone littéraire que les portes de l’avenir ne s’ouvrent point pour le mensonge et l’ignorance ; la poésie n’est que la vérité parée d’une robe éclatante ; dans toutes les œuvres d’art et d’intelligence , le vrai est la condition absolue sans laquelle on n’échappe point aux froides et rapides ailes de l’oubli.

d’ouient.

LETTRE CXLYII.

Population de Damas. — Mariage des chrétiens de Damas.

Mai 1831.

Un proverbe arabe dit : Châmi, choumi , Damasquin , méchante Plusieurs voyageurs sont partis de là pour présenter la population de Damas comme la réunion de tout ce qu’il y a de pis au monde. L’Arabe qui le premier s’écria , Châmi , choumi, n’eut peut-être que la pensée de faire un simple jeu de mots. Sur ce point, une des choses qui ont pu égarer l’opinion des voyageurs , c’est le fanatisme des Damasquins; sans doute qu’en matière religieuse les Damasquins n’entendent pas raillerie , et que leur susceptibilité peut devenir dangereuse ; mais dans le reste des choses de la vie , ils n’ont pas moins de vertus que les habitans des autres cités orientales. L’exaltation religieuse n’exclut pas nécessairement la droiture , le dévouement, la bonne foi. Je n’ai pas séjourné assez long-temps dans cette ville pour multiplier les preuves de ce que j’avance; toutefois, je pourrais citer des témoignages qui honorent les musulmans damasquins. Vous vous souvenez des quatre marchands avec qui j’ai fait la route de Beyrouth à Damas ; j’ai gardé de la reconnaissance pour leurs procédés bienveilians envers moi , pour leurs paroles douces et engageantes , quand , le soir , dans les haltes de notre caravane , nous prenions place ensemble autour du même pilau. Un grec catholique qui, depuis plusieurs années , est en relation de commerce avec des musulmans damasquins, me disait qu’il n’avait jamais eu à leur reprocher le moindre tort. J’ai rencontré plusieurs fois dans des maisons chrétiennes des musulmans qui me traitaient avec une parfaite bonté. S’il existe à Damas une portion d’hommes vraiment médians, elle ne se trouverait que dans les derniers rangs du peuple et dans les faubourgs; mais, dites-moi, trouve-t-on beaucoup de pureté et de vertu

chez le bas peuple de nos grandes cités européennes? Cette courte défense des Damasquins n’est point suspecte de la part d’un homme qui a manqué d’être brûlé en entrant dans la ville.

Les chrétiens de Damas n’ont pas été plus ménagés que leur dominateurs; les voyageurs leur ont fait une réputation de bassesse et d’imposture. Les déclamateurs qui ont passé par ici, principalement les Anglais , n’ont point songé combien est difficile la position deschrétiens de cette ville vis-à-vis des musulmans ; pour que de pauvres rayas puissent vivre en face d’un fanatisme toujours ardent , que de souplesse ne faut-il pas, que de finesse , que d’adroites précautions! Les voyageurs ont appelé cela de la bassesse et de l’imposture. Le musulman fanatique de Damas, à l’égard du chrétien, c’est le loup de la fable qui, voulant manger le faible agneau, ne manque jamais de bonnes raisons. Que de génie il faut à l’agneau pour qu’il parvienne à tromper le loup î

Un trait commun au caractère des deux peuples, c*est l’amour du repos et des plaisirs. Dans un pays où tout abonde , où partout s’offrent aux regards des ombrages , des fleurs et de belles eaux , il est naturel qu’on se laisse aller à une douce nonchalance : l’esprit de l’homme est invinciblement soumis à l’influence des lieux. La race damasquine est remarquable par la beauté du sang et la blancheur de la peau ; on ne rencontre guère ici de ces figures jaunes ou couleur de terre, qui souvent attristent le voyageur dans les contrées arabes ; je n’ai vu nulle part des enfans au teint plus frais , à l’œil plus vif. Ali-bey vante la beauté des femmes de Damas; vous n’ignorez pa& que dans ce pays-ci ce qu’on cache le plus aux voyageurs, ce sont les femmes, et je ne puis vous dissimuler que sur ce point j’ai peu observé par moi-même. Pourtant, je ne dois pas vous taire que parfois, dans les bazars , un coin de voile écarté par des doigts probablement distraits, m’a permis de découvrir furtivement de jeunes et charmans visages, des yeux noirs pleins de feu ombragés par de longues paupières, et cette double rangée de perles qui pare avec tant d’éclat la bouche rose des filles d’Orient. J’ai vu ainsi dans des maisons chrétiennes des femmes et des jeunes filles sans voile , qui m’ont paru belles sous leur couronne de sequins et leurs longs cheveux entrelalacés ; elles marchent sur des galoches de bois qui les grandissent d’uu demi-pied, et leur donnent quelquefois la taille des orangers et des grenadiers plantés dans la cour de leur habitation. Ali-bey dit avoii*

d’orient,

remarqué qu’il se trouve très-peu d’aveugles à Damas ; je ne sais pourquoi j’ai fait une remarque toute contraire ; je n’ai rencontré dans aucun lieu de la Syrie un aussi grand nombre d’aveugles qu’à Damas. Il paraîtrait que dans cette vallée, moins qu’en d’autres pays asiatiques, les habitans ne dorment point impunément, en été, sur leurs terrasses.

