‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 2 sur 64 · VII · texte numérisé non relu

VII

prince du pèlerinage, chargé des frais de la route , hérite des marfchandises et de l’or des hadjis qui meurent. Il va sans dire que les dépouilles des morts l’indemnisent amplement des dépenses du voyage. On sait'd’ailleurs que le tribut annuel que le pacha de Damas paie au sultan ne s’élève pas très-haut, en considération des frais duhadji.

Il est arrivé hier à Damas un sous-pacha de SaintrJean d’Acre> destiné à partir prochainement pour aller à la rencontre de la caravane delà Mecque, et lui porter des vivres. Cette charge que supporte aujourd’hui le pacha d’Acre , fut pendant long-temps l’affaire principale et sacrée du pacha de Tripoli. Maintenant que Tripoli n’a plus qu'un mutselin , ce mutselin se borne simplement à envoyer des kiatibs ou écrivains, pour régler les dépenses et présenter les comptes. Le sous-pacha de Saint-Jean d’Acre, accompagné d’un millier de soldats, a dressé ses tentes dans le lieu nommé lePre-Fcr^, à l’ouest de Damas; c’est le lieu où campèrent autrefois les croisés, lors du siège de la ville , comme nous le verrons dans une prochaine lettre. Les Damasquins, qui ont des parens ou des amis dans la caravane, s'empressent aussi d’envoyer à leur rencontre, et de leur faire porter différentes provisions pour adoucir les dernières journées de cette marche si longue et si difficile. Dans une semaine ou deux , quand la pauvre caravane de la Bfecque apercevra dans la plaine les hauts minarets de la mosquée de Saint-Jean , que de cœurs battront de plaisir, que de voix reconnaissantes béniront le nom d’Allah î

Ici finit ce que j’avais à dire sur Damas et sa situation présente ; la lettre suivante aura pour but de vous rappeler ce que fut Damas autrefois et quelles ont été les principales époques de son histoire.

d’orient.

LETTRE CXLÎX.

Souvenirs historiques de Damas. — Ses premiers temps. — Conquête de Damas par les musulmans arabes. — Damas au temps des califes, — Siège de Damas par les croisés. — Destruction de cette ville par Tamerlan.

Mai 1831.

Voilà quatre lettres sur Damas que je viens de griffonner pour vous; j’ose à peine relire tous ces récits, ces peintures, ces descriptions ; y a-t-il là quelque chose qui puisse vous intéresser , un trait , une observation, une image qui vaille un de vos regards? Si j’écrivais à mon correspondant accoutumé, à ce noble ami qui en ce moment achève de parcourir la terre des Pharaons , des califes et des pachas, j’abandonnerais avec moins de déûance toutes ces pages tracées à la course, car l’œuvre la plus médiocre se relève sous l’œil d’une tendre amitié ; mais je n’ose espérer que mes lettres, ces pauvres filles de mon ame et de mes pensées , trouvent auprès de vous un aussi bienveillant accueil ; si vous êtes tenté de ne point leur sourire quand elles vous arriveront, songez bien vite qu’elles viennent d’une contrée que vous aimez , qu’elles ont passé par les pays de la Bible et de l’Odyssée, et qu’un poète tel que vous ne doit point fermer sa porte à d’orphelines voyageuses nées sous le ciel de l’Orient. Cette cinquième lettre qui sera la dernière à votre adresse, va vous entretenir des choses du temps passé.

La première origine de Damas est obscure comme tout ce qui touche aux premiers siècles du monde. Cette ville eut-elle pour fondateur Abraham , ou Uz , arrière-petit-fils de Noé , ou d’autres patriarches des âges primitifs? C’est ce que je n’entreprendrai point d’examiner. Il me suffira de vous rappeler que Damas est une des premières cités qu’aient élevées les enfans de la terre ; la date précise de sa fondation et les noms de ses fondateurs sont autant de questions

