‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 5 sur 64 · LETTRE CLII · texte numérisé non relu

LETTRE CLII

jL’imprimerie de Boulac et les livres qu’on y imprime. — Les libraires du Caire. — Le bazar des esclaves. — Du sort et de l’affranchissement des esclaves.

Le Caire, avril 1031.

J’ai visité l’imprimerie du pacha à Boulac , comme j’avais visité l’imprimerie impériale de Stamboul ; j’y ai trouvé huit presses, qui viennent de Paris, des caractères européens, turcs, arabes, persans, fondus à Paris ;• le papier vient de Livourne et de Trieste. Cet établis-* seraent est dirigé par un Arabe qui a étudié à Milan. Les livres sortis des presses de Boulac , passent pour être imprimés assez correctement ; on les envoie régulièrement en France, où ils doivent être placés dans la Bibliothèque du Roi.

Je ne vous donne point ici la nomenclature des publications qu’on a faites jusqu’à présent ; ce sont pour la plupart des livres de médecine et de tactique , traduits des langues d’Europe et surtout de la langue française, des ouvrages de grammaire, parmi lesquels on distingue un dictionnaire arabe-italien ; on n’a imprimé que trois ouvrages de littérature, le Gulistan de Sady, un Manuel du style épistolaire, une Anthologie arabe. J’ai acheté un exemplaire du manuel, et je m’en suis fait expliquer quelques passages; il est intitulé : le Jardin des secrétaires et bassins des personnes bien élevées. Ce Manuel renferme des formules de lettres pour écrire aux gens en place, à des amis , à des parens , etc. On y apprend quels titres on doit donner aux grands personnages, et comment il faut commencer et finir une épitre. Ceux qui veulent orner leur style de quelques citations trouvent dans le manuel épistolaire un choix de vers arabes qu’ils peuvent mêler à leur prose. Le même volume renferme des modèles de contrats pour toutes sortes de transactions ou de marchés ; des formules de prières, des formules de discours pour toutes les occasions

d’oriext.

importantes. Ces sortes de manuels ont pour but d’achever l’éduca' tion d’un Turc ou d’un Arabe, et tout musulman qui possède à fonc( son Jardin des secrétaires ^ peut se. vanter d’ètre un homme bien nppris. J’ai voulu me faire expliquer quelques-unes des lettres familières qu’on nous donne en exemple ; le style oriental s’y montre dans les moindres détails avec sa pompe et ses exagérations ; chez nous, le naturel est dans la simplicité ; il faut croire que, chez les Orientaux, le naturel ne se trouve que dans la métaphore et dans l’hyperbole. Un orientaliste, qui a lu plusieurs fois le Jardin des secrétaires , et qui eonnatt parfaitement la littérature arabe, m’assure du reste que cette compilation est faite avec peu de goût et de discernement.

U Anthologie arabe est un recueil de poésies tirées des meilleurs auteurs; ce sont des élégies, des chansons, des tableaux, des mora* lités, etc. Dans ce recueil dont j’ai une traduction sous les yeux, se trouvent des choses qui me charment, d’autres que je ne comprends pas ou qui me paraissent étranges ; pour apprécier cette poésie orientale, il faudrait avoir vécu long-temps avec les Arabes, les Persans ou les Turcs ; il faudrait avoir été dans leur intimité, aimer ce qu’ils aiment et l’aimer comme eux, sentir de la même manière l’amour ou la haine, la tristesse ou la joie ; voir du même œil le soleil et les merveilles de la nature.

Les poètes orientaux excellent à peindre les sentimens héroïques ; qu’y a-t-il de plus beau que cette pensée dans la bouche d’un guerrier marchant au combat : « Le manteau de la vie n’est pas toujours » un vêtement d’honneur, c’est une robe d’ignominie pour le lâche » et le pusillanime. » La poésie arabe, quand elle décrit, abonde en images vives, brillantes, quelquefois bizarres, en rapprochemens in-» génieux et souvent forcés; j’admire le poète Sayouti, par exemple, lorsque, dans une description du printemps, il compare la vapeur du soir qui pénètre dans le calice des fleurs, à la langueur du sommeil qui s’insinue dans les yeux d’un enfant prêt à s’assoupir; mais je ne le comprends plus lorsqu’il compare le merle qui siffle, perché sur sa branche, à un derviche qui entonne un hymne du haut de la chaire de son couvent. On trouve dansl’Anthologie plusieurs poésies galantes qui supporteraient fort bien la comparaison avec quelques-unes de nos poésies érotiques. Les poètes d’Orient, comme les nôtres, nous peignent l’amour avec des traits qui déchirent, avec des feux qui consument ; mais les peintures qu’ils font de la beauté me paraissent avoir