D’après les informations que j’ai prises, et par un calcul qui d’ailleurs ne peut être qu’approximatif, je porterai à cent trente mille environ le nombre des musulmans à Damas; on compte à peu près deux mille juifs, dix mille grecs catholiques, cinq mille grecs schismatiques; le reste de la population chrétienne est arménien et syrien. Les juifs de Damas, moins maltraités que les chrétiens, parlent avec une espèce d’orgueil de leurs trois synagogues, qui pourtant ne sont pas des monumens ; mais les synagogues de Damas sont bien moins humbles que les synagogues souterraines de Jérusalem. Les grecs schismatiques ont une église ; la nation syrienne et la nation arménienne schismatique , possèdent chacune un sanctuaire ; les catholiques remplissent leurs devoirs religieux dans les trois monastères latins , savoir : le couvent de terre sainte, habité par quatre religieux espagnols; le couvent des lazaristes, successeurs des missionnaires jésuites, habité par deux prêtres français pleins de science, de zèle et de piété ; le couvent Capucin habité par un vieil Espagnol qui vit d’aumônes. J’ai remarqué dans la cour de ce dernier monastère une treille qui m’a semblé un phénomène dans le monde végétal ; le cep de cette treille, droit et haut comme le tronc d’un cyprès, a quatre pieds d’épaisseur. Les monastères francs de Damas ne sont point à l’abri des vexations de l’autorité musulmane. Il y a cinq mois que le couvent de Terre-Sainte a été condamné à payer huit mille piastres au pacha , voici pourquoi : les religieux latins avaient pavé l’avenue de leur monastère, auparavant humide et boueuse, sans en avoir obtenu l’autorisation préalable. Au mois de mars dernier, nos pauvres lazaristes ont été condamnés aussi à une amende de huit mille piastres pour avoir osé réparer la chapelle de leur couvent. Plus d’une fois, dans nos lettres d’Orient, nous avons eu occasion de remarquer com° bien il en coûte aux chrétiens de ces pays pour remuer ou pour aligner des pierres.

Les chrétiens de Damas passent pour beaucoup aimer les réjouissances; les époques solennelles de la vie, telle que le mariage, £ont

des fêtes et des occasions de plaisir dont on garde longtemps la mémoire. J’ai recueilli sur la célébration du mariage des chrétiens de Damas des détails très-curieux que vous ne trouveriez dans aucune relation de voyageur.

On sait que les mariages des musulmans se réduisent à de simples conventions faites en présence du cadi ; dans tous les pays d’Orient, les mariages des chrétiens sont accompagnés de plus de pompe, de plus de joie et de bruit. J’ai vu dans l’Archipel et dans l’Anatolie quelques-unes de ces fêtes en l’honneur des fiancés et des nouveaux époux chrétiens ; mais ce qu’on voit à Damas est plus intéressant et plus nouveau pour le voyageur d’Europe. Yoici d’abord ce qui regarde les fiançailles.

Un prêtre est chargé de la part d’une famille d’aller demander en mariage telle ou telle jeune fille. Les parens de la jeune fille prennent deux jours pour réfléchir à la demande qui leur est faite, et le troisième jour le prêtre va chercher leur réponse. Si les. parens consentent à l’union, le jeune homme envoie aussitôt à la jeune fille dix sequins, un mouchoir brodé, deux grands mouchoirs de mousseline, et une bague attachée à un ruban ; c’est le prêtre qui a lié cette bague et c’est lui qui la délie le soir des noces. Dès ce jour-là, le jeune homme et la jeune fille sont déclarés fiancés l’un à l’autre, et chacun s’empresse d’aller complimenter les deux familles. Au premier Jour de l’an, le fiancé a coutume d’offrir un présent à sa fiancée. Toutefois les deux futurs époux vivent séparés l’un de l’autre sans se voir jamais et sans se parler; l’amour n’entre pour rien dans cette union qui doit durer toute la vie, et souvent il arrive que c’est dans la chambre nuptiale qu’un jeune homme fait pour la première fois con* naissance avec la femme qui doit être la compagne de ses jours. Enfin les deux familles fixent le jour de la célébration du mariage. Quinze jours avant la fête, le fiancé fait remettre à sa fiancée une paire de bracelets en or ou en diamant suivant la fortune du futur époux, une pièce d’étoife brodée en or et cent soixante piastres pour les frais du bain et du souper de noces. Le mariage se célèbre toujours pendant la nuit du dimanche au lundi.

Trois jours avant la célébration du mariage, c’est-à-dire le jeudi, les proches parens se réunissent le soir dans la maison de la nouvelle mariée ; ils passent la moitié de la nuit à préparer le banquet des noces composé de sucreries, de pâtisseries et de confitures ; des amu-

d’orient. 23

semens et des chants joyeux accompagnent ce travail. Le vendredi, la fiancée est conduite au bain par des femmes qui ne la quittent plus jusqu’après la célébration du mariage; au retour du bain, on teint de rouge les mains de la fiancée ; on lui enlève le duvet du visage avec du miel durci au feu; on lui peint les sourcils, on les lui façonne avec un soin particulier ; on procède ensuite à d’autres opérations qui sont trop peu dans nos mœurs pour que je puisse en parler. Le samedi, la fiancée reste seule dans un appartement, mange seule et ne voit absolument personne, excepté la matrone chargée de la servir et de la parer. Le dimanche au matin, on la fait asseoir dans un coin de l’appartement, le visage tourné vers le mur, les yeux baissés et enveloppée d’un long voile; elle reste immobile dans cette position jusqu’à trois heures après le coucher du soleil. Tout ceci ne vous paraîtra pas sans doute très-amusant pour une jeune fille ; ne dirait-on pas qu’on veut lui faire expier d’avance les douces joies de l’hymen ?

Le dimanche au soir, environ quatre heures après le coucher du soleil, on met à la nouvelle épouse les habits de noces, et toutes les femmes qui doivent assister à la fête se parent en même temps ; les femmes et les jeunes filles reçoivent chacune une ou plusieurs bougies blanches ; l’épouse en porte cinq dans chaque main ; ces bougies sont dorées et attachées ensemble. Alors l’épouse, accompagnée de toutes les femmes, est conduite processionnellement dans la cour de la maison, au milieu de chants et de cris de joie; l’épouse, appuyée sur les bras de quelques femmes, fait trois fois le tour du bassin ou de la fontaine qui se trouve au milieu de la cour, et cette lente promenade dure trois quarts d’heure. Après cette procession, l’épouse est ramenée dans sa chambre, au son du tambour; celle qui frappe en cadence sur le tambour est la matrone dont je vous ai parlé plus haut, spécialement chargée de parer la nouvelle épouse. Rentrée dans son appartement, la mariée quitte ses vêtemens de noces pour reprendre ses vêtemens ordinaires. Il est une heure après minuit q[iîand tout cela est achevé.

