‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 4 sur 64 · SUITE DE LA LETTRE CL · texte numérisé non relu

SUITE DE LA LETTRE CL

Dernière vue de Baalbeck. — Les cèdres du Liban.

Juin 1831.

Le 30 mai, je suis monté à cheval au premier rayon de l’aube ;

les étoiles disparaissaient une à une du ciel, et quand le jour est venu^

une dernière étoile brillait encore, suspendue au sommet du Liban

comme un fanal sur un promontoire, ou comme un feu allumé par

les pâtres de la montagne. Après une courte marche, j’ai salué le

soleil qui sortait resplendissant de désert de Palmyre, et j’ai tourné

la tête du côté de Baalbeck pour voir ses premiers feux étinceler sur le

faîte de son temple ; c’était peut-être à pareille heure que les enfans

de cette vallée se pressaient autrefois dans le sacré sanctuaire pour

adorer le Dieu du jour. J’ai arrêté mon cheval pendant plusieurs

minutes pour contempler, à un quart d’heure de distance, les ruines

de Baalbeck entourées des splendeurs matinales ; les grands noyers, qui

s’élèvent à côté des monumens, au milieu de décombres de toute

nature, les plantes sauvages qui tremblaient au souffle léger de la brise

sur le sommet des tours et des colonnes , aux flancs des murs de *

granit ; l’aspect général de ces vastes et beaux débris colorés par le soleil naissant, formaitun spectacle empreint de suave majesté. Vues à cette distance, les ruines de Baalbeck ressemblent à une cité, et, dans mon illusion d’un instant, je me demandais, malgré moi, pourquoi cette cité restait muette après le lever du soleil , pourquoi aucun habitant ne sortait de ses murailles, puisque l’heure était venue de reprendre dans les champs les travaux du jour.

La vallée qui, de ce côté, prend le nom de Baalbeck, et en d’autres parties le nom de Békaa, est probablement ce que Strabon appelle la vallée Royale; en la traversant une seconde fois pour venir de l’Antiliban au Liban , je n’ai pu voir sans tristesse tant de terres

nues, incultes, abandonnées; ce sol, natureliement, fertile, paierait au centuple les sueurs de l’homme ; donnez un peuple à la vallée de Békaa, et vous en ferez une des plus riches vallées de l’univers. Le pauvre village maronite appelé Dehati, situé à une heure au nord de Baalbeck, ne vaut guère la peine d’être mentionné. Trois quarts d’heure au nord de Dehati, au milieu de la vallée, j’ai vu une colonne isolée, debout. J’avais remarqué une colonne à peu près semblable en dehors des murs de Baalbeck, sur le revers oriental de l’Antiliban ; les voyageurs ne sont pas d’accord sur la destination première de ces colonnes.

Nous nous sommes reposés au pied du Liban, dans un village maronite appelé Deir-Hamar (le Couvent-Rouge) ; j’ai distribué aux enfans et aux jeunes filles du Couvent-Rouge de petites croix et des bagues de France; j’ai reçu en échange quelques jattes de lait, des bénédictions et des souhaits de bon voyage. On remarque à Deir-Hamar une église abandonnée, ornée de colonnesque Pocoke croit anciennes. J’ai entendu parler d’un village appelé Ainato, situé dans le voisinage, renommé par la production d’une plante appelée ribas, d’où les gens du pays tirent un excellent sirop ; le ribas aux larges feuilles rampantes n’est cultivé avec succès qu’autour d’Ainato. Ce village paie le miri avec sa plante sans débourser un seul para.

A midi, nous sommes entrés dans les montagnes du Liban ; nous avons marché pendant six heures à travers des vallons aux aspects les plus variés, couverts de pins et de chênes; les perdrix rouges couraient sur notre chemin et paraissaient ne point craindre notre approche. Nous sommes venus passer la nuit au pied d’une des plus hautes montagnes du Liban, dans un vallon stérile coupé par un ruisseau, à peu de distance d’un village ruiné nommé Ain-Êta, La brise delà nuit s’était refroidie en passant sur les neiges; de plus, la rosée tombait avec abondance. Après m’être enveloppé dans un épais caban ou manteau acheté à Constantinople, je me suis étendu sous la voûte d’une grande roche; le ruisseau coulait à mes pieds, murmurant sur des cailloux, et je me suis endormi au bruit monotone des eaux et aux soupirs de la brise. Le voyageur dort bien ainsi, ayant autour de lui les ténèbres, la solitude des montagnes, et sur sa tête les brillans déserts des cieux.

Le 31 mai, bien avant l’aurore, il a fallu travailler à monter la montagne ; nous étions à pied, et les mukres conduisaient les mulets et les chevaux devant nous ; nous cheminions péniblement, quelque-

b’okient.

fois au milieu de la neige; la brise était si froide que j'ai été obligé de me couvrir de mon lourd manteau oriental, ce qui me gênait singulièrement, car, atTaibli par de longues fièvres, j’éprouvais déjà da la difficulté à grimper de la sorte avec mon drogman Béraut, avec les mukres arabes et quelques maronites qui nous accompagnaient* Après quatre heures de fatigues, nous sommes parvenus au sommet de la montagne; nous avons pris là une heure de repos ; je me réchauffais délicieusement aux rayons du soleil ; deux pains, de ceux que nous avions apportés de Seydnai, et qui avaient été oubliés dana un petit sac de toile suspendu au flanc d’un de nos mulets, ont dû suffire pour notre repas du matin. J’avais devant moi, au nord-ouest, la cime du Liban proprement dit, couverte d’une neige éternelle, et je regrettais que ma faiblesse ne me permît point d’y atteindre. Au rapport de ceux qui sont montés à ce sommet, on découvre de là un des plus grands spectacles qu’il soit donné au voyageur de contem-'

pler. A l’occident, on voit la vaste mer étincelante de lumière, l’île de Chypre flottant à l’horizon comme une voile ou comme un nuage • à l’orient, la vallée de Békaa semblable à un long chemin entre deux chaînes, les ruines de Baalbeck qui se démêlent confusément, puis la cité de Damas blanchissante comme les vapeurs du matin dans l’azur, et, au-delà, le désert jaune; au midi, les collines irrégulières de la Galilée, pareilles à des béliers qni bondissent, Saint-Jean d’Acre et sa plaine, le Carmel qu’on prendrait pour un vaisseau rasé prêt à s’élancer dans la mer; au nord, les hauteurs de Laodicée et d’Antioche, la chaîne du Taurus, et, de tous cotés autour de soi, des montagnes grisâtres sillonnées par de longues couches de neige. Quel spectacle I quel source de ravissemens inconnus au monde! En laissant ainsi aller ses regards des montagnes à la mer, de la mer au ciel, on doit éprouver des impressions bien différentes des impressions ordinaires de la vie ; le voisinage du ciel doit ôter aux pensées les couleurs de la terre.