qui appartiennent bien plus au dissertateur érudit écrivant dans son cabinet , qu’au voyageur qui passe en évoquant des souvenirs, traçant à la hâte des notes imparfaites dans ses courts instans de repos , sous latente hospitalière ou dans les caravansérails. La Bible nous apprend que Damas et les pays septentrionaux de la Syrie faisaient partie des terres promises au peuple de Dieu , mais nous savons que les Hébreux ne purent parvenir à s’y établir ; la nation de Jéhovah n’y eut jamais qu’une domination très-passagère ; c’est ainsi que David et Jéroboam s’emparèrent de Damas pour l’abandonner ensuite ; le premier, en mémoire de son triomphe, suspendit dans un sanctuaire de Jérusalem les armes et les carquois d’or des guerriers qu’il avait vaincus. Dans le seizième chapitre du Livre des Rois, il est dit que Theglath-Phalasar, roi des Assyriens , vint à Damas , ruina la ville et emmena la population dans la Médie. Le dix-septième chapitre d’/saVe, s’ouvre par une prophétie contre Damas. « Damas , dit le prophète , va cesser » d’être une ville; elle deviendra comme un monceau de pierres » d’une maison ruinée. » Dans sa description de la Sy^rie , Strabon nomme à peine Damas. Jusqu’à la venue des Arabes, l’histoire ancienne de Damas ressemble à celle des autres villes de la Syrie , tour-à-tour conquises par les Perses , les Grecs , les Romains et les empereurs d’Orient.

Quelle est cette nation ennemie qui descend dans la plaine de Damas, quels sont ces hommes belliqueux sortis de leurs désers lointains pour conquérir le monde? Une courte robe de laine ou de poil de chameau forme tout leur vêtement ; une étoffe grossière couvre leur tête ; d’épaisses sandales de cuir chaussent leurs pieds ; leurs armes sont des flèches et une épée pendue à la ceinture ; voyez comme est rude et sévère leur visage que le soleil a brûlé ! Quelle ardeur puissante les anime ! Apôtres et soldats d’une religion nouvelle qui compte pour rien la vie présente et promet au-delà du tombeau d’ineffables délices, les guerriers descendus sur les rivages du Barada ne seront arrêtés par l’image d’aucun péril. Ces guerriers sont des Arabes musulmans conduits par les quatre chefs Caled , Abou-Obeidah , Amrou, Derar, sous l’étendard de l’aigle noir. L’un de ces jeunes combattans, dans ses adieux à sa mère et à sa sœur, disait : « Je ne » vais point chercher en Syrie les plaisirs qu’on y trouve ; je vais » combattre pour obtenir la faveur de Dieu et de son prophète ; j’ai » ouï dire à un des compagnons de Mahomet que les esprits des

d’orient.

» martyrs seront logés dans les jabots des oiseaux verts, qu’ils man- » geront les fruits du paradis et boiront l’eau de ses fleuves. Nous » nous reverrons dans les bosquets et près des fontaines que Dieu » réserve à ses élus. — Adieu la terre, s’écriait un jeune Arabe; » adieu, pâles et stériles habitations de l’homme ; les cadavres des » infldèles (les chrétiens) me serviront de marchepied pour m’élancer » vers l’éclatante région des prédestinés, vers les voluptueuses de- » meures promises aux croyans. »

Gibbon a raconté le siège et la conquête de Damas par ces farouches soldats de l’islamisme, et vous ne voudrez point que j’en répète ici les détails; l’Arabe Caled, surnommé \e Glaive de Dieu, et le Grec Thomas, défenseur de la ville, sont deux figures qui dominent dans ces évènemens dramatiques ; le premier est le héros barbare du Coran, le fanatisme armé pour la destruction d’une croyance rivale ; le second, inspiré par un noble patriotisme et par l’amour de l’Évangile, montre sur les murs de Damas une ardeur courageuse, un dévouement sublime, qui en font le Constantin de la capitale syrienne. Caled représente, dans son énergie primitive, cette religion nouvelle qui devait asservir violemment la moitié de la terre ; Thomas jette un peu de gloire sur cet empire chrétien d’Orient, qui devait se fondre ignominieusement devant la face dévorante de l’islamisme. Le siège de Damas dura soixante-dix jours selon les uns, plus de six mois selon les autres; après une ardente mais inutile résistance, la population capitula. Les trois quarts des habitans se soumirent à un tribut et restèrent dans leur ville ; le reste de la population, ayant Thomas à sa tête, aima mieux prendre le chemin de l’exil ; soldats, prêtres, citoyens, femmes et enfans, tous ces chrétiens qui se condamnaient à la fuite, formèrent un camp dans la grande prairie [el-Mergi], à l’ouest de Damas, et bientôt ils dirent adieu aux jardins de leur vallée, aux charmantes rives du Barada, les larmes dans les yeux et le désespoir dans l’ame. Vous avez vu dans Gibbon quel fut le destin déplorable de ces chrétiens fugitifs.