CORRESPONDxiNCE

quelque chose d’un peu monotone ; les joues d’une belle sont toujours des roseSj ses dents des perles, sa taille un rameau flexible, ses yeux sont toujours noirs comme la nuit, sa face brillante comme la lune ; j’ai cru remarquer aussi que cette poésie galante exprime moins la tendresse que la volupté, et que l’amour y parle plus aux sens qu’à l’esprit. Je suis fâché que, dans toutes les élégies que j’ai lues, on ne dise jamais rien de la sympathie des âmes, de ce que le sexe a déplus doux et de plus délicat, de ce que la passion a de plus moral, de plus pathétique et de plus attachant.

On m’a montré ces jours derniers une chanson nouvelle qui se chante maintenant en Égypte, et que je préfère à toutes les chansons amoureuses de l’Anthologie ; ce sont les amours d’Hassan de Galioub, enlevé à sa cabane, à son chadouf ^ et à la belle Fatma, pour servir dans l’armée de Méhémet Ali. Hassan a fait la guerre du Hedjaz où il est devenu caporal ; il a vu la Mecque et Médine, ce qui lui a valu la qualité de liadji. Ni le pèlerinage des villes saintes, ni la gloire, ni le bruit des armes n’ont pu lui faire oublier le soleil de sa vie^ sa chère Fatma à la peau doucCf ferme et fraîche, aux yeux grands comme un fingean Après trois ans d’absence, la fiùvre du chagrin l’a pris; il a été conduit à l’hôpital d’Abouzabel; les médecins frandjis [que Dieu les maudisse) lui ont fait avaler des drogues noires qui n’ont point adouci son mal ; mais un beau matin, il a entendu sous sa fenêtre une voix qui disait : Hassan, Hassan, yaenni (ma vie, mes yeux) ; c’était la voix de Fatma, et cette voix a guéri le malade comme par miracle ; il est sorti de l’hôpital, il a emporté en triomphe dans sa tente sa chère Fatma, et leur union a été bénie par le cheik de Galioub. Cette ballade se termine par la formule sacramentelle : Dieu est Dieu, et Mahomet est son prophète.

Avant de quitter l’Anthologie arabe, je dois vous dire que ce recueil n’est qu’une réimpression ; il a déjà été publié à Paris avec une traduction latine et française c’est une des singularités de l’Orient, dans le temps où nous sommes, que de recevoir d’au-delà des mers jusqu’aux chefs-d’œuvre qu’il a lui-même produits, et d’avoir besoin, pour multiplier les inspirations de ses poètes, des exemples de l’Occident.

^ Machine dont on se sert pour tirer de l’eao du TVil.

^ Fingean, petite tasse de forme ovale dans laquelle on prend le café.

® Cette anthologie a été publiée par M. Humbert, de Genève.

d’ouiem. 83

Parmi les livres imprimés à Boulac, on trouve quelques livres d’histoire, la plupart sont écrits en langue turque, et font connaître quelques époques glorieuses de l’empire ottoman ; on a imprimé aussi une vie de Catherine lï, traduite du français en arabe; cette histoiro traite fort durement Catherine II et Pierre-le-Grand , que le traducteur n’appelle jamais que Pierre le fou. On doit croire que, pour une pareille publication , le pacha n’aura pas consulté le consul do Russie ; une histoire , d’ailleurs , qui ne trouve plus de lecteurs ea Europe, ne doit pas en trouver beaucoup en Égypte.

L’imprimerie du pacha a publié jusqu’ici quatre ouvrages sur la religion musulmane ; j’ai acheté un de ces ouvrages, qui a pour titre : Des routes de V empressement vers les rendez-vous des amans , elle guide de la passion vers le séjour de la paix. J’espère bien que notre amiM. Reinaud m’aidera à déchiffrer un livre aussi singulier par son titre que par les questions qui y sont traitées; il ne s’agit rien moins, que de la guerre contre les infidèles. L’auteur, nommé Badr-Eddin,. vivait vers la fin des croisades; il se plaint du refroidissement des musulmanspour la guerre sacrée. «Les glaives, dit-il en commençant » son livre, sont rentrés dans le fourreau, et la fiancée de la guerre » sainte ne trouve plus personne pour lui faire la cour ; au contraire^ » chacun a replié le tapis de la bonne volonté, et préfère les jouis- » sances de cette vie passagère. » Le traité de Badr-Eddin est divisé en trente-trois chapitres; l’auteur parle de la guerre sur mer et de la guerre sur terre, de la conquête et de l’invasion, de la discipline, des stratagèmes, de tous les moyens qui peuvent assurer le triomphe et les succès des champions de la foi musulmane.