J’arrive aux cèdres situés dans une espèce de vallon entouré de hautes montagnes au sud, à l’est et au nord ; ils couvrent trois monticules ou mamelons de terrain. Cet endroit s’appelle el-Iîerzé ; on présume que c’est l’endroit cité dans la Bible sous le nom de Domus saltus Libani. Les cèdres dont l’antiquité et les troncs énormes ont excité l’étonnement des voyageurs, s’élèvent à côté d’autres cèdres plus petits, et de dimension inégale, formant un bois d’environ mx

mille d’étendue. J’ai compté quinze cèdres dont les troncs sont d’une grosseur remarquable ; les plus forts présentent une circonférence de trente à quarante pieds. Autrefois chacun des principaux villages maronites possédait un gros cèdre , et, tous les ans, le jour de la fête de la transûguration , les habitans allaient y célébrer les saints mystères sur des autels de pierre dressés autour des arbres antiques. Ces promenades religieuses étant devenues l’occasion de quelques désordres, le patriarche du Liban les a interdites. Aujourd’hui trois cèdres seulement conservent des autels, consistant en pierres entassées les unes sur les autres. En défendant les promenades religieuses qui partaient de tous les coins du Liban, le patriarche a permis que la messe continuât à se célébrer chaque année> le jour de la transfiguration, sur les trois autels encore debout. La religion s’est faite la gardienne des vieux cèdres du Liban ; les maronites croient que le téméraire qui essaierait d’abattre un de ces arbres, ou de trancher quelques-unes de leurs branches, serait aussitôt frappé de mort ; dans leur opinion, ces arbres sont sacrés comme l’arche du Seigneur : malheur à qui oserait y toucher î

C’est du lieu dont il est ici question que furent tirés , selon plusieurs auteurs, les cèdres qui servirent à la construction du temple de Salomon. Je ne crois pas qu’il soit utile de chercher à prouver ou à combattre ces sortes de traditions ; pour ma part, j’aime mieux embrasser et admirer ces vénérables débris de l’ancien monde, que de disserter sur le tempspassé. Les quinze cèdres, nobles et belles ruines du vieux Liban, parlaient à mon cœur comme une page de la Bible, à mon esprit comme les ruines de Baalbeck ; je les écoutais comme des témoins qui avaient vu la gloire de Tyr et les merveilles du peuple hébreu. Quelle poétique et divine chose que les vieux cèdres du Liban, quand leurs larges rameaux , dont les feuilles regardent le ciel , se balancent majestueusement sous le vent; quand l’aigle , précipitant son vol du haut de la montagne voisine où son aire est suspendue , s’abat sur le front de l’arbre-roi ; quand le sanglier et la hiène , hôtes accoutumés du vallon, passent et repassent autour de ces troncs qui leur sont connus; quand des mille rameaux de tous les cèdres s’échappent des hariTjonies que l’imagination prend tour-à-tour pour des cantiques de gloire et de désolation , d’alégresse et de douleur , pour les chants qui ont résonné jadis sur les harpes des rois et des prophètes d’Israël !

d’orient. 63

Après avoir lu ceci, si vous ouvrez le livre de Yolney, à la page où il est question des cèdres du Liban , vous croirez facilement qu’il ne les avait point vus, ou qu’il les visita dans un accès d’humeur philosophique qui devait nuire h l’observation. Je me réserve de vous soumettre ailleurs quelques idées critiques sur l’ensemble du voyage de Yolney.

Les cèdres les plus vieux sont couverts de noms de voyageurs ou de Francs établis sur la côte de Syrie ; telle est la nature vivace du cèdre, que les noms, au lieu de s’effacer avec le temps, reverdissent d’année en année et semblent briller des rayons de l’immortalité. J’admire cet arbre du Liban qui , plus animé , plus robuste que tous les arbres de la terre, grandit dans sa gloire et se couvre tous les ans de fleurs et de fruits, au sein de régions glacées ; monarque superbe dans le monde végétal, il ne craint rien, ne demande rien à l’homme; il tire de ses propres flancs sa vie, sa force, son avenir; il subsiste par luimême ; il est celui qui est, lui, le cèdre du Liban. Un des maronites qui nous accompagnaient m’a raconté , sur la floraison du cône ou fruit du cèdre, quelque chose de vraiment remarquable. Lorsque le cône fleurit, il est caché sous les rameaux de l’arbre, pour qu’il ne souffre point delà neige ou d’une brise trop froide; sitôt que les fleurs ont fait place aux fruits, le cône victorieux se dresse vers le ciel. J’ai ouï dire en Europe que la race des cèdres se perd dans le monde, et que ceux du Liban, et celui du jardin des Plantes, à Paris, sont les seuls restes de cette grande famille. Il est bon de noter que , dans tout le Liban, on ne trouve des cèdres qu’à l’endroit dont il vient d’être question ; je ne parle pas de quelques autres cèdres beaucoup moins beaux, qu’on rencontre auprès du village d’Éden, à deux heures à l’ouest de là, et auprès d’un autre village nommé Rhaddet. L’arbre antique du Liban ne périra point, si le fer de l’homme veut bien l’épargner. Ah ! puisse la civilisation dont on menace l’Orient ne point choisir pour conquête les vieux cèdres! puisse le génie industriel, ce violent destructeur de toute poésie, ne pas abattre un jour ces arbres augustes, pour vendre leur bois précieux dans les bazars de l’Occident!