Aux huitième, neuvième et dixième siècles de notre ère, le nom de Damas retentit souvent dans l’histoire musulmane ; elle est l’objet des plus graves négociations , le but de grandes attaques; son territoire fut souvent le champ de bataille où se décidait le destin des prétendans au pouvoir. C’est à Damas que les califes tinrent quelquefois leur cour. En 744 , le calife Ommiade-Oualyd II fut vaincu par

Yezid , son rival , dans le voisinage de Brimas. La même année , Mérouan II , surnommé el~Himar ( âne sauvage ) parce qu’il ne connaissait point la fuite, prit possession de cette ville. La domination de Mérouan II ne dura pas long-temps ; Émesse et Damas se liguèrent pour briser son gouvernement en Syrie. Sous les Ommiades et les Abbassides, Damas voit s’élever et disparaître bien des dominations ; c’étaient de perpétuelles rivalités toujours sanglantes , des combats entre parens, entre frères; la politique musulmane de cette époque est un jeu horrible, où la défaite entraîne presque toujours la perte de la vie : la plupart des princes Ommiades et Abbassides moururent de mort violente. Le calife el-Mamoun, fils et successeur de Harrounal-Raschid , avait choisi Damas pour sa demeure. El-Mamoun aimait les lettres comme son père , il encourageait les poètes et les savans , et lui-même se livra beaucoup à l’étude de l’astronomie ; le Gebelel-Kessone, au sud de Damas, servait d’observatoire au calife el- Mamoun ; c’est de là qu’il étudiait le mouvement des astres et toutes les magnifiques merveilles du firmament. Après avoir' vu tant de princes se déchirer entre eux et ensanglanter la scène politique de ces teraps-là , le regard s’arrête avec complaisance sur le pacifique règne d’un calife éclairé.

Dans la dernière moitié du neuvième siècle , sous le calife el- Motamed, je trouve à Damas un prince qui ressemble assez à Méhémet Ali, le dominateur actuel de l’Égypte ; ce prince c’est Ahmedeben-Touloun. Ï1 gouverna l’Egypte dix-sept ans, et , par son génie et par sa bravoure, il sut conquérir une suprême indépendance ; son pouvoir luttait avec celui du calife, comme Méhémet Ali lutte aujourd’hui avec le sultan Mahmoud; lorsqu’il mourut en 884, son ambition n’avait plus rien à demander autour de lui. Mais la dynastie qu’Ahmed avait fondée n’eut pas un long avenir ; cette race toulonide s’éteignit après trente-sept ans de durée ; Khomarouyah, fils et successeur d’Ahmed , victime d’une conspiration de harem , périt à Damas égorgé dans son lit. Est-il impossible que ce que je viens d’écrire ici ne soit la destinée de Méhémet Ali et de son fils Ibrahim? Vers le milieu du dixième siècle, Damas donna aussi un tombeau

à un vice-roi d’Egypte qui était devenu la seule et grande puissance de l’Orient ; ce vice-roi nommé el-Ekchyd , chef de la dynastie des Ekchydites , avait soumis à son glaive l’Égypte , la Syrie et les rives de l’Euphrate, et pouvait mettre sur pied une armée de quatre cent mille combattans.