Cet ouvrage arabe sur la guerre sacrée, m’a rappelé le fameux traite du vénitien Sanuti intitulé : Sécréta fidelium. Il est curieux de voir qu’à peu près à la même époque, on cherchait également à ranimer le feu des croisades ou des guerres saintes chez les peuples d’Orient et chez les peuples de l’Occident. Ce qui vous étonnera, c’est que dans, le Manuel du style épistolaire dont je vous ai parlé, se trouve aussi une prédication pour une guerre contre les infidèles ; cette prédication est tout-à-fait semblable à ce qu’on prêchait dans les mosquées du temps de Saladin ; pourquoi toutes ces exhortations à la guerre sainte sortent-elles maintenant des presses du pacha? Il est probable que ce fanatisme guerrier, que cette éloquence belliqueuse n’a pu être ainsi réveillée qu’à l’occasion delà guerre contre les Wahabites; car on ne

COîlRESPONDANCE

va plus chercher des enneinis au-delà des mers, et ce n’est plus certainement aux puissances chrétiennes cfu’on en veut.

Toutes les publications faites à Boulac , remplissent-elles le but qu’on a dû se proposer? Les plus sages paraissent en douter; l’imprimerie du pacha aurait rendu peut-être de plus grands services, si elle avait reproduit des ouvrages élémentaires sur la géographie et sur î’histoire de l’Égypte, des livres propres à l’instruction et à l’éducation du peuple, les chefs-d’œuvre les plus renommés de la littérature arabe ; les livres sur la tactique et sur la médecine, peuvent avoir leur utilité, mais ils ne s’adressent qu’à.un très-petit nombre de lecteurs; tous les autres, à quelques exceptions près, n’ont point de débit, point de circulation, et ne sortent de la presse qui les multiplie, que pour être entassés dans des magasins où ils paraissent condamnés à un éternel oubli ; personne ne les achète, personne ne les lit, parce qu’ils ne répondent ni aux besoins du temps présent, ni à l’esprit de la population qu’il s’agit d’instruire et d’éclairer ; il est aisé de voir au premier coup d’œil qu’il en est de cette imprimerie établie à grands frais, comme de beaucoup d’autres industries qu’on a importées d’Europe et qu’on a trop négligé de mettre en rapport avec le pays. Je faisais ces observations à mon guide qui les a trouvées justes, mais qui rn’a répondu que la plus grande difficulté n’était pas d’établir une imprimerie en Égypte, mais d’amener la population égyptienne, même la classe élevée, à lire les ouvrages quels qu’ils fussent, qui y seront Imprimés; dans ce cas, il faudrait désespérer tout-à-fait du succès de l’entreprise, et comparer l’imprimerie de Boulac à une machine hydraulique qui verse ses eaux sur le sable et sur la roche aride L Cette idée est trop affligeante pour que je puisse m’y arrêter plus longtemps.

Après avoir visité l’imprimerie de Boulac, j’ai demandé si le Caire avait un bazar de livres; on m’a répondu que les libraires n’habitaient point un quartier séparé comme à Stamboul ; la capitale de l’Égypte n’a que huit ou dix boutiques de libraires, qu’il faut chercher dans plusieurs rues différentes. Il y a ici, comme à Constantinople , beaucoup d’écrivains employés à copier des livres ; les copistes sont en quelque sorte comme les imprimeurs dans notre Europe ; car c’est par

* M. Reinaud a publié une notice détaillée de tous les ouvrages imprimés à Boulac* --

d’ouient.

eux que se font les publications; il y a en Orient des libraires-copistes» comme à Paris des imprimeurs-libraires: le prix des ouvrages dépend dépend de la manière dont ils sont copiés, comme chez nous il dépend souvent de la manière dont on les imprime. Pour compléter ce tableau de la librairie orientale, on doit y ajouter les relieurs ; ceuxci habitent tous le même quartier , et la reliure a son bazar : là , des ouvriers habiles fabriquent jour et nuit les étuis où se renferment les livres, et donnent aux volumes leur enveloppe et leur couverture de basane; les livres qui sortent de leurs mains s’ouvrent avec une grande facilité ; ils n’ont point de dorure, peu d’éclat, mais ils sont préservés des ravages du temps, et surtout de la poussière qui, dans ce pays, si on n’y prenait garde , n’épargnerait pas plus les chefs-d’œuvre du génie, qu’elle n’épargne les tapis et les meubles.