Nous avons quitté les cèdres pour reprendre le chemin de Tripoli. Après une heure de marche, on laisse à gauche Becharré, situé dans un vallon boisé, le plus riant, le plus romantique, le plus extraordinaire que j’aie jamais vu ; ce vallon , où les sources abondent , est de plus abreuvé par la rivière de Quadicha, qui part du pied des cèdres*

Becharré renferme près de 12,000 habitans tous maronites ;la cité chrétienne est gouvernée par trois cheiks ; un évêque y réside ; sur les huit églises de Becharré, on en compte deux avec des cloches. Plusieurs habitans de Becharré, hardis et laborieux, ont affermé dans la vallée de Baalbeck des coins de terre qu’ils cultivent, le fusil sur l’épaule.

Nous sommes arrivés au charmant village d’Éden , à travers des terres cultivées, où la voix des torrens et des cascades se mêle au bêlement des troupeaux et aux accens de la flûte du pâtre maronite. En descendant de cheval, j’ai été accosté par quelques montagnards qui m’ont d’abord demandé si j’étais Français ou Anglais ; ma réponse ana Françaoui (je suis Français), a été accueillie par le sourire le plus bienveillant. On m’a fait asseoir sur une natte , au pied d’un mûrier, et bientôt s’est formé autour de moi un cercle nombreux composé d’hommes et d’enfans; puis un jeune maronite est arrivé à moi avec une brassée de petits pains, avec des œufs, des olives et du vin; pendant que je mangeais, tous me regardaient d’un air affectueux et content, et, après le repas, il ne m’a pas été possible de prouver ma reconnaissance par quelques piastres ; pas un seul para n’a été accepté. Autant les Anglais sont mal vus, autant on nous aime dans les montagnes des maronites. Les missionnaires de la société biblique, chargés de convertir au protestantisme les catholiques du Liban , n’ont pas obtenu jusqu’ici beaucoup de succès, et tous les voyageurs d’Angleterre sont maintenant traités dans la montagne comme des corrupteurs; j’aurai plus tard occasion de vous parler de cette haine pour les biblistes anglais, et du vieil amour pour la France qu’on retrouve chez tous les maronites du Liban.

Le village, ou plutôt le bourg d’Éden, car il contient 4,000 habitans, est pour les Francs de la côte ce qu’est Bournabat pour les Francs de Smyrne; je me hâte de dire que le séjour d’Éden est incomparablement plus délicieux que le séjour de Bournabat. Ce lieu justifie à

merveille l’origine de sa dénomination ;Eden, dans la langue syriaque, signifie paradis. Imaginez un plateau couvert de mûriers blancs , de noyers, d’arbres fruitiers, arrosé par des canaux assez abondans pour faire tourner des moulins; des vignes vigoureuses, qui produisent un vin renommé, se déploient au penchant de la montagne, au nord du

village. La position d’Eden enchante le voyageur. Non-seulement la nature, mais la population aussi, vous frappe par sa beauté dans ce pa-

d’orient.

radis de la montagne. Les hommes s’y montrent admirables de formes et de santé ; les femmes de ce lieu passent pour les plus jolies femmes du Liban. La plupart des familles ne demeurent àÉden que durant les saisons d’été et d’automne ; à l’approche des neiges , on descend sur la côte au village de Sgorta, h deux heures de Tripoli. Éden possède six églises; deux de ces sanctuaires datent du moyen âge, et les voyageurs de ma nation y remarquent avec une joie pieuse des croix contemporaines de nos guerres héroïques.

D’Éden à Tripoli, sept heures de distance ; il faut marcher trois heures dans des sentiers rapideset tortueux qui épouvantent le cavalier. Une fois descendu dans la plaine, on suit un chemin facile au milieu de belles campagnes. Nous avons passé la nuit dans un verger du village de Sgorta. On lit dans différens livres que la ville de Tripoli s’élève au pied du Liban ; cela manque de vérité. La ville est séparée du Liban par une distance de quatre heures ; elle occupe un terrain bas au niveau de la mer , et ce terrain est dominé, à l’orient, par un vaste plateau entrecoupé de petites collines. M. Charles Guys, vice-consul de France à Tripoli , le frère de notre consul à Beyrouth, m’a fait un gracieux accueil ; sa maison est devenue la mienne, et je trouve en lui un compatriote et un ami.

LETTRE CLÎ L

Des solitaires de la Thébaïde, de l’Égypte au moyen âge.

Avril 1831.

Lorsque je remontais le Nil pour me rendre au Caire, je regrettais de ne pouvoir visiter la retraite de Macaire et de ses disciples; je m’afflige maintenant de ce que les circonstances de mon voyage, et le peu de temps qui me reste à passer en Orient, ne me permettent pas d'aller jusque dans la Haute-Égypte, et de suivre dans'le désert arabique les traces des pieux solitaires. Ce qui subsiste encore de la magnificence des Pharaons et de la puissance d’un grand peuple, mérite sans doute notre attention ; mais j’aurais voulu marcher à la suite des pauvres et des humbles , à la suite de ces philosophes chrétiens , qui avaient tout quitté et qui cherchaient Dieu dans le désert ; il y a là aussi des couleurs pour la poésie , des souvenirs pour l’histoire , des leçons pour le sage : laissons pour un moment Hérodote, Diodore de Sicile , Strabon , et prenons pour guides saint Jérôme et ceux qui nous ont transmis ce que le monde a pu connaître de la vie des anachorètes et des ermites; c’est ici que les légendes n’épargnent pas les prodiges, et pour vous en donner d’abord une idée, je veux vous rappeler en peu de mots ce qu’elles nous disent d’Antoine et de Paul.

Depuis les persécutions de Dèce, Paul de Thèbes s’était retiré dans une solitude voisine de la mer Rouge ; une caverne lui avait offert un abri, une fontaine l’abreuvait de son eau , un palmier lui donnait

^ Cette lettre était écrite à M. Roger, de l’Académie française; au moment où cette Corres-pondance s’imprime, je reçois de mon très-honorable confrère, deux beaux volumes qui renferment son théâtre; chaque pièce est accompagnée d’une notice piquante et spirituelle. Maltraité parla dernière révolution, M. Roger s’est adressé aux amis des lettres, qui ont répondu à son nohle appel, et le public s’est trouvé avoir un bon ouvrage de plus.

d’otîtent.