d’orient. 431

En étudiant les annales musulmanes de cette époque, j’ai fait une remarque qui pourrait ne pas être sans intérêt dans le temps présent ; c’est que l’Ègypte se courbe sans peine sous toute main puissante qui veut la subjuguer , et la Syrie au contraire , d’humeur rude et turbulente, se montre toujours rebelle à la conquête, et repousse souvent le lendemain le pouvoir qu’elle a accepté la veille; cela se comprend aisément , et déjà plus d’une fois j’ai eu occasion de l’expliquer dans mes lettres de Palestine; 1“ la plaine est plus facile à dompter que la montagne ; 2® la population presque homogène de l’Ègypte est bien plus facile à gouverner que les vingt nations différentes campées, le glaive en main, dans les pays de la Syrie. Si Méhémet Ali occupe les régions syriennes, pensez-vous, d’après cela, qu’il puisse les garder long-temps?

J’ai hâte de sortir des vieilles chroniques sarrasines un peu sèches, pour entrer dans les chroniques des Francs, qui du moins auront l’avantage de parler à notre patriotisme ; le siège de Damas par les croisés, en 1148, vaut la peine qu’on s’y arrête. Ce n’est point sans plaisir que je retrouverai sur les bords du Baradi Louis YII et Conrad, les guerriers de France et d’Allemagne dont j’ai tracé ailleurs l’itiriéraire dans l’Asie mineure; nous avions laissé le roi de France à Satalie, près de s’embarquer pour Antioche ; nous avions laissé l’empereur d’Allemagne à Constantinople , où il était revenu avec les débris de son armée , pour se diriger ensuite lui-même vers les côtes de Syrie ; et voilà maintenant sous les murailles de Damas les deux monarques d’Occident , accompagnés des plus illustres seigneurs du royaume de Jérusalem. J’ai relu, dans l’Histoire des Croisades, le récit du siège de Damas ; je l’ai relu aussi dans la chronique intitulée Les Gestes de Louis VII, et dans l’histoire de Guillaume de Tyr, qui donne les notions les plus complètes. Partis de Tibériade, les croisés avaient suivi le lac de Génésareth du nord au midi; iis étaient passés par Césarée de Philippe ou Panéas , et après avoir traversé l’Antiliban , ils étaient arrivés sur les collines occidentales qui font face à Damas. Guillaume de Tyr cite un village appelé Darie, que les pèlerins rencontrèrent à l’entrée de la plaine. De ce côté-là se trouvent quelques villages, mais je n’ai pu en découvrir aucun du nom de Darie.

M. Michaud a décrit , d’après l’archevêque de Tyr , les difficultés que présentait aux troupes chrétiennes le passage à travers des jardins épais, entrecoupés de murailles de terre ou clôtures, séparées entre

elles par d’étroits sentiers. L’ennemi s’était emparé de tous les défilés, de toutes les avenues; les maisons de plaisance étaient occupées par des guerriers musulmans, et de tous les points des jardins partaient des flèches et des projectiles. D’autres périls, d’autres genres de mort menaçaient l’armée chrétienne dans son passage ; de petites ouvertures avaient été pratiquées dans les murs de terre le long des chemins, et leslances des musulmans cachés derrière les clôtures perçaient les flancs de nos guerriers. Grand nombre de chrétiens périrent dans ce trajet dangereux, mais les clôtures ne tardèrent pas à être renversées ; sur tous les points l’ennemi fut débusqué, mis en fuite ou frappé de mort. Un corps nombreux de cavalerie musulmane vint au secours des fugitifs ; il voulait empêcher les chrétiens de s’établir sur les rives du Baradi, en face des remparts de Damas, à l’ouest, mais la vigueur courageuse du roi de France et de l’empereur d’Allemagne força la cavalerie musulmane de rentrer dans la ville. C’est dans ce combat que Conrad se signala par un exploit dï^ne d'être raconté dans tous les siècles , dit Guillaume de Tyr ; il partagea d’un seul coup d’épée le corps d’un géant qui était venu le défier ; il fit tomber en même temps la tête, le cou, V épaule et le bras gauche, et même une portion du flanc gauche. Après ce rapide triomphe , les croisés campèrent à leur gré aux bords du Baradi, moitié dans les jardins, moitié dans une prairie appelée aujourd’hui el-Mergi, appelée par Ïbn-Alatir Meidan-Alhadhar (la place verte). L’el-Mergi est une étendue de gazon sans arbres, fermée de petites murailles de terre; cet espace peut avoir une demiheure de longueur et trois cents pas de largeur ; deux canaux du Baradi arrosent la prairie ; la plus forte des deux branches, au nord de la prairie, offre un pont jeté à fleur d’eau, sous lequel, m’a-t-on dit, on précipitait autrefois les femmes coupables d’adultère. Au sud de la prairie s’élève un kiosque appartenant au pacha.