Bientôt trois femmes , parentes du nouveau marié, se présentent et demandent à emmener la nouvelle mariée ; elles sont suivies de tous les amis de l’époux, portant chacun une bougie allumée et chantant au bruit de divers instrumens, tels que le santir^ dont on frappe les cordes de métal avec des baguettes de bois ; le tambour charky

(oriental), en bois d’ormeau, espèce de mandoline arabe; le ndy^ flûte en canne de roseau, qu’on trouve dans tous les pays d’Orient, Ils arrivent tous ensemble à la porte de la chambre de la mariée ; mais la porte leur est fermée, ils crient et sollicitent en vain ; puis on en vient à des explications ; ce sont des qui vive, des réponses et des menaces apparentes; enfin la porte s’ouvre, les trois femmes vont joindre la nouvelle épouse, et les hommes passent dans d’autres appartemens. Là tous ces convives poussent des çris de joie, des cris de victoire, et se livrent à une folle gaieté. Un souper leur est servi ; après le souper ou donne à boire à tout le monde un verre d’eau sucrée. Il est inutile de vous dire que le café et la pipe remplissent les intervalles de chaque cérémonie. Une demi-heure après le souper, les hommes redemandent l’épouse à grands cris, et tous les flambeaux sont rallumés. La fiancée, enveloppée dans un long voile blanc, et le visage couvert d’un petit voile noir, dit adieu à sa famille ; c’est dans ce moment qu’on porte à la maison de l’époux le trousseau de la mariée. Bientôt le cortège s’achemine processionnellenient, et avec une lenteur extrême, vers la demeure de l’époux, au milieu des cris, des chants et des symphonies arabes. Plus la mariée marche lentement, plus elle est estimée; on aurait une très-mauvaise idée d’une jeune fille qui ne mettrait pas une heure au moins pour faire un chemin de dix minutes ; on veut qu’elle songe que chacun de ses pas la rapprochant de son futur époux, la pudeur doit ralentir sa marche autant que faire se peut.

Arrivé à la maison du fiancé, le cortège se disperse et s’éloigne; la jeune mariée reste seule avec sa matrone et une vieille sage-femme ; son entrée dans la maison de l’époux , est accompagnée de témoignages d’honneur et de respect ; l’aloès brûle autour d’elle, l’eau de rose est répandue sous ses pas. Introduite dans la salle qui lui est destinée, elle est d’abord placée dans un coin, sur une estrade élevée, le visage tourné vers le mur et les yeux tout-à-fait fermés ; elle garde cette attitude jusqu’au lundi après midi, pendant sept heures environ. La mère, les sœurs et les parentes de la jeune mariée sont invitées à venir dans la maison de l’époux ; un moment elles refusent de s’y rendre, mais bientôt elles se laissent emmener et assistent à la bénédiction nuptiale, qui a lieu dans la maison même. Le prêtre, après avoir béni les époux, prend la bague et le ruban envoyés à la jeune fille à l’époque des fiançailles, il détache la bague du ruban, la passe

d’orient.

d’abord dans le petit doigt de la mariée, ensuite dans le petit doigt de répoux, et la retire de nouveau pour la laisser dans le petit doigt de la femme. Cette bague n’est pas tout-à-fait comme notre anneau nuptial; elle ne sert que pour la cérémonie, et l’épouse n’est pas tenue de la porter; pourtant on aime à la conserver comme un précieux souvenir.

Après la bénédiction nuptiale, la mariée est replacée sur l’estrade élevée qu’elle occupait auparavant, et les convives passent dans la salle du festin ; la jeune épouse est laissée seule avec sa matrone. Au sortir du banquet, on danse, on chante; les instrumens de musique retentissent, la joie et l’ivresse sont dans tous les cœurs, et la mariée, ainsi placée à l’écart, semble seule ne prendre aucune part à la fête. Quand le soir approche, elle reprend ses vêtemens de noce ; toutes les femmes s’habillent et se parent, et rallument les flambeaux qu’elles ont reçus. La jeune épouse et toutes ces femmes recommencent une procession dans la cour, autour du bassin. On fait trois tours; après le premier tour, un des principaux convives soulève à demi le voile de la mariée; celle-ci garde toujours les yeux fermés; elle est conduite dans la chambre nuptiale; le jeune époux, suivi seulement dq quelques-uns de ses plus proches parens, va la joindre d’un air grave et recueilli. En entrant dans la chambre, il lui ôte son voile. Un léger souper est servi ; le marié prend place à table, en face de la mariée, mais celle-ci ne touche à rien, et ne mange point. Son époux lui présente chacun des plats qui composent le souper ; il la presse de manger, et la jeune épouse refuse toujours, immobile, les yeux baissés, et ne proférant aucune parole. Enfin, l’heure sainte et solennelle arrive, les convives disparaissent, tout bruit expire , la matrone elle-même s’éloigne, et moi, qui viens de vous faire assister à la fête, je ne saurais pousser plus loin ce récit.

Il me reste encore à vous détailler quelques cérémonies qui concernent particulièrement le nouveau marié, et que je n’ai pu raconter plus tôt, pour ne pas trop embrouiller cette narration.