ses feuilles pour vètemens et ses fruits pour nourriture ; c’est là que Paul restait seul avec Dieu et ses anges ; il y avait passé soixante ans de sa vie, lorsqu’il fut visité par Antoine, à qui le prodige de sa sainteté avait été révélé dans un songe. Les deux solitaires s’appelèrent d’abord par leur nom, car l’esprit de Dieu le leur avait appris. Paul demanda à Antoine ce qu’il y avait de nouveau dans le monde, si l’on bâtissait encore des maisons dans les villes, si les faux dieux avaient encore des autels. Comme ils étaient assis tous deux à l’ombre des palmiers, un corbeau, descendant de branche en branche , vint déposer un pain à leurs pieds ; chaque jour, dit Paul, cetoiseau m’apporte un demi-pain, mais Jésus-Christ qui l’envoie a voulu qu’il apportât aujourd’hui un pain entier; ils rompirent le pain, prirent leur frugal repas, puis, se baissant vers la fontaine, ils burent chacun un peu d’eau, ils rendirent ensuite grâce à Dieu, et passèrent le reste du jour et toute la nuit en prières ; le lendemain au lever du soleil, Paul dit à Antoine que Dieu allait le rappeler à lui , et le pria d’aller lui chercher un manteau de l’évêque Athanase, dans lequel il voulait être enseveli ; Antoine partit pour aller chercher le manteau d’ Athanase, et lorsqu’il revint le troisième jour, il vit l’ame de Paul qui s’envolait vers le ciel , avec les âmes des saints et des apôtres. Dans la grotte, où il venait d’expirer, le corps du saint vieillard était à genoux et dans l’attitude d’un homme qui prie ; Antoine chanta les hymnes de l’église et s’occupa d’ensevelir les restes de Paul ; mais il n’avait point d’instrumens pour creuser une fosse, et il s’affligeait, lorsqu’il vit venir deux lions, dont la présence ne l’effraya pas plus que s’il avait vu deux colombes ; ces animaux; s’approchent du corps de Paul ; ils se courbent à ses pieds, rugissent de douleur, puis ils creusent la terre avec leurs ongles, et bientôt une tombe est prête à recevoir les restes du défunt. Les lions vinrent ensuite vers Antoine, lui léchant les pieds et les mains, et Antoine comprit qu’ils lui demandaient sa bénédiction ; alors s’adressant à Dieu : « Seigneur, nous savons que sans ta volonté il ne peut tomber » une feuille des arbres, et le plus petit oiseau ne peut perdrela vie ; » donne donc à ces lions ce que tu juges leur être nécessaire. » Après cela, leur faisant signe avec la main, il leur commanda de s’en aller , et ils s’en allèrent. Antoine jeta du sable sur la fosse , après y avoir déposé le corps de Paul ; puis, ne voulant rien perdre de la succession du solitaire qu’il pleurait, il prit sa tunique composée de feuilles de palmier, et s’en retourna, bénissant Dieu et disant à ses disciples qu’il

venait de voir un nouveau saint Jean-Baptiste; un nouvel Elie, quittant la terre pour le ciel.

Telles étaient les nouvelles qu’on recevait alors du désert et qui se répandaient de cité en cité; l’exemple de Paul et d’Antoine éveilla partout un pieux enthousiasme, et les solitudes qu’ils avaient habitées se peuplèrent bientôt d’une foule de chrétiens; ainsi commencèrent ces colonies de moines dont l’Égypte était couverte au moyen âge; ainsi le territoire égyptien vit un autre peuple de Dieu, qui croissait aussi au milieu des prodiges et devait se multiplier comme les enfans de Jacob.

Quel spectacle nous présente ce peuple de solitaires qui passait son temps à chanter des psaumes, à méditer les saintes écritures, à prier, a jeûner, à faire des nattes et des paniers ! Ges nouveaux habitans de l’Égypte ne s’occupaient guère de la crue du Nil et des richesses que le fleuve apporte avec lui, et dans leur insouciance des biens de ce monde, on pouvait leur appliquer ces paroles de saint Mathieu : N'ayez nucun souci du lendemain, et ne vous inquiétez pas de quoi vous serez V)êtus et nourris , Singulière société, qui méprisait la richesse, la puis^ sance, la gloire, nation de pénitens et de reclus, où tout ce qui ressemblait à la joie était un péché, où les plus sages, les grands comme les petits, mettaient leur félicité dans l’incommodité de leurs demeures, dans la grossièreté de leurs vêtemens, dans la soif et la faim qu’ils dédaignaient de satisfaire, dans les souffrances qu’ils paraissaient chercher. Le monde qu’ils méprisaient les environnait de ses respects, et les païens eux -mêmes appelaient cette dévotion des moines de TÉgypte une philosophie divine.

Quelque dure que fût la vie des solitaires, il ne leur était pas donné d’en jouir en paix, et je ne sais quelle puissance jalouse leur disputait jusqu’à la possession du désert ; il se livrait de terribles combats dans les solitudes sacrées; Athanase, dans la vie d’Antoine, nous dit qu’on entendait quelquefois comme le bruit de gens qui se choquent entre eux; une multitude de monstres, de fantômes, sous la figure de serpens, de lions, de léopards, venaient dans l’ombre des nuits, assaillir les athlètes du Christ ; c’étaient les démons ou plutôt les dieux de la

vieille Egypte, avec leur forme d’animaux sauvages, qui venaient troubler la retraite des serviteurs du vrai Dieu ; chaque cellule, chaque monastère était comme une véritable forteresse, toujours assiégée et toujours défendue ; les soldats de Jésus-Christ avaient pour bouclier

d’oiuent. 69

la foi, pour armes la prière et la pénitence ; dans les momens de péril, le signe des chrétiens, le nom du Sauveur, suffisait pour mettre en fuite les nombreuses légions des mauvais anges.

Il restait ainsi dans l’esprit des anachorètes quelque chose des vieilles superstitions de Memphis et de ïhèbes ; si dans l’ancienne Égypte, tout était Dieu, dans la nouvelle, tout était ange ou démon ; la nature entière semblait se confondre avec les scènes pieuses et les saintes apparitions du désert; la dévotion des anachorètes croyait voir des ministres de Satan ou des ministres de Dieu dans tout ce qui frappait leurs regards éblouis ou s’offrait à leur imagination exaltée ; Antoine, cherchant la retraite de Paul, rencontra sur son chemin, un homme avec le corps d’un cheval, un autre avec le corps d’une chèvre, et ces êtres fantastiques lui parurent semblables aux dieux qu’on adorait encore à Alexandrie. Le même saint voyant des bêtes fauves dévorer les herbes de son jardin : Pourquoi moissonnez-vous ce que vous n’avez point semé ? leur dit-il ; et les bêtes fauves se retirèrent sans faire aucun dégât. Paeôme marchait sur des scorpions et des vipères, qui respectaient en lui l’homme de Dieu, et lorsqu’il traversait le Nil , des crocodiles se disputaient l’honneur de le transporter sur l’autre rive ; les légendes vont jusqu’à dire que l’arbre appelé persea, et regardé par ’jes anciens comme l’arbre de vie, avait proclamé ou

confessé Dieu dans la Haute-Egypte.