Cette position une fois prise, Damas ne pouvait plus résister , car la ville , du côté de l’ouest , n’avait que de faibles défenses , et le triomphe des Francs était assuré. L’épouvante régnait parmi les habitans ; l’Alcoran du calife Othman , exposé dans la grande mosquée , attirait une multitude éplorée qui avait mis son dernier espoir dans la miséricorde de Dieu. Mais le malheur que Damas redoutait na devait point s’accomplir ; son salut devait lui venir de la discorde de l’armée chrétienne. A l’ouest, la ville était presque ouverte aux croisés ; la moindre attaque suffisait pour emporter la place ; de pluSj,

d’orient.

les assiégeans avaient à leur disposition les eaux du Baradi , des jardins pleins de fruits excellens, qui étaient alors en maturité. A l’est s’étendait un grand espace aride, un terrain sans arbres, sans eau, qui n’offrait aucune ressource ; de ce côté, d’épaisses murailles et de hautes tours défendaient la ville ; c’est là que les croisés, par une détermination inattendue, transportèrent leur camp. On trouve là , comme je l’ai dit dans une précédente lettre, le lieu de la conversion de saint Paul, le cimetière des chrétiens; ce terrain réunit , chaque année, la caravane de la Mecque avant qu’elle ne se mette en chemin.

A peine les croisés venaient-ils de former leur nouveau camp, que la ville de Damas reçut dans ses murs une troupe de vingt mille Curdes et Turcomans chargés de la défendre. Les latins livrèrent quelques assauts inutiles, et bientôt, apprenant la prochaine arrivée d’autres renforts ennemis conduits par les princes d’Alep et de Mossoul, ils abandonnèrent leur entreprise. «Damasse réjouit après » avoir été frappée de terreur, dit un chroniqueur franc, mais la » harpe des nôtres n’eût que de tristes plaintes à redire, et tous nos » instrumens de musique se changèrent en voix lugubres. » Je ne trouve, dans les chroniques contemporaines , rien qui m’explique raisonnablement cette retraite de l’armée chrétienne , surtout cette translation du camp qui décida du sort de l’expédition ; les querelles des princes latins pour la possession de la cité qu’ils regardaient déjà comme conquise, peuvent seules résoudre à nos yeux, le problème d’une semblable défaite ; chaque prince s’était dit sans doute en luimême : puisque je ne dois pas avoir Damas, personne ne l’aura. Ce raisonnement était peu digne , il est vrai , des guerriers de Jésus- Christ, mais ne se mêle-t-il pas toujours quelque chose de l’homme aux choses les plus saintes et les plus pures? Parmi les principales causes de la mauvaise issue de cette expédition, il faut surtout noter les rivalités, le désaccord qui existaient entre les princes et les barons de Syrie, et les princes et les barons venus d’Europe, sous les drapeaux de la seconde croisade. L’Orient dut s’étonner d’une semblable défaite , car l’armée qui assiégea Damas fut belle entre toutes les armées de la croix au moyen âge ; « Oh ! combien était agréable à » voir le spectacle de cette armée! s’écrie un vieil historien témoin » oculaire ; quelles étaient belles ces légions chrétiennes, où se trou- » vait un si grand nombre de tentes toutes neuves , où voltigeaient » au gré des vents tant de bannières différentes par leur forme et

CORllESPONDANCE

» leur couleur! les musulmans, du haut des remparts de Damas, fré- » mirent à l’aspect d’une aussi formidable armée ; il n’y avait là rien » d’extraordinaire, car ils savaient qu’ils allaient avoir à combattre » la fleur de la noblesse française.