Le jeudi , le vendredi et le samedi , il se passe dans la maison de l’époux les mêmes choses à peu près que dans la maison de l’épouse. Les convives arrivent en foule le dimanche, et, ce jour-là, le barbier vient raser la tête du nouveau marié pendant qu’on chante autour de lui , et qu’on pousse des cris de joie. Le dimanche au soir , après le souper, la danse commence et se prolonge jusqu’à trois heures du

COIIIIESPONDANCE

âfj

matin ; alors Fépoux se dérobe à tous les yeux ; il va se cacher dans le recoin le plus secret de la maison ; les parens et les gens de la fête le cherchent et le trouvent. Le marié feint de vouloir échapper à leurs poursuites ; puis on le prend, on remporte en triomphe, malgré lui, pour le déposer sur un divan qui a été préparé. Tous les invités , un flambeau à la main, vont chercher en procession les habits de noces du nouvel époux. Pendant qu’on le revêt du costume nuptial, le santir, le nây et le tambour se font entendre. Les fêtes des jours suivans îi’offrent aucune particularité remarquable touchant le marié. Vous me dispenserez de m’arrêter sur la cérémonie du lendemain des noces, dont le but est de faire éclater à tous les yeux l’honneur de la jeune mariée. Cette cérémonie, assez étrange pour un Européen , est en usage dans la plupart des contrées d’Orient. La mariée se montre ce Jour-là sans voile et les yeux ouverts ; elle baise humblement la main à tous les parens, à tous les invités , et chacun lui fait un présent en argent ; on donne depuis vingt jusqu’à cinquante piastres.

C’est ainsi que se célèbrent à Damas les mariages chrétiens. Ne découvrez-vous pas dans cette célébration solennelle l’expression de deux caractères, de deux génies bien marqués , le mélange des anciennes mœurs grecques et des mœurs arabes ou persanes? Il me semble qu’il y a, dans les diverses cérémonies ci-dessus racontées, des images, des symboles, des traits emblématiques qui tiennent à la fois de l’Odyssée et du Gulistan , d’Athènes et de Bagdad. Les chansons nuptiales, que répètent les convives, se distinguent par une poésie qui ne vous déplairait point. On dit à la jeune épouse : « Vous avez la » taille du palmier, votre œil noir brille d’un doux éclat; votre » bouche est semblable à la bague d’or qui vient de sortir des mains » de Touvrier. » On dit au jeune époux ; « Ouvrez les yeux, vous qui » sommeillez, regardez seulement le pan de sa robe ; voyez, voyez » donc, car nous vous présentons une femme digne du sultan. »

Vous ne me reprocherez pas, j’espère, d’avoir multiplié les détails sur ces fêtes nuptiales ; il m’a paru que c’était là une assez bonne manière de vous faire connaître les mœurs et le caractère des populations chrétiennes de Damas. Je viens d’apprendre que, depuis plusieurs semaines , le patriarche grec schismatique et le patriarche maronite du Liban ont rendu des décrets qui abrègent et simplifient beaucouples cérémonies des noces, vu les désordres qui peuvent résulter des réunions nocturnes. Puisque ces décisions récentes menacent de

d’orient.

proscrire les fêtes dont j’ai tracé le récit, ne dois-je pas nae féliciter de les avoir fidèlement recueillies? Il ne faut point laisser périr ce qui tient à l’histoire intime des peuples, à leurs usages, à leurs coutumes, tout ce qui forme leur existence morale. C’est surtout avant que les monumens ne tombent, qu’on doit noter avec un soin religieux leur forme, leur architecture, leur physionomie de marbre ou de pierre. Si je rencontrais dans le désert quelque temple inconnu, qui dûtcrouler le lendemain sous le marteau de l’homme, me pardonneriez-vous de ne point en décrire les colonnes , le portique , le fronton , les frises , les piédestaux ?

LETTRE CXLYIIL

Les faubourgs de Damas. — Les jardins. — Les divisions du fleuve Barada. — ► Les alentours de Damas. — Le lieu de la conversion de saint Paul. — La caravane de la Mecque.

Mai 1831.

Les faubourgs de Damas sont à eux seuls plus vastes que la cité ; le faubourg du sud, de trois quarts de lieue d’étendue, se nomme Bah^ Allah (laporte de Dieu), parce qu’il fait face aux chemins de Jérusalem et de la Mecque ; la population de Bad-Allah est toute entière musulmane. Les maisons des*faubourgs sont bâties les unes en terre, les; autres en briques composées d’argile mêlée à de la paille et cuite au soleil. Chaque maison est surmontée d’une coupole blanche, destinée â faciliter l’écoulement des pluies; toutefois, malgré les coupoles, ces fragiles habitations disparaîtraient bien vite, si les pluies étaient fréquentes. Rien n’égale l’insolence et le fanatisme du peuple des faubourgs ; c’est là que vivent et s’agitent toutes les mauvaises passions ; je vous ai déjà dit que c’est de là qu’est partie la révolte, au mois de février dernier. Dans les prochaines révolutions qui menacent la Syrie, si la ville de Damas souffrait de l’autorité de quelque nouveau maître, elle lâcherait contre lui les loups et les panthères de ses faubourgs..

Je voudrais être moins étranger que je ne le suis à l’art des descriptions, pour pouvoir vous parler des jardins de Damas; imaginez une étendue de plus de sept lieues de circonférence, couverte d’arbres de toute nature, une forêt éclatante composée d’orangers, de citronniers, de cédras , d’abricotiers de vingt espèces différentes , de pruniers , de cerisiers , de pêchers , de pommiers , de figuiers , de vignes hautes et vigoureuses, belle vallée qui fait rêver à l’Eden où se réveilla le premier homme. A l’ouest, au nord et au sud, les montagnes Gebel-el-Cheik, Gebel-el-Salaliié , Gebel-el-Kessone , dominent la plaine; à l’est, la

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vallée verdoyante s’étend vers un horizon jaune. C’est dans ces tranquilles retraites que les habitans de Damas vont souvent passer des journées entières; ils ont leurs kiosques dans les jardins , comme les habitans de Stamboul sur les rives du Bosphore ; les maisons de plaisance découpent agréablement ce long espace toujours uni, toujours vert, et deloin ajoutent encore à la beauté duspectacle de la plaine. Si j’interrogeais les kiosques des jardins de Damas, ils me rediraient peut-être de tristes histoires comme ceux de Stamboul ; les spoliations capricieuses et les crimes de l’ambition ont fait là aussi peut-être bien des victimes.

