LETTRE CLXXXI
Les druses. — Les motualis.
lladet (Liban), juillet 183Î.
Tous les voyageurs qui se sont arrêtés dans le Liban , ont dit quelques mots sur les druses; beaucoup de savans, beaucoup d’orientalistes européens ont étudié cette peuplade; le plus illustre d’entre eux, le roi de la science orientale, celui dont le nom, connu dans les deux mondes, suit les voyages du soleil, M. Sylvestre de Sacy, a recueilli sur les druses une immense quantité de documens; il a compulsé tous les manuscrits druses déposés à la Bibliothèque du Roi ; personne n’a pu approfondir comme lui l’origine , l’histoire et les croyances de cette peuplade ; il connaît la religion des druses mieux que les druses eux-mêmes, et les initiés du Liban pourraient recevoir auprès de votre célèbre confrère de Paris une seconde initiation. Toutefois, il y a au fond des croyances et des mœurs des druses tant d’obscurité, tant de mystères, souvent même tant de contradictions, que l’Europe ne saurait se flatter encore d’avoir complètement déchiré le voile ; je suis sûr qu’il est plus d’une question sur laquelle M. de Sacy n’a pu découvrir toute la vérité; chaque année, quelque chose de nouveau se révèle à son intelligence , mais il lui faudrait peut-être une vie de plusieurs siècles pour tout expliquer.
D’après cela, vous sentez bien que je n’entreprendrai point ici de vous tracer un tableau complet de tout ce qui concerne les druses; la science et le temps me manqueraient. Seulement, comme je ne puis me dispenser de vous parler des druses , et que d’ailleurs ce peuple mérite à un très-haut degré de fixer l’attention , je vais vous
CORllESPONDANCE
dire ce que j’en ai appris dans mes conversations avec les gens éclairés de ce pays ; je vous en dirai assez pour que vous n’ayez pas besoin d’ouvrir les livres; je vous rappelle aussi que ce n’est point un savant qui vous écrit de son cabinet , mais un voyageur qui vous transmet ses notes crayonnées sous une cabane du Liban.
Vous me permettrez de ne pas m’arrêter à l’opinion de ces naïfs voyageurs des derniers siècles qui faisaient descendre les druses d’anciens croisés , chassés de la terre sainte et réfugiés dans les solitudes du Liban ; ils citaient un certain comte de Dreux qui avait donné son nom à cette tribu nouvelle ; de telles erreurs sont d’une nature si grossière qu’il est tout au plus supportable de les rappeler. Le fameux émir druse Fakr-eddin, pour se faire des partisans et jeter une sorte d’éclat sur le berceau de sa nation , avait cru devoir accréditer ces idées ; il avait même songé à écrire la généalogie de sa race et se disait issu de Godefroy de Bouillon. La protection particulière que ce druse célèbre accordait aux chrétiens du pays et surtout aux Francs, était une simple affaire de politique et non point un témoignage d’attachement à la foi chrétienne. Les doctrines religieuses des druses dont il va être question, vous annonceront bien vite que cette peuplade est loin de sympathiser avec les disciples de Jésus- Christ.
Pour mettre rapidement et nettement sous vos yeux un exposé de la religion des druses, je vais vous parler tout comme si j’étais moimême un druse; supposez donc qu’un des prêtres ou akals n’a point gardé son secret avec un étranger, et que c’est à vous qu’il le confie.
Dieu a apparu dix fois au monde sous la forme humaine ; les noms qu’il prit successivement sont Ali, Bar, Alias, Aï auhlla, Kaïem, Aîaaz, Ariez, Abazakaria , Mansour , Hakem. Ali parut à Pékin, Bar à Ispahan , Alias dans l’Yémen ; Mauhlla se montra à Tunis sous la figure d’un conducteur de mille chameaux ; Kaïem se montra à Elmahadie, ville de Barbarie; de là, il vint au Caire, où il manifesta sa divinité ; c’est lui qui construisit le port de Damiette. Abazakaria et Mansour parurent dans la ville de Elmenaouar. Nous adorons Hakem, le dernier calife dans lequel Dieu s’est incarné. Hakem fit croire qu’il était de la race de Aîahomet pour mieux cacher sa divine origine ; il manifesta sa divinité en 408 de l’hégire et se montra pendant tout le cours de cette année ; il disparut en 409 , parce que
d’orient. 113:
cette année-là était une année funeste ; il reparut au commencement de 410 et demeura jusqu’en 411. Enfin, dans les premiers jours de 412, il quitta les hommes pour ne plus revenir qu’au jour du jugement. Le jour du jugement est celui où Hakem , reprenant la forme humaine, régnera sur tout l’univers par la force et par l’épée. Personne ne sait quand arrivera ce grand jour, mais des signes l’annonceront au monde; ces signes seront la discorde des rois et le triomphe des chrétiens sur les musulmans. Hakem otera la vie aux rois et aux peuples ; ensuite il les ressuscitera et leur donnera ses ordres. Les peuples seront alors divisés en quatre sectes : en chrétiens, juifs, renégats et adorateurs du vrai Dieu. Chacune des deux premières se subdivisera de la manière suivante : des chrétiens sortiront les ansariens et les motualis; des juifs sortiront les Turcs. On appelle renégats ceux qui ont abandonné la foi de Hakem.
Une récompense éclatante attend pour ce grand jour les adorateurs de Hakem ; Dieu leur donnera l’empire, la royauté, les biens, l’or, l’argent ; ils resteront dans le monde, les uns pour être pachas, les autres pour être princes, d’autres pour être sultans. La punition des renégats sera affreuse ; quand ils voudront boire ou manger, leurs boissons ou leur nourriture deviendront amères ; les adorateurs de Hakem les auront pour esclaves et les emploieront à de rudes travaux. De plus, Dieu mettra sur la tête des renégats un bonnet de peau de cochon d’un pied de longueur, et leur passera dans l’oreille un anneau de verre noir qui en été les brûlera comme du feu, et en hiver les gèlera comme de la neige. Les juifs et les chrétiens souffriront les mêmes tourmens, mais d’une manière moins violente.
Le pontife Hamzé, fils d’Ali, a paru sept fois depuis Adam jusqu’au prophète Samed ; dans le siècle d’Adam , il se nommait Chatt-Nil ; dans le siècle de Noé , il se nommait Pythagore ; dans le siècle de Moïse, il se nommait Chaïb ; dans le siècle d’ Abraham, il se nommait David ; dans le siècle de Jésus, Hamzé se nommait le Messie véritable et aussi Laazarhos ; dans le siècle de Mahomet, il se nommait Sulmanel-Farsi ; dans le siècle de Sayd, il se nommait Salehh