Lorqu’on entre chez un libraire, on n’y voit point de livres étalés; si vous demandez un ouvrage , on va le chercher dans un coffre ou dans une armoire, où il est soigneusement conservé ; les libraires du Caire vendent les livres imprimés à Boulac, mais ils en vendent peu et ne les vendent guère qu’à des étrangers. Il y avait autrefois au Caire beaucoup de manuscrits précieux, maintenant ils sont rares; tout ce qui a pu être acheté, et qui avait quelque prix aux yeux des amateurs, est maintenant dans les grandes bibliothèques d’Europe C

- J’ai demandé à un libraire chez qui je me suis arrêté , si on composait maintenant des ouvrages nouveaux. — Quelques traductions des langues européennes, m’a-t-il répondu, mais rien autre ; j’ai demandé s’il y avait à l’heure qu’il est quelques poètes dans la capitale de l’Ègypte. — Il n’y en a point d’autres que les chansonniers qui font des chansons pour les aimées , qui composent des mouals pour les occasions solennelles. — Avez-vous des gens qui font profession de cultiver la littérature ; votre capitale a-t-elle des gens de lettres?

— Quand j’ai parlé des gens de lettres, c’est comme si j’avais parlé des ibis, des serpens ailés ou du phénix des anciens temps. Je n’ai jamais pu me faire entendre de mon libraire arabe, lorsque je lui ai dit que nos libraires d’Occident avaient à leurs gages des poètes, des orateurs, des philosophes , des historiens , des savans de toutes sortes ; que chaque jour il s’enfantait à Paris des merveilles littéraires , et que

’ Il n’y a pas long-temps qu’il en est arrivé un assez grand nombre à laBiblio-^ thèque royale, à Paris,

yii. ^

tout cela était acheté au poids de l’or par nos marchands de livres. Mon pauvre libraire tout interdit était tenté de prendre ce que je lui disais pour quelques additions aux Mille et une Nuits, car personne ne vit ici du produit de son esprit ni des trésors de son intelligence ; aucun homme n’y vend à un autre le droit de publier sa prose ou ses vers, et la littérature est une branche d’industrie tout-à-fait ignorée.

On m’a conduit à l’okal ou bazar des esclaves ; c’est une vaste cour, avec des galeries circulaires et différens logemens ; après ce que je vous ai dit du bazar des esclaves de Stamboul, j’ai peu de choses h vous dire de celui du Caire. Nous n’y avons vu que des négresses venues de la Nubie et de l’intérieur de l’Afrique ; les esclaves circassiennes ne sont pas exposées publiquement ; les premiers objets qui ont frappé nos regards , ce sont des groupes de petits garçons et de jeunes filles, souriant à tous ceux qui arrivent; dans les chambres des esclaves, je n’ai pas non plus remarqué de tristesse sur les visages. Quel souvenir toutes ces pauvres créatures auraient-elles conservé des lieux qui les ont vues naître î le passé n’a rien qui leur donne des regrets ; l’avenir rien qui les effraie ; elles sont sans famille , sans appui sur la terre, et chacun de ceux qui se présentent pour les marchander leur paraît un libérateur, un ami , un parent même que le ciel leur envoie. Le sort des esclaves est plus supportable encore en

Egypte, surtout pour les femmes, qu’il ne l’est en Turquie. La religion musulmane recommande aux fidèles d’affranchir leurs esclaves, et les actes d’affranchissement sont rédigés en des termes qui m’ont touché : « Chacun de vos membres, a dit le prophète à ses disciples, » sera préservé d’un feu étérnel pour chacun des membres d’un es- » clave devenu libre ; cette bonne action sera comptée devant Dieu, » car c'est Dieu que cela regarde, » Ainsi s’exprime tout acte par lequel un captif est affranchi ; on ne peut se faire une plus haute idée de la liberté de l’homme ; comment se fait-il que dans tout l’Orient une si noble inspiration soit restée stérile pour les peuples, et qu’on n’ait pas même songé à l’affranchissement des sociétés, en des pays où l’opinion religieuse met tant de prix à l’affranchissement d’un esclave? Le monde où nous sommes sera-t-il donc toujours rempli de contradictions? Les sociétés humaines resteront-elles éternellement dans cette voie confuse qui leur fut tracée à la fois par le génie du bien et par le génie du mal? Marcheront-elles toujours entre la liberté et le despotisme, entre la justice et l’iniquité, comme

d’orient.

notre globe qui tourne sans cesse sur lui-même', et se partage incessamment entre les clartés du jour et les ténèbres de la nuit ? J’adresse toutes ces questions à ceux qui croient aux prodiges de la réforme.