Nous ne sommes qu’au mois de mai, et les fruits des jardins n’ont point encore atteint leur maturité ; les gens du pays me disent qu’en aucun pays du monde on ne trouve des fruits aussi beaux qu’à Damas. Je regrette de n’être point venu ici un mois plus tard pour assister aux fêtes de la Pomone arabe ; j’aurais été surtout curieux de voir de ces abricots damasquins d’une grosseur prodigieuse , d’une saveur em^ baumée, d’un suc divin. J’ai lu à ce sujet dans les vieilles chroniques

musulmanes un trait que vous aimerez à trouver ici. Emad-eddin, en parlant d’une conférence qui avait eu lieu entre Saladin et un prince de Mésopotamie, ditquelesultan, pour égayer l’entrevue, fit apporter des abricots de Damas, dont la saison était alors venue : «. Ces abricots brillaient comme les étoiles, dit l’auteur arabe; on les eût pris pour des boules d’or ; ils jetaient un éclat semblable à celui des fruits peints sur les drapeaux du sultan . » Les prunes de Damas ont aussi une grande célébrité. En 1148, nos croisés étant retournés à Jérusalem après avoir vainement assiégé Damas, comme il sera dit ailleurs, furent accusés d’avoir fait le voyage de Damas pour des prunes; ce fut là l’origine d’un proverbe qu’on répète encore en Europe.

Les magnifiques jardins qui entourent Damas comme d’une riche et grande robe bleue, forment la meilleure défense de cette ville, car les arbres se pressent en manière de haies parfois impénétrables , et s’étendent en remparts de verdure souvent impossibles à franchir. Les murs qui servent à clore les jardins, sont faits avec de la terre mêlée à des cailloux et à de la paille hachée, et séchée au soleil.

Ce qui donne tant de fraîcheur et d’éclat aux jardins de Damas, ce sont les eaux abondantes que le Barada ou Barada leur envoie. Le voyageur est frappé de la manière admirable dont les eaux du fleuve sont partagées et distribuées dans les quartiers de la ville et dans tous

les lieux voisins. Je vous ai dit dans une de mes dernières lettres que le Barada prend sa source au nord-ouest de Damas, à dix lieues de distance. Le Baradi ne peut être que le Pharphar de l’Écriture; la dénomination moderne est une dérivation corrompue du nom primitif. Les Grecs et les Romains appelaient cette rivière Chrysorrhoas. L’eau de ce fleuve, à cause de sa crudité , n’est bonne à boire qu’après sa jonction avec la rivière nommée Figé, dont la source est à cinq heures au nord de Damas; arrivées au village AQMaksaUy à deux heures de îa ville , les deux rivières qui n’en forment plus qu’une seule sous le nom de Baradi, se divisent en sept branches. La gorge montagneuse où le fleuve se divise, offre un de ces beaux aspects romantiques comme vous avez pu en rencontrer dans les montagnes de la Suisse ou du ïyrol. Aux temps antiques, le fleuve ne se partageait qu’en deux branches ; c’étaient lePharphar et l’Abana ; ona creusé au fleuve cinq canaux nouveaux pour que tout le pays soit largement abreuvé. La première branche, nommée Djazzié, arrose Sallahié, séjour délicieux couvert de maisons de plaisance , situé à une demi-heure de chemin de Damas, au nord-ouest : le Djazzié passe ainsi sur des hauteurs qui, d’après l’estimation de Pocoke, dominent en quelques endroits le Barada de plus de soixante pieds; la seconde branche, nommée Tor« ou Toura, roule une plus grande quantité d’eau que toutes les autres, et baigne des lieux élevés situés au nord de la ville; la troisième, nommée B anias, abreuve le quartier du sérail, qui est le plus beau quartierdeDamas; la quatrième, qui conserve le nom de Barada, coule au pied des murailles de Damas, du côté du nord ; la cinquième, nommée Carnaval on Kenovat, fournit de l’eau à la majeure partie de la cité, à l’aide d’un grand nombre de petits conduits qui vont aboutir aux fontaines publiques, aux bains, aux khans et aux mosquées; la sixième, nommée Akrabani on rivière des Scorpions, traverse la partie méridionale de Damas et abreuve aussi une moitié du grand faubourg de Meidan ; l’Akrabani pourrait bien être l’Abana de l’Écriture ; Benjamin de Tudela dit que l’Abana traverse la ville; la septièm^e enfln, nommée Derary on Deramy , con\e au sud de l’Akrabani et donne de l’eau à l’autre moitié du faubourg de Meidan. Toutes ces rivières, après avoir ainsi abreuvé la population et le pays dans tous les sens, rejoignent un peu au-delà de Damas le Barada qui leur a donné naissance, et les sept canaux réunisen grand fleuve vont se perdre obscurément dans un abyme, à sept heures à l’est de Damas, appelé par les

d’oriem.

Arabes Barh-el-Merg ( la mer du pré). Le Balir-el-Merg , dont la circonférence est d’environ huit lieues, ne s’élève et ne s’abaisse dans aucun temps ; dans toutes les saisons, son niveau se montre perpétuellement le même. L’œil cherche en vain l’issue par où puissent s’écouler les eaux du lac ; on ne saurait lui assigner que des voies souterraines. Ainsi les eaux du Barada ont le même sort que les eaux du Jourdain ; les deux fleuves promènent leurs flots glorieux dans de belles et riches vallées, et tous deux se perdent dans un abyme entouré de silence et de mystère.