Les chrétiens de la terre sainte durent regretter plus tard que la cité de Damas n’eut pas été ajoutée au royaume de Jérusalem ; cette conquête aurait livré aux chrétiens plusieurs places de l’Antiliban , d’autres positions utiles dans les terres environnantes; elle aurait fermé le passage aux Sarrasins d’Alep et des rives de l’Euphrate , et les colonies latines devenues plus faciles à défendre, auraient eu probablement une plus longue durée.

Ce chapitre d’histoire est déjà trop long pour que je m’arrête beaucoup au siège de Damas par les Tartares en 1401, époque où ces conquérans barbares épouvantaient l’Orient de leurs victoires ; la ville était défendue par les armées d’Ègypte, et les compagnons de Timour ou Tamerlan furent d’abord repoussés. La révolte des mamelucks ayant obligé le sultan de reprendre le chemin du Caire, les Damasquins, quoique réduits à leurs propres forces , continuèrent à résister. Timour offrit de lever le siège, à des conditions que les habitans crurent pouvoir accepter. Mais le conquérant tartare viola le traité sous la foi duquel il avait pénétré dans la ville , contraignit la population à lui payer dix millions en or , et ordonna le carnage à ses troupes pour faire expier aux enfans des Syriens la mort d’Ali , gendre de Mahomet. Le glaive n’épargna qu’une seule famille, celle qui avait donné la sépulture au gendre du prophète , et un certain nombre d’artisans armuriers qu’on envoya à Samarcande ; c’est depuis ce temps que Damas a perdu ses fabriques de lames tant vantées. L’incendie fît de la capitale syrienne un monceau de cendre et de ruines, et le beau Baradi coula solitaire à travers les décombres et les jardins dévastés.

Je ne vous dirai point comment Damas parvint à se relever peu à peu de ses ruines ; le spectacle d’une cité qui sort lentement de son sépulcre est ce qu’il y a de plus intéressant dans les choses humaines, mais malheureusement l’histoire qui se borne aux évènemens généraux n’entre jamais dans les détails de ces sortes de résurrections. Conquise par Sélim dans les premières années du seizième siècle, Damas monta de nouveau au rang de métropole, et Damas, sœur de la Mecque et de Médine , porte glorieuse de la sainte Kaaba , est

d’orient. 4T

comptée aujourd’hui encore parmi les plus belles cités de l’Orient.

Demain je quitte cette ville ; j’avais envie d’aller à Palmyre qui appartient au pachalikde Damas; mais j’ai ouï dire que, la semaine dernière, deux voyageurs anglaisent payé de leur vie la curiosité qui les avait poussés vers les grandes ruines de Tadmour ; je renonce donc à cette course; mon amour pour les ruines saura se contenter de Baalbeck où j’arriverai après demain soir. Burkliard, le capitaine Mangles et d’autres voyageurs anglais , pensent d’ailleurs que les restes de Palmyre ne valent pas toute la peine qu’on se donne pour aller les visiter ; ils sont d’avis que les ruines de Baalbeck méritent mieux d’ètre visitées que celles de Palmyre.

Au moment de fermer cette lettre, j’apprends une nouvelle qui a dû affliger plusieurs maisons commerçantes de Damas; une grande caravane partie dernièrement pour Constantinople a été arrêtée et dépouillée par les Arabes à quatre journées d’ici, près de Hums, l’ancienne Émesse ; les Arabes étaient montés sur des chameaux et se trouvaient au nombre d’environ huit cents. Ils ont enlevé pour dix-» sept cents bourses de marchandises ; vous savez que la bourse vaut cinq cents piastres.

CORÎtESPONDANCE

Page 1