LETTRE CLllI.

Caractère du deftecdar, d’Ibrahim-pacha, de Soliman-bey, ci-devant le colonel Sèves. — Yisite au ministre de la guerre. — Yisite d’adieu à Méhémet Ali.

Le Caire, avril 1831.

Quoique mon séjour au Caire se soit prolongé assez long-temps, je n’ai pu voir beaucoup d’hommes remarquables , et je ne puis vous raconter mes visites comme je l’ai fait à Constantinople. Parmi les grands personnages que j’aurais voulu voir, je dois placer en première ligne Mohamet-bey, qui remplit les fonctions de deftecdar ou de trésorier du pacha ; il avait épousé une fille de Méhémet Ali , qui est morte l’année dernière ; le deftecdar passe pour avoir de la capacité dans les affaires, et même un certain goût pour l’étude des antiquités, ce qui est fort rare chez les Turcs; son caractère est bizarre, capricieux et cruel ; tout ce qu’on raconte de lui nous le représente comme une tradition vivante des tem.ps où les passions les plus brutales du despotisme gouvernaient l’Orient ; il se plaît à raconter la guerre du Sennaar dans laquelle il s’est distingué, et ce qu’il en dit fait frémir ; toute cette guerre est une suite de cruautés et de faits horribles ; la moitié de la population y a péri ; quatre-vingt mille captifs ont été envoyés au Caire , et soixante mille sont morts sur la route ; dans le Sennaar, on chasse aux hommes comme aux bêtes fauves ; lorsqu’ils fuient , on leur tire des coups de fusil ; ceux qui sont tués , on les abandonne aux oiseaux de proie ; ceux qui ne sont que blessés, on les enrôle dans l’armée du pacha. Je veux vous répéter quelques anecdotes que raconte lui-même le deftecdar. Parmi les habitans du Sennaar, c’est un titre d’honneur que d’être appelé Venfant du taureau, et la plus grande injure est d’être appelé le fils de la vache; le deftecdar faisait venir devant lui des prisonniers, et leur commandait de dire:/c suis Venfant delà vache; tous répétaient : Je suis Venfant

du taureau; comme les récalcitrans recevaient la bastonnade, plusieurs ont mieux aimé périr sous les coups que d’obéir. Une autre anecdote nous montre que la justice même prenait dans les actes de Moliamet-bey, un véritable caractère de barbarie. Une femme vient se plaindre d’un soldat qui a bu le lait de son zamous sans le payer ; le soldat est mandé à l’instant; il nie le fait qu’on lui impute ; le deftecdar, pour connaître la vérité, ordonne qu’on lui ouvre le ventre, et le malheureux expire devant la femme qui l’accusait et qui recule épouvantée. — Vous venez de voir la justice du deftecdar; voici sa clémence : Un de ses serviteurs est accusé d’avoir conspiré contre lui ; il l’interroge , il le fait mettre en prison , puis il consent à lui faire grace, mais à condition que le coupable portera toujours sur sa tête un casque de plomb du poids de plusieurs livres ; Mohamet-bey force souvent ce malheureux de l’accompagner dans ses courses , et le fait courir au galop avec le poids énorme qui pèse sur son front ; il se plaît à voir ainsi le supplice de son serviteur, et s’applaudit de l’avoir laissé vivre. — Pour achever le portrait du deftecdar, il faut ajouter qu’il a toujours auprès de lui un lion, et qu’il jouit de la peur que la présence de cet animal cause naturellement à ceux qui vont le visiter; je n’ai trouvé personne qui voulût me conduire chez ce redoutable ministre des finances ; on pourrait rire de cette singularité , si elle n’avait pour objet que d’écarter les importuns ou les solliciteurs, et de mettre les trésors de l’Ètat sous la garde d’un lion de Nubie.