Quelques mots sur les principaux endroits voisins de Damas, compléteront ce que je vous ai dit jusqu’ici. Nommons d’abord Salahié, grand bourg de près de quinze mille habitans. Le proverbe Châmi, choumif Damasquin, méchant, peut s’appliquer dans toute sa rigueur a la population de Salahié. C’est un ramas d’hommes farouches, joignant à la barbarie du désert, le fanatisme des croyances exaltées. Les Gurdes et les Turcomans sont là en grand nombre, mais ils n’ont aucune des vertus qui caractérisent les peuplades auxquelles ils appartiennent. Il n’est point de mauvaise doctrine, d’opinion perverse qui n’ait à Salahié ses apôtres et ses croyans ; toutes les aberrations humaines ont trouvé des autels dans ce bourg redouté. Là, dit-on, vivent des hommes voués au culte du démon, à tous les mauvais génies échappés du ténébreux empire de Satan ; là beaucoup de familles ne connaissent d’autre dieu que le soleil ; elles s’agenouillent et se prosternent vers la terre quand l’astre jette son premier rayon, quand ses feux embrasent l’espace, et quand le sommet des montagnes se colore de ses dernières clartés. Là aussi chaque jour des bouches maudissent tous ceux qui aiment l’Évangile ou le Coran, et promettent à des dieux qui n’ont point de nom, l’immolation d’un musulman, d’un juif ou d’un chrétien. Et pourtant Salahié peut passer pour un des endroits les plus délicieux de la terre. Là se voient les plus charmans jardins, la plus aimable nature du pays de Damas; les riches habitans de la sainte ville ont choisi ces lieux de préférence pour y bâtir leurs kiosques. N’est-il pas permis de s’étonner que le spectacle de ce paradis enchanteur n’ait point adouci les cœurs sauvages, les féroces caractères de Salahié? Je ne croyais pas qu’il fût possible de rester méchant au milieu d’une belle nature. Le bourg de Salahié est devenu aujourd’hui le grand foyer de la révolte, le rendez-vous des mécontens et des perturbateurs ; avant-hier, le pacha, par une espèce de coup

d’Etat qui honore son caractère, a fait chasser du bourg quatre centS Curdes.

Les pèlerins auraient plusieurs grottes à visiter dans les montagnes qui dominent Salahié; la plus vaste de ces grottes, convertie en mosquée, renferme, dit-on, les cendres de quarante martyrs morts pour le Seigneur ; une tradition pieuse place dans ces montagnes la grotte des sept Dormans. J’ai vu à Éphèse, derrière le mont Prion, la véritable grotte où s’est passé le miracle. Ce serait d’ailleurs un travail fort difficile que de vouloir chercher à concilier les traditions religieuses de l’Orient, relatives aux localités.

Plus de trente villages sont répandus autour de Damas ; la plupart de ces villages se trouvent au nord ou à l’est de la cité. A une heure de Damas, à l’est, les Israélites vont visiter, au village de Jobar, le tombeau d’Èlisée, renfermé dans une synagogue. Pocoke dit que cette synagogue, autrefois une église grecque, marque le lieu où le prophète Élie couronna Hazaël roi de Syrie, selon les ordres du Seigneur. On a remarqué que les habitans de Jobar ne coupent point le blé, mais qu’ils l’arrachent suivant une coutume mentionnée dans les livres saints.

Le village de Bezé, à une demi-heure au nord de Jobar, indique la place où Abraham atteignit les quatre rois qui retenaient Loth prisonnier ; c’est, dit-on , sur la montagne voisine de Bezé, que les quatre rois reçurent la sépulture. A une heure et demie de Damas, au sud-ouest, j’ai vu un village, nommé Damni, renommé dans la contrée pour ses raisins d’une grosseur énorme et d’un goût exquis. Au sujet de ces raisins tant vantés, les musulmans de Damas racontent une histoire que je ne veux pas vous laisser ignorer : Un jour que Mahomet s’entretenait familièrement avec Dieu, il exprima le désir de manger des raisins du Paradis ; un ange lui en ayant aussitôt apporté une grappe, le prophète la mangea et jeta au loin les graines sur la terre ; ces graines tombèrent dans l’endroit occupé maintenant par le village de Davani : de là l’origine de ces raisins d’un goût si merveilleux. Je ne me suis pas donné la peine d’aller voir ce qu’on appelle la grotte de Jérémie, l’endroit du paradis terrestre où le Seigneur fit entendre au premier homme son arrêt de mort après son péché, le lieu où coula le sang d’Abel ; ces traditions de localités ne supportent pas la critique.

Si les troubles de l’époque présente offraient moins de périls aw

d’orient.

voyageur, je n’aurais pas borné mes courses aux alentours de Damas, mais je serais parti pour aller visiter des régions ignorées, où chaque pas m’aurait conduit à des découvertes. Un savant voyageur du dernier temps a traversé une portion de ces pays qui s’étendent au sud de Damas, sur les limites de la Syrie et de l’Arabie, mais les recherches de Burkhard sont loin d’avoir amené des résultats complets. Combien j’aurais aimé à parcourir les plaines du Haouran [Belad Ilaouran), l’ancienne Auranite, jadis couverte de villes; les vastes solitudes du Ledja et du Gebel-el-Haouran, qui représentent les cantons trachônes dont parle Strabon ! Les ruines de plus de deux cents villages en basalte ou pierre noire, annoncent que, même dans des temps peu reculés, laTrachonite nourrissait encore une population nombreuse ; on cite Bozra comme la métropole de toutes ces contrées, cette même Bozra que l’Arabie romaine avait pour capitale ; la ville nouvelle s’élève à côté des débris immenses du passé.