Tout en admirant la sainteté de ces anachorètes, on s’étonne d’abord que le christianisme qui devait civiliser le monde, ait ainsi persuadé à ses premiers disciples de se retirer dans des lieux inhabités. Nous pouvons répondre ici que de grandes persécutions avaient été suscitées contre les chrétiens. L’Orient et l’Occident étaient violemment agités ; les dieux s’en allaient avec grand bruit , et laissaient partout derrière eux des peuples troublés et remplis d’alarmes. J’ajoute à cela qu’une révolution universelle se préparait, qu’un profond dégoût pour tout ce qui avait existé jusqu’alors s’était emparé des sociétés humaines , et que de toutes parts une puissance inconnue hâtait l’œuvre de la destruction, pour renouveler la face de la terre dans ces jours de désolation, on accourait de Rome, de Constantinople, de toutes les contrées du globe, dans la Thébaïde, pour y chercher la vérité et la paix.

Les princes, les empereurs envoyaient des ambassadeurs à Antoine,

à Paeôme, et leur demandaient des prières et des conseils ; le monde

CORllîîSPONDANCE

tout entier semblait n’avoir des yeux et des oreilles que pour ce qui se passait au désert; Atlianase, dans la vie d’Antoine, fait dire par Dieu lui-même , au fervent anachorète : Je rendrai ton nom célèbre par toute la terre. Lorsqu’il n’y avait plus d’histoire pour les empires, chacune des solitudes de l’Égypte avait ses pieuses annales qui racontaient la vie et les miracles des saints.

Bientôt il y eut moins de peuple dans les villes que dans les lieux les plus retirés. Antoine, avant de mourir, avait déjà réuni plus de mille cénobites dans les deux monastères qu’il avait fondés; Pacôme établit un grand nombre de couvens dans le voisinage de Tintyra; les cénobites de son ordre s’assemblaient chaque année aux fêtes de Pâques, et l’histoire contemporaine nous apprend que, dans une réunion, on en compta jusqu’à cinquante mille; la ville d’Oxyrhinchus était toute remplie de moines ; il s’y trouvait vingt mille vierges consacrées à Dieu, et dix mille serviteurs de Jésus-Christ ; je ne parlerai point des solitaires d’Héliopolis, conduits par saint Apollon , ni des disciples de Sérapion dans le pays d’Arsinoé, ni de ceux de Macaire dans le désert de Nitri, ni des cénobites de Ganope, qui habitaient les ruines du temple de Sérapis.

Tous ces moines étaient gouvernés par des lois que leur avaient apportées les anges ; ceux de Pacôme étaient partagés en vingt-trois classes, portant chacune le nom d’une lettre de l’alphabet grec. On n’apprenait plus en Ég^^pte la sagesse que Platon était venu chercher, mais on y apprenait à souffrir et à mourir. Les prêtres d’Héliopolis avaient étudié le cours du soleil et les astres du firmament , pour étendre les limites des sciences humaines ; les ermites de Tabennes, ceux de Scété, ne regardaient le ciel et les étoiles que pour savoir l’heure de la prière; beaucoup de cénobites priaient le vrai Dieu dans les temples d’Isis, d’Osiris ou de quelque autre divinité païenne, sans s’informer qui avait élevé ces temples changés en églises. L’Égypte oublia ainsi ses propres monuraens, elle oublia jusqu’à son ancien langage, et il ne se trouva plus personne pour expliquer les paroles écrites sur la pierre. Saint Antoine avait prêché avec persévérance contre les cérémonies funèbres des Égyptiens , et ses prédications achevèrent de renverser les vieilles croyances de fAmenti, c’est-à-dire la fable du Tartare et de l’Élysée ; les corps ne furent plus embaumés; l’Achérusie ne vit plus juger les morts sur sa rive, et dès ce temps-là on put se demander, comme on se demande encore aujourd’hui, si les pyramides avaient été des tombeaux.

d'oi\]e>»t. 71

Cette miraculeuse révolution, opérée en Egypte, ne s’arrêta pas uux bords du Nil ; elle s’étendit dans la Syrie et la Palestine ; plusieurs contrées de l’Orient eurent aussi leurs solitaires dévoués à la foi du Christ; on ne croyait pas alors qu’il y eût de véritable salut hors du désert, et que Dieu fut présent dans les villes et dans le monde qu’on appelait le siècle; cette ardeur de la pénitence et de la retraite ne tarda pas à passer dans l’Occident, et l’Europe eut aussi ses monastères, ses déserts peuplés d’ermites et d’anachorètes. Une aussi grande révolution dans les habitudes et les idées humaines peut-elle être» même aujourd’hui, un spectacle indifférent?

SUITE DE LA LETTRE CLl.

ï^élerinage aux monastères de Saint-Antoine et de Saint-Paul. — Relations du seigneur d’Anglure, de Coppin, de Yansleb, du père Sicard. — État actuel des ‘ monastères dans la Haute-Égypte.

Le Caire, avril i83î.

Dans les siècles qui précédèrent et suivirentïes croisades, les pèlerins

qui se rendaient à Jérusalem ne manquaient pas de visiter l’Egypte, renouvelée par la foi chrétienne ; ils ne manquaient pas de s’enfoncer dans les déserts, et d’y suivre les pas d’Antoine et de Paul ; là s’élevaient des monastères consacrés aux illustres fondateurs de cette nouvelle cité de Dieu ; là se perpétuaient les traditions de la pénitence, les prodiges et les vertus de la vie solitaire ; jusqu’au dixseptième siècle, les voyageurs ont toujours mis un grand prix à visiter ce qui restait des anciens cénobites et des monumens de leur piété.

Le seigneur d’Anglure, vers la fin du quatorzième siècle , vit les touvens de Saint -Paul l’ermite et de Saint -Antoine. Le premier monastère de Saint-Antoine était sur le Nil , à deux journées du Caire * ; « il y avoit là, dit notre pèlerin, une belle petite église dans » un grand pourprine tout clos et bien fermé de murs à manière i> d’une forteresse; il y avoit encore, attenant à ladite église une ^ tour de retrait ; si estoient céans en cette abbaye bien trente » frères demourans, faisant le service de Notre Seigneur, et sem- 35 bloient être moult bonnes et devotes personnes. » C’est là qu’avait d’abord habité saint Antoine, quand il ïvX]premièrement ermite , mais te lieu était trop délectable pour faire pénitence ; il était trop près

* îl existe encore en face de Benisoueif, à vingt-cinq lieues du Caire, les ruines d’un couvent appelé couvent de Saint- Antoine.

d’orient. 73

du fleuve et des lieux fréquentés, et Dieu manda par un ange à sou serviteur d’aller habiter un autre lieu dans le désert à trois journées du Nil. ((Nous allasmes, continue notre pèlerin champenois, à la » seconde habitation de monsieur saint Antoine... Or sachez que » illec y a belle, forte et grande maison, et bien close de murs hauts » et épais comme forteresse, et céans a très belle église et moult » devote et belle demourance pour les frères et pour loger les péle^^ » rins, quand ils viennent là. C’est grand noblesse de veoir le beau » lieu y peust estre, et le beau jardin et la belle et bonne fontaine i) qui est dedans, et qui sert par aval ladite maison et abbaye.., » Quant au jardin, c’est belle chose a voir icelui, et avec ce, tout y » est bien ordonné et labouré, et verdoyant d’arbres et d’herbes, » qui moult réjouissent, quand on les veoit en si désert lieu... Dans » cette diste abbaye, sont résidons et demourans cent frères et plus, » lesquels mennent très sainte et très bonne vie, car en nul temps » ils ne boivent vin , ne jamais ne mangent chair ne poisson, ne » vestissent draps de lin ; et en vérité, ils montrent bien qu’ils » soient bonnes gens, car ils font très bonne chiere aux pèlerins, et » leur donnent ce qu’ils peuvent recouvrer de vivres très volontiers » et sans rien demander. »

Tels étaient alors les deux monastères de Saint-Antoine en Égypte ; les pèlerins du moyen âge ne visitaient pas avec moins de dévotion le couvent de Saint-Paul l’ermite ; ce couvent était plus loin encore dans le désert ; il était bâti au pied d’une montagne, du sommet de laquelle on voyait au nord-est les deux pointes du Sinaï, à l’est, la mer Rouge à l’endroit même où le peuple d’Israël avait traversé l’abyme des eaux ; a passé ladite montagne (je cite le récit du sen » gneur d’Anglure), et près de la Rouge mer est l’abbaye où mon- » sieur saint Pol , premier hermite demouroit ; cette abbaye est » très bien close et bien fermée de bons murs, et l’entrée d’icelle » abbaye est par devers icelle mer Rouge... Là sont bien soixante » frères demourans, lesquels cà notre advis sont pareils aux frères de i) Saint-Antoine, c’est à sçavoir de bonté et d’habits, car ils nous firent » très bonnechiere, et nous reçurent moult doucement et bénigne- » ment. Ces bons frères se levèrent au milieu de la nuit, et estoient si » diligents de nous servir et de nous appareiller chaudes viandes , » comme si chacun d’eux deust gagner cent ducats. En icelle diste

abbaye y a belle petite chapelle, laquelle est bas en dévalant plu»*

COIlllESrONDANCE

» sieurs degrés sous une roche. îllec demeuroit saint Pol en faisant » sa pénitence, car autre habitation n'y avoit que la roche pour ?> icclui temps. — L’abbaye a de plus très bel jardin et très belle » fontaine. »

Si je ne craignais d’être trop long, je suivrais ici notre bon pèlerin de la Champagne, dans son voyage sur le Nil et au désert ; d’abord il avait grand’peur des arabois roheurs (les bédouins) qui assaillaient et dévalisaient lespassans; parmi les merveilles qu’il a vues dans sa route, il nous parle (Vénormes serpens qui étaient couchés sur la rive du fleuve, et qu’il appelle coquatrix (crocodiles) ; il nous dit aussi qu’il a vu trotter sur le sable plusieurs ostruches, aux plumes noires; du reste, il ne fait mention d’aucun monument, ni d’aucune ruine de la vieille Égypte, et le nom de Memphis et de ïhèbes ne se trouve • pas une fois dans sa relation.

Deux siècles après le passage du seigneur d’Anglure, Jean Coppin, consul des Français à Damiette, et syndic de la terre sainte, visita «ivec plusieurs pèlerins le monastère de Saint-x\ntoine au désert ; la manière dont il fut reçu est curieuse; le vicaire du couvent vint au-devant de la caravane, à plus de trois cents pas ; il salua les pèlerins et les baisa sur la joue, avec une si grande démonstration de joie qu’il ne pouvait retenir ses larmes. On conduisit ensuite les pieux voyageurs au monastère, dans lequel ils n’entrèrent qu’en se faisant hisser sur les murs, à l’aide d’une grosse corde attachée à une poulie. Arrivés dans l’enceinte, ils furent logés, ceux qui étaient prêtres dans des cellules, tous les autres dans une grande chambre, t)ù ils se trouvaient pêle-mêle avec leurs bagages et leurs provisions ; la îîuît étant venue, ils se couchèrent comme ils purent sur des nattes ; le lendemain matin les pèlerins reçurent la visite d’un frère du couvent, qui leur lava les pieds ; puis le vicaire qui tenait la place de l’abbé, suivi de tous les moines et portant la croix, vint prendre les pieux voyageurs pour les conduire à l’église ; il leur distribua des €iubes, des surplis, et tandis que ceux-ci s’habillaient, les cénobites récitaient des prières en langue syriaque ; ensuite le vicaire commença à chanter des hymnes dans la même langue, et pendant qu’il chantait, sept à huit religieux, pour accompagner sa voix, tenaient d’une main « des pierres noires longues de demi-pied, et de l’autre

des petits maillets de bois dont ils frappaient sur les pierres, en ^ mêlant leur chant avec ce bruit qui avait je ne sais quoi de lu-

d’orient.