J’ai voulu faire une visite au colonel Sèves , aujourd’hui Solimanpacha; je regrette de ne l’avoir pas trouvé; peut-être a-t-il redouté la présence d’un Européen ; l’apostasie de cet officier français a retenti assez long-temps dans toutes les gazettes de l’Europe , pour que je n’aie pas besoin de vous en parler ici en détail ; on attribue ce changement de religion à deux motifs ; d’abord les philhellènes de Paris et de Londres avaient reproché très-vivement au colonel Sèves , d’avoir défendu la cause des Turcs contre les Grecs régénérés; son amourpropre blessé l’a poussé à se ranger parmi les disciples du Coran ; son second motif paraît avoir été l’ambition; sans changer de foi, il ne pouvait s’avancer dans l’armée égyptienne, et pour faire son chemin, il a renoncé au chapeau, qui était, je crois, la seule marque du christianisme qu’il eût conservée ; en examinant la chose temporellernent, on peut dire que le pacha Soliman n’a pas tiré de grands avantages de son apostasie ; ce changement a été fort mal vu parmi les

Européens, même parmi ceux qui ne se piquent pas d’une grande dévotion ; les Turcs et les Arabes se sont mis aussi à le mépriser, car on n’a pas encore oublié dans ce pays la maxime de Saladin, laquelle disait qu’avec un mauvais chrétien on ne fait point un bon musulman , ni avec un mauvais musulman un bon chrétien ; au moment où je parle, le pacha Soliman est dans une espèce de disgrâce ; et ce qu’il y a de pire , on ne lui paie pas exactement son traitement de pacha ; il vit retiré au vieux Caire, et pour se distraire dans sa solitude, il s’est mis à bâtir, ce qui lui fait dépenser plus d’argent qu’il n’en a ; presque tous ses anciens compagnons d’armes l’ont quitté ; ceux qui le voient quelquefois le trouvent soucieux et triste ; il avait fait venir auprès de lui une sœur qui n’a pu s’habituer à vivre dans un harem ; cette femme mécontente est sortie brusquement de la maison de son frère, et s’est retirée dans le quartier des Francs, qui retentit maintenant de ses lamentations et de ses plaintes. Le Caire a quelques autres renégats qui sont restés dans le pays après l’expédition de Bonaparte ; on les appelle les mamelucks français ; ils vivent fort obscurément d’une modique pension qu’on leur fait.

Ibrahim-pacha , fils de Méhémet Ali , n’est pas maintenant au Caire ; il s’est rendu depuis quelques jours à Alexandrie, pour recevoir le capitan-pacha, qui doit arriver dans le mois prochain, et dont on redoute la présence en Égypte ; Ibrahim passe pour être au moins aussi barbare que le deftecdar ; il a fait la guerre avec cruauté , et ses victoires ont toujours fait verser beaucoup de sang ; il a montré quelque modération en Grèce parce qu’il était en présence de l’Europe; mais dans l’Arabie, dans le Sennaar, sa barbarie naturelle s’est mise à l’aise ; son caractère n’est pas moins violent dans la paix que dans la guerre; on n’a pas oublié le meurtre du copte Ghaly qui lui représentait l’impossibilité pour les paysans du Delta , de payer la totalité du miri et surtout l’impôt sur les maisons et les chaumières ; Tuez ce chien ! criait-il à ses gardes, tuez ce chien ! Les gardes restaient interdits.- — Quoi! vous refusez de m’obéir! — Alors Ghaly tomba percé de balles ; son corps sanglant resta exposé aux outrages des fellahs, auxquels on persuadait qu’il avait proposé d’augmenter les impôts, et son fils obtint avec peine la permission de l’ensevelir; quoique ce fait atroce se soit passé il y a quelques années, le souvenir n’en est point effacé , et tout ce qui porte un cœur d’homme est encore révolté de l’action d’ibrahim. Que deviendront les peuples

d’oîiient.

que doit gouverner le fils de Méhémet Ali? Ordinairement l’espérance s’attache au nom d’un héritier présomptif; mais le nom d’îbrahim n’inspire que la crainte , et la seule pensée qu’il doit régner un jour, rembrunit tout l’avenir de l’Ègypte.