Au temps des croisades , dans la deuxième année du règne de Baudouin lïl (1145), Bozra ou Bostrum, appelée au moyen âge Busserelh, tut le but d’une expédition chrétienne qu’on peut regarder comme le plus curieux évènement de cette époque. Le gouverneur de cette ville, appelé Tantais, mécontent du prince musulman dont il dépendait , s’en alla trouver le roi Baudouin à Jérusalem , et offrit de remettre Bozra aux chrétiens, moyennant une récompense. L’offre est acceptée, et l’armée chrétienne se met en marche, ayant pour guide le gouverneur de Bozra. Partis de Tibériade , les latins traversèrent la vallée profonde de Bopb et arrivèrent dans la plaine de Meidan , où se tenait alors tous les ans une grande foire pour les Arabes. Ce fut là que les chrétiens commencèrent à rencontrer des ennemis; grâce à leur bon ordre, à leur union , à leur ardeur courageuse , ils s’ouvrent passage au milieu des bataillons musulmans et poursuivent victorieusement leur chemin. C’était au mois de juin ; aux continuels harcèlemens de l’ennemi se joignirent les souffrances de la soif. « Le pays qu’ils parcouraient était aride et sans eau , dit » Guillaume de Tyr ; on n’y trouve point de sources ; en hiver seu- » lement , les habitans ont coutume de recueillir les eaux de la pluie » dans des cavités. Dans cette année-là, un accident avait rendu ces » citernes entièrement inutiles ; une multitude extraordinaire de saii- » terelles avaient infecté les piscines d’un impur venin ; beaucoup de » sauterelles y étaient mortes , et les eaux avaient été corrompues. »

CORHES POND ANGE

Le même chroniqueur dont le récit nous guide en ce moment , cite au-delà de la plaine de Meidan la ville à^Adrate, anciennement Édrée, connue dans le treizième siècle sous le nom de ville de Bernard d'Étampes; les croisés, trouvant dans ce pays des citernes ouvertes, jetaient des seaux pour y puiser de l’eau, mais des hommes cachés au fond des souterrains coupaient les cordes des seaux, et les chrétiens s’épuisaient en vains efforts.

Après quatre jours d’une marche périlleuse, ils aperçoivent de loin la cité de Bozra , la métropole dont la conquête doit leur faire oublier de rudes fatigues ; ils campent, pour la nuit, auprès de rochers à travers lesquels s’échappaient des filets d’eau , précieuse ressource pour une armée tourmentée de la soif. Au milieu du silence de la nuit, voilà qu’un messager de Bozra arrive au camp des chrétiens, annonçant que la femme même du gouverneur Tan tais vient de livrer la ville, et que toutes les positions de Bozra, et sa citadelle, sont occupées par les musulmans de Damas. Vous imaginez le deuil de l’armée chrétienne à cette nouvelle ; les princes s’assemblent et décident qu’il faut se hâter de rentrer dans le royaume de Jérusalem. On craint pour l’armée, on n’espère pas pouvoir la sauver dans sa retraite, et quelquesuns des principaux seigneurs, voulant au moins sauver le jeune roi Baudouin, lui conseillent de prendre secrètement la fuite avec le bois de la vraie croix , et de monter sur le meilleur coursier de l’armée. Le jeune roi s’offense d’une telle proposition , et déclare qu’il veut vivre ou mourir avec son peuple. La retraite des chrétiens fut un combat continuel ; pour cacher à, l’ennemi le mal qu’il leur faisait, les princes avaient donné ordre de mettre sur les chameaux et les autres bêtes de somme, les morts, les faibles et les blessés ; ceux-ci portaient même leurs glaives nus, pour se donner l’apparence d’hommes en état de combattre , et les musulmans s’étonnaient de ne rencontrer sur la route aucun chrétien mort ou mourant , après la grêle de flèches qu’ils avaient lancées, au milieu des chaleurs dévorantes et d’une complète disette d’eau. Toute cette contrée, au rapport de Guillaume de Tyr, était couverte de buissons , de petits arbrisseaux , de chardons secs, de plans de sénevé, de chaume de l’année précédente et de moissons déjà bien mûres; les musulmans mirent le feu partout , et le vent qui soufflait sur l’armée chrétienne l’entourait d’un vaste incendie. Les vents ayant changé de direction , l’ennemi eut à souffrir à son tour de la flamme et de la fumée , et les latins

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purent alors respirer. Cinq jours de marche ramenèrent les guerriers de la croix à la vallée de Roob , et trois jours après ils atteignirent Gadara , l’une des cités de la décapole. J’ai abrégé autant qu’il m’a été possible l’intéressant récit de Guillaume deTyr; ce récit se termine par ces mots : «Nul homme actuellement vivant ne se souvient » que les latins , depuis leur établissement en Orient , aient fait une » expédition aussi périlleuse que celle-là , sans que cependant les » ennemis y aient remporté une véritable victoire. »

J’ai vu hier, dans la maison de notre agent consulaire , un Anglais , le capitaine Chesney, qui, voyageant pour le compte d’une compagnie de commerce , vient d’explorer les rives de l’Euphrate , à la seule fin de s’assurer si le fleuve est navigable sur une grande étendue ; les observations du capitaine Chesney sont favorables au projet de la compagnie anglaise , qui veut ouvrir, à travers la Syrie , une route vers les Indes ; enjoindrait l’Oronte à l’Euphrate par un canal ; j’aurai occasion de parler encore de ce projet , quand je parcourrai les bords de rOronte autour d’Antioche. Le capitaine voyageur est venu à Damas en passant par le Haouran ; quoique l’antiquité et les merveilles de l’art l’occupent fort peu , il n’a pu faire autrement que de remarquer plusieurs temples et théâtres encore debout sur les chemins qu’il a suivis : « Homme du commerce , m’a-t-il dit , je ne me suis guère arrêté à ces sortes de monumens , mais je vous assure qu’il y a là de bien belles choses. D’ailleurs , comme je me suis donné partout pour un bédouin musulman , je me serais évidemment trahi si j’avais fait quelque attention aux monumens antiques. » En effet, ce voyageur portait le fichu jaune ou kefieh , l’aba et les babouches du désert; un kandjar de cheik brillait à sa ceinture de cuir; son visage était noirci par le soleil . Avant de le voir dans la maison de notre agent consulaire , je l’avais rencontré dans les bazars de Damas , et je l’avais pris pour un bédouin. Si Dieu voulait que la science eût des agens aussi entreprenans , aussi courageux que les agens du commerce , dans peu de temps le grand livre de l’univers n’aurait pas une seule page qui ne fût bien connue, bien comprise. En .attendant qu’il s’établisse pour la science des compagnies puissantes , à la manière des compagnies anglaises , j’engage tout voyageur d’Europe qui aura soif de gloire, à venir dans les pays du Haouran, digne but de conquête pour un génie aventureux.