» gubre et d’austère. Nous fumes, ajoute Jean Goppin, solennelle- » ment conduits de cette sorte, au son des cloches et avec le chant » des hymnes, et la grande modestie qui reluisait dans ces religieux » avec leur vie pauvre et leur simplicité pleine de zèle, me semblait » capable d’exciter à la piété les âmes les plus indévotes. Quand » nous fûmes entrés dans la nef de l’église, ils nous firent ranger en » cercle, et les chantres qui s’étaient placés au milieu de nous con^ » tinuèrent assez long-temps leur harmonie de voix et de marteaux, » Après qu’ils eurent chanté près d’un demi-quart d’heure , l’un » d’eux fit lecture de quelques épîtres, et cependant la plupart ne » cessaient de répandre des larmes; je demandai l’explication de ce » qu’ils lisaient, ils répondirent que c’étaient des recommandations )> instantes que saint Antoine avait laissées pour la réception des pé- » lerins qui arrivaient dans ces déserts, et qu’ils pleuraient de ten- » dresse et de ressentiment de voir que nous nous étions exposés à » tant de périls pour venir les visiter. »

Lorsque les moines eurent fini leurs cérémonies, l’un des pèlerins entonna le Te Deum en actions de grâce, et récita les litanies de la Vierge; après cela on sortit de l’église pour prendre un frugal repas. Les cénobites suivaient encore la règle des premiers anachorètes ; ils ne mangeaient qu’une fois par jour, et ne vivaient que de fruits et d’herbes ; l’eau pure était leur seule boisson ; ils n’avaient que des plats de bois qu’on ne lavait jamais ; l’étoffe la plus grossière, de cou* leur noire ou gris obscur, formait leurs vêtemens ; la cellule de chaque solitaire ressemblait plutôt à un sépulcre qu’à une chambre. Le monastère avait toujours été fermé aux plus innocentes joies de ce monde, et tout ce qu’on y voyait, tout ce qu’on y entendait, avait quelque chose de triste. Les pèlerins ne pouvaient s’empêcher d’admirer une si grande austérité; mais à leur admiration se mêlait un sentiment douloureux, lorsqu’ils se rappelaient que ces enfans d’Antoine et de Paul étaient plongés dans les ténèbres de l’hérésie, et que tant de prières , tant de mortifications, tant de larmes, étaient perdues devant Dieu.

Le seigneur d’Anglure avait trouvé dans ce monastère jusqu’à cent religieux ; Goppin n’en trouva plus que vingt-deux ; plusieurs cellules étaient démolies et quelques-uns des murs du couvent tombaient en ruines. Saint Antoine avait habité dans le voisinage plusieurs grottes, plusieurs lieux où la dévotion des chrétiens avait bâti

des chapelles, des asiles pour les moines et les ermites, mais il n’en restait plus de vestiges.

Vansleb, curé de Fontainebleau, qui voyageait en Egypte trente ou quarante ans après Jean Coppin, trouva le couvent de Saint-Antoine dans une grande décadence ; il avait été plusieurs fois dévasté par les Arabes voleurs, et abandonné par les moines pendant plusieurs années ; la plupart des anciennes cellules avaient été détruites et remplacées par des cabanes de terre qu’habitaient les solitaires. Le couvent ne comptait plus que dix-sept religieux ; la plupart, nous dit Vansleb, borgnes f ou sourds, ou estropiés, ou boiteux, ou cassés de vieillesse. Ils Suivaient encore la même règle ; ils menaient une vie dure et austère, mais ils étaient moins hospitaliers et paraissaient avoir oublié les recommandations de saint Antoine pour la réception des pèlerins.

Vansleb avait remonté le Nil jusqu’à la ville aux cent portes, dont il n’avait qu’une idée vague et qu’il appelait Luxor le vmix; dans tout ce pays, il avait vu, sans trop s’en rendre compte, les temples de la vieille Égypte et les églises chrétiennes du moyen âge, mêlant ensemble leurs ruines; parmi d’immenses débris, couverts d’hiéroglyphes et de signes inconnus , il avait vu , ça et là , retracés sur la pierre , tantôt l’image de la Vierge et des saints, tantôt une croix, ou quelques paroles de l’Évangile ; le bon curé de Fontainebleau s’étonnait de trouver partout des cavernes, des grottes creusées au flanc des montagnes, et dans ces grottes, dans ces cavernes, qui lui semblaient un ouvrage miraculeux, il ne cherchait point les restes des Pharaons et de l’antique Égypte, mais les traces des anachorètes et des serviteurs de Jésus-Christ. Le consul de France, Maillet, qui se trouvait en

Egypte à la fin du dix-septième siècle, parle à peine des anciens solitaires, et des souvenirs qu’ils avaient laissés. Dès lors, les solitudes Consacrées à la prière et à la pénitence , n’étaient plus connues que des missionnaires employés à la conversion des coptes. Le père Sicard, au commencement du siècle dernier, visita les monastères de Saint-Antoine et de Saint-Paul ; il visita plusieurs autres couvens dont il a laissé une description; après cela, un voile s’étend pour nous sur l’Égypte chrétienne ; de même que nos vieux pèlerins ne portaient point leurs regards sur les merveilles profanes de l’antiquité, de même les savans modernes n’ont point porté leur attention sur ce qui avait si vivement excité la curiosité des pèlerins *. Ainsi l’Égypte était vue ^ Pocoke, Niebulir et d’autres voyageurs modernes ont parlé de quelque-s

d’orient.*

sous un aspect tout différent, selon les préoccupations diverses des esprits, selon les opinions et les idées qui dominaient en Occident; au dernier siècle, on ne demandait plus à ceux qui revenaient des bords du Nil, s’ils avaient visité les déserts, habités autrefois par un peuple de saints, mais s’ils avaient vu les pyramides de Giseh, la plaine des Momies, les palais et les tombes des Pharaons, les merveilles de la vieille Thèbes. Aujourd’hui même, tout le monde connaît l’Ègypte

du temps d’f sis et d’Amoun-ra, mais personne ne connaît l’Egypte du moyen âge, l’Égypte des anachorètes et des solitaires.

Depuis que je suis arrivé au Caire, j’ai interrogé tous les voyageurs qui reviennent du Saïd, et je n’ai rien appris; j’ai adressé desques-* lions à M. Wilkinson, qu’un zèle ardent pour la science retient de-^ puis deux ans parmi les ruines de Thèbes: a On ne connaît ici, » m’a-t-il répondu , que l’église des coptes à Medinet-Abou, quelques » chapelles bâties dans l’enceinte des vieux temples, et quelques ma-* » sures, dispersées sur les collines, qu’on dit avoir été des couvens. » Voilà ce qu’a pu m’apprendre sur laThébaïde chrétienne un voyageur

qui connaît à fond tous les monumens de la vieille Egypte. J’ai fait, comme vous le voyez , une véritable enquête sur le moyen âge et sur les cénobites égyptiens; et cette enquête n’a produit que des renseC gnemens vagues, des faits épars qui vous fourniront peu de lumières; je vous les transmets tels qu’ils m’ont été donnés. Les voyageurs qui remontent le Nil peuvent voir à leur droite sur un roc élevé le couvent el-Bacara (le couvent de la poulie); les moines d’el-Bacara reçoivent Teau, quelquefois aussi leurs provisions, à l’aide d’une corde attachée à une poulie qu’on voit de loin, et qui est suspendue sur le fleuve. A quelque distance de là, près d’Antinoë, on voit un autre monastère, appelé Aàow-Zfmms (le monastère de Saint-Jean), et plus loin sur la rive gauche du fleuve le couvent à' el-Maharrag (le couvent brûlé )| la Haute-Égypte a plusieurs couvens dédiés à la Vierge, à saint Georges et à saint Laurent; il existe un monastère à un mille de Denderah, un autre, près d’Edfou ; parmi les lieux qui ont gardé le souvenir des premiers solitaires, il faut mentionner l’îie de Tabennes, près de Tin«. tyra : cette île a perdu ses hôtes pieux, mais elle conserve le nom que lui ont donné les légendes ; les ruines d’Oxyrhinchus sont encore

couvens qu’ils ont rencontrés sur leur chemin, mais ils n’ont visité ni le monas^ 1ère de Saint-Antoine ni celui de Saint-Paul.

COnr.ESPON DANCE

habitées par des cénobites, qui appellent ce lieu la métropole des €ouvens; le désert du Colzim a conservé aussi ses monumens, et les monastères de Paul et d’Antoine sont encore debout. Je vous ai parlé des couvens qu’on trouve dans la vallée de Natroun ; plusieurs voyageurs nous parlent d’un monastère situé près de Tanis, dans le voisiîiage du lac Menzalêh. ïl existe en outre plusieurs monastères coptes dans les environs du Caire.

Vous me demanderez peut-être comment vivent les nouveaux habitans du désert; les couvens que le temps a respectés jusqu’ici, n’ont ni terres, ni revenus, ni industrie; tous les moines coptes, à l’exception de ceux du Fayoum qui cultivent la vigne, restent dans l’oisiveté et ne vivent que de ce qu’on leur donne; aussi sont-ils toujours sur les chemins pour solliciter la pitié des passans; lorsqu’un voyageur visite leur couvent, les premières paroles qu’on lui adresse, sont pour lui demander l’aumône ; lorsqu’une kanje remonte ou descend le Nil €t qu’elle passe devant un monastère, on est sûr de voir un ou deux moines s’approcher du bateau et le suivre en nageant jusqu’à cequüls aient obtenu quelques pièces de monnaie.

La plupart des couvens sont entourés de hautes murailles ; et ces murailles qui doivent les défendre, sont chaque jour minées par le temps ; les pierres se détachent et tombent une à une sans que personne s’occupe de les relever; il n’est point de monastère qui n’ait été plusieurs fois assiégé, envahi, pillé par les Arabes ; chaque couvent a sa lamentable histoire qu’on raconte aux voyageurs en implorant leur charité. Les plus exposés aux incursions des bédouins, achètent la paix au prix de quelques provisions qu’ils distribuent aux Arabes du voisinage. Il s’en faut de beaucoup que le désert soit aussi peuplé qu’autrefois ; les couvens de Nitrî ont encore, il est vrai, jusqu’à dixlîuit ou vingt cénobites; mais celui de Saint-Antoine, celui de Saint- Paul, n’en renferment chacun que six ou sept ; plusieurs couvens du Nil n’en ont que trois ou quatre, et même quelquefois ils restent ■ubandonnés.

Cependant on reçoit tous ceux qui se présentent. La profession de moine n’exige aucun noviciat ; il suffit d’avertir l’évêque qu’on veut embrasser l’état monastique ; le néophyte est conduit à l’église ; on étend sur lui un linceul en récitant les prières des morts; puis il reçoit le kaloucieh ou la marque distinctive des moines coptes ; c’est tiue bandelette de laine bleue qu’on attache à la coiffure et qui des-

cend sur la nuque ; on ne fait pas d’autre ceremonie. Un moine n’est pas tenu de savoir autre chose que ses prières ; pour ceux qui exercent la prêtrise , il suffit de savoir dire la messe ; depuis que la cour de Rome a voulu les ramener à la foi catholique , leur ignorance est devenue encore plus grossière, car dans leur aveugle obstination, ils se séparent tous les jours davantage des autres sectes chrétiennes, et se défient de tous ceux qui veulent les éclairer.

On m’a donné peu de détails sur la discipline et la règle des moines coptes; dans les solitudes d’Antoine et de Macaire les cénobites se livrent encore à de grandes austérités ; ils travaillent de leurs mains ; ils prient la nuit et le jour ; mais dans les monastères voisins du Nil, je pense que toutes ces règles qu’avaient apportées les anges du ciel et qui faisaient l’admiration des saints, ont dû être oubliées et tomber en désuétude ; des moines vagabonds, qui passent leur vie à mendier, ne peuvent se livrer régulièrement aux exercices de la dévotion ; la plupart , m’a-t-on dit , ne jeûnent guère que lorsque la quête n’est pas bonne , et souvent les dons de la charité ne servent qu’à entretenir leur intempérance ; ainsi la misère se mêle à la corruption, et les pieuses solitudes ont connu tous les vices des cités. Vous le dirai-je ! on a vu dans la Haute-Ègypte des enfans de Paul vivre publiquement avec des femmes et même avec des femmes musulmanes 1 voilà ce qui reste de la sainteté et des vertus du désert !

COKRESPONDANCE

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