On m’a conduit chez le ministre de la guerre ; c’est un des personnages les plus importons de l’État; c’est dans son ministère que les grandes adaires se décident, et que vont se fondre tous les trésors de

l’Egypte ; beaucoup d’écrivains y sont employés ; le ministre a un très-grand train de maison; on lui donne plus de cinq cent mille piastres pour ses dépenses; il est magnifiquement logé : nous avons d’abord traversé une cour spacieuse, de superbes vestibules; la salle dans laquelle nous avons été reçus est splendidement ornée et présente im aspect imposant ; il ne manquerait rien, en un mot, à la magnificence de ce palais , si les colonnes qu’on y trouve de toutes parts n’étaient pas de bois de sapin. Le premier ministre du pacha, lorsque nous somm.es entrés, était en conférence avec le colonel Gaudin et quelques officiers français, sur les affaires de son département, qui est aujourd’hui en grande activité; l’accueil de son excellence a été très-poli et très-gracieux ; après les complimens d’usage j’espérais que la conversation tomberait sur quelques points de la réforme militaire, mais elle a porté sur des questions peu importantes et qui ne valent pas la peine de vous être rappelées ; comme je lui ai parlé d’Abouzabel, le ministre a cru d’abord que je pouvais être un médecin; sa santé est très-altérée depuis quelque temps, et il souffre, m’a-t-il dit, de la gravelle ; il a voulu me consulter sur sa maladie ; je lui ai répondu qu’il y avait d’habiles médecins français au Caire, et qu’il pouvait leur demander des conseils; il n’a point tenu compte de cet avis, et tout ce que j’ai pu lui dire ne l’a pas empêché de mettre en moi l’espoir de sa guérison . J’ai maudit mon étoile qui m’a fait prendre si mal à propos pour un docteur; j’avais tant de questions à faire à un ministre de la guerre en Égypte ; j’avais tant de choses à savoir pour mon instruction de voyageur, mais le temps s’est écoulé et je n’ai rien appris, si ce n’est que son excellence faisait des graviers. Pour m’en débarrasser, j’ai fini par lui promettre qu’à mon retour en France je consulterais les médecins, et que je lui enverrais leur consultation. Voilà tout ce que j’ai à vous dire sur ma visite au premier visir de Méhémet Ali.

J’ai vu pour la seconde fois le pacha d’Egypte ; il habite mainte^

nant Scîioubrali ; cette espèce de kiosque n’a rien de très-remarquable, et la demeure de Méhémet Ali ne se fait reconnaître qu’à la multitude des gardes et des courtisans qu’on y rencontre. J’ai cru d’abord que le pacha me parlerait de l’école d’Abouzabel, pour laquelle j’avais reçu de lui une mission ; mais il ne m’en a pas dit un mot , ce qui prouve que cet établissement n’est pas la première de ses pensées; îa conversation est tombée sur la Syrie; je lui ai parlé de ce qui m’était arrivé avec le pacha d’Acre ; et contre sa coutume, Méhémet Ali a gardé une physionomie sérieuse ; j’ai jugé à son attitude immobile, à son air taciturne et sombre, qu’il était plus occupé du pacha d’Acre que je ne l’étais moi-même ; mais il s’efforcait de retenir ses pensées et de cacher ses desseins. Où sont vos mille journaux de Paris, €Ù sont vos tribunes si retentissantes, qui ne laissent jamais rien ignorer au public et dont l’heureuse indiscrétion nous fait assister tous les jours au conseil des rois? Ici, pour savoir à quoi m’en tenir sur la guerre qui menace maintenant la Syrie, il faut que je fasse parler le silence d’un visir, et me voilà réduit à chercher mes nouvelles sur le front soucieux et dans le regard menaçant d’un pacha.

Cependant Méhémet Ali laisse toujours percer les sentimens qui l’animent contre la Porte , et ces sentimens hautement manifestés trahissent quelquefois les secrets de sa politique ; si on en croit certains bruits qui circulent sourdement, ses pians de campagne s’étendraient jusqu’à Stamboul ; tout est préparé, dit-on, pour le succès, et quoique Méhémet Ali ait une armée supérieure à celle du sultan, il ïie néglige ni les moyens de la séduction ni les ruses de la diplomatie ; il cherche surtout à s’assurer des amis dans le divan impérial et à se faire un parti parmi les ulémas; le pacha d’Égypte, bien qu’il ait dépouillé les mosquées, et qu’il passe pour un disciple peu zélé du Coran, nourrit le projet de donner à son expédition la couleur d’une guerre sacrée , et ne désespère pas de réveiller en sa faveur le fanatisme des osmanlis mécontens.