Je viens à Damas pour m’arrêter un moment au lieu où le persé-

cuteur de l’Église, qui depuis fut saint Paui, se sentit frappé d’une lumière du ciel, et entendit une voix, d’en haut qui lui disait : Paulf Paul, pourquoi me persécutez-vous ! Ce lieu est à un demi-mille de la ville, du côté de la porte de Saint-Paul, ou porte Orientale, à peu de distance du cimetière chrétien ; près de là , se voit un massif de maçonnerie qui peut-être appartint à quelque chapelle bâtie en mémoire de la conversion de saint Paul. Cet homme que le Seigneur, disent les livres saints, voulut choisir comme un instrument pour porter son nom devant les gentils, devant les rois et les enfans d’Israël , ayant été ébloui par la lumière du ciel , fut conduit miraculeusement à Damas, dans une rue appelée la rue Droite, et que les chrétiens montrent encore. Ananie, dont j’ai visité la maison souterraine, alla trouver Paul pour lui rendre la vue et le faire chrétien. Il tomba des yeux de Paul quelque chose qui ressemblait à des écailles; le jour lui fut rendu, l’eau du baptême coula sur son front, et l’homme de Tarse, qui avait fait le voyage de Damas pour charger de chaînes les confesseurs de la croix, devint tout à coup un apôtre intrépide , prêchant dans les synagogues de Damas , et confondant les docteurs de l’ancienne loi. Les juifs, ne pouvant résister au nouvel apôtre avec les armes de la parole, résolurent de le perdre; celui-ci, averti du complot, ne trouva d’autres moyens de salut que la fuite. A la faveur des ombres de la nuit, ses disciples le descendirent dans une corbeille, le long du mur, et des catholiques grecs m’ont fait voir, près d’une porte murée, à l’ouest de la ville, l’endroit par où saint Paul parvint ainsi à s’échapper. J’ai eu quelque plaisir à relire, dans les Actes des Apôtres, ce que je viens de vous rapporter ici , d’abord parce que les plus petits faits deviennent intéressans quand on les rappelle sur les lieux même où ils se sont passés ; ensuite, parce que tout ce qui tient à rétablissement du christianisme dans le monde , prend à mes yeux un caractère grandiose et éminemment poétique.

Lelieu consacré par le souvenir de la conversion de saint Paul, fait partie d’un vaste terrain uni, inculte et sans arbres. C’est là que la caravane de la Mecque a coutume de se réunir tous les ans avant de se mettre en marche, sous la conduite du pacha de Damas. La sainte ville est le rendez-vous des pèlerins de la Syrie , de l’Anatolie , de Constantinople et de la Perse, comme le Caire le rendez-vous des pèlerins d’Égypte et d’Afrique. Cette affluence d’hommes double le commerce de la cité des Damasquins. Quel curieux spectacle que le

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tîépart de la caravane î Vingt, trente mille, et quelquefois même quarante mille pèlerins montés sur des mules, des chevaux ou des chameaux qui portent à leur cou des sonnettes retentissantes, quelquesuns montés en takterouany s’avancent ensemble, escortés des pavillons verts du prophète, de l’émir-hadji et de sa troupe, tous munis d’abondantes provisions, avec des nattes, des tapis ou des tentes, des vases de bois ou <Ies sacs de cuir pour l’eau, avec les ustensiles de fer ou d’étain pour préparer le pilau et le nectar consolateur. Frais, joyeux et pleins d’espérance, ils cherchent déjà d’un œil religieusement avide, l’horizon lointain où la main des anges a placé le temple de la Mecque. Les voilà qui s’enfoncent dans l’immensité du désert; ils n’auront rien à redouter des tribus ennemies, carl’émir-hadji leur sert de bouclier, et, d’ailleurs, il a d’avance acheté à prix d’or la liberté du passage dans le désert ; mais qui défendra la caravane contre le terrible simoon , qui l’attend dans ces mornes et longues solitudes , contre la soif qui dessèche et tue, contre les mortelles maladies qui naissent des privations de toute nature, de l’excès de la fatigue et du soleil brûlant? Cette route de quarante jours sera fatale à plus d’un pèlerin; tous les mulets et les chameaux qui partent pour la Mecque, n’achèvent point le voyage. Que d’hommes le désert va dévorer ! que de cadavres seront abandonnés aux bêtes de la terre, aux oiseaux du ciel! Chaque année, quand la pieuse caravane traverse le désert, elle laisse toujours assez d’ossemens pour que les vents et les sables puissent jouer bien long-temps avec eux. Cette grande caravane, qui doit passer par le désert lugubre avant d’arriver au sacré tabernacle de la Kaaba , ne vous représente-t-elle pas la grande caravane du genre humain , condamnée à passer par le triste voyage de la vie, avant d’arriver en face de la montagne radieuse où Dieu réside , avant de jouir du repos sublime de l’éternité !

Voici quelques détails que j’ai recueillis de la bouche d’un musulman qui a fait le saint voyage de la Mecque. Le pèlerinage dure quatre mois ; on met quarante jours pour aller et quarante jours pour revenir ; la caravane ne se repose que toutes les vingt-quatre heures. Il meurt plus d’un tiers de pèlerins et de chameaux. J’ai eu occasion de vous dire que les hadjis revenaient chargés de marchandises. Après les fêtes religieuses en l’honneur du prophète, il se tient autour de la Kaaba ou Kéabé , une foire immense où accourent les marchands des pays les plus lointains de l’Asie. Le pacha de Damas,

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