Ce que le pacha ne dissimule en aucune circonstance , c’est son envie extrême d’avoir pour lui les puissances chrétiennes ; il s’occupe fort peu de savoir ce qu’on dit de ses entreprises sur les bords du Nil, mais il s’inquiète beaucoup de ce qu’on en pense en Europe; j’avais fait la même remarque pour le sultan de Stamboul ; il est certain que le sultan et le pacha ne négligent rien pour plaire aux cabinets qui peuvent avoir quelque influence sur les destinées de l’Orient; c’est

d’orient.

dans ce but avoué, c’est dans l’espoir d’obtenir les préférences des rois del’Occident, qu’en certaines occasions, ils adoptentnos costumes, nos institutions, nos libertés même, dont ils se soucient peut-être fort peu dans le fond. Souvent je suis tenté de croire que leur réforme dont ils font grand bruit, n’est qu’un spectacle donné au publiceuropéen, et je soupçonne fort Méliémet Ali et Mahmoud de jouer quelquefois la comédie de la civilisation pour attirer les regards de la chrétienté et pour en être applaudis ; le pacha d’Egypte surtout est persuadé que le véritable moyen pour lui d’avoir des partisans au-delà des mers, et de prendre rang parmi les souverains de la génération présente, c’est de laisser voir une grande répugnance pour les vieilles barbaries , et de paraître l’ami zélé des lumières et des idées nouvelles ; bien des gens s’y sont laissé tromper ; et de là sans doute sont venues toutes ces fables qui circulent chez nous sur une civilisation qui, depuis quelque temps, serait tombée du ciel sur les bords du Nil.

J’ai pris congé du pacha, en lui disant que je partais pour Damiette ; il m’a invité à repasser par le Caire, et m’a promis de me recommander aux katchefs des provinces que j’allais parcourir ; on ne peut avoir une politesse plus affectueuse que Méhémet Ali; jusqu’ici j’ai dit de biens dures vérités sur son administration ; il m’en coûte de les répéter depuis que j’en ai été si bien reçu, mais la reconnaissance ne saurait aller jusqu’au mensonge : magis arnica veritas .

Pourquoi Méhémet Ali n’est-il pas né souverain de l’Égypte ! son règne eût été pacifique et heureux, mais la plus brillante usurpation a toujours son mauvais côté ; ce qu’il y avait de pire pour un pays comme celui-ci, c’était d’avoir un pacha qui voulût se faire indépendant ; voilà, je crois, la cause de la plupart des misères qui affligent les regards du voyageur ; sans cela , je n’aurais peut-être qu’à vous parler des merveilles et des prospérités inouies de cette terre favorisée du ciel.

Il se trouve maintenant au Caire beaucoup d’Européens distingués par leur talent et leur savoir; j’ai rencontré plusieurs fois M. Mangin, auteur d’une histoire très-détaillée de Méhémet Ali ; personne mieux que lui ne connaît l’Égypte telle qu’elle est maintenant , et j’ai souvent profité de ses lumières; je regrette de n’avoir pu voir encore M. Linan qui a fait le voyage d’Arabie avec M. Léon de Laborde;: M. Linan a le zèle, l’érudition et le courage du voyageur Burkard; il a vécu long-temps avec les Arabes, il a pris leur costume, leurs ma-

COIUIESPONDANCE

ïiières et leur langage , ce qui lui donne une grande facilité pour voyager dans des pays regardés jusqu’ici comme inaccessibles aux Européens ; il a eu plusieurs fois le projet d’aller à la recherche des sources du Nil, et nul voyageur n’est plus propre à remplir une mission pour laquelle il semble désigné par toute l’Europe savante. Je vois souvent ici des Français, des Italiens, dont la conversation est fort instructive pour les étrangers ; tous connaissent parfaitement ce pays, et j’espère qu’un jour ils le feront connaître à l’Europe, qu’on trompe tous les jours par des descriptions mensongères.

Pour avoir une idée juste du gouvernement et de l’administration du pacha, pour connaître à fond l’Égypte et les misères de son peuple, on ne doit pas compter sur cette multitude de gens que l’ambition ou la faim fait arriver chaque jour au Caire ; ces gens-là ne s’indignent guère contre les abus , car ce sont les abus qui les amènent sur les bords du Nil ; ils ont pour maxime que , lorsqu’on fait tant que de s’expatrier pour faire fortune , il faut aller dans un pays où il y a tout à la fois beaucoup d’abus et beaucoup d’argent , et c’est dans

cette pensée qu’ils sont venus en Egypte ; peut-être diraient-ils la vérité, si la vérité enrichissait ceux qui la disent; mais notre siècle des lumières n’en est pas encore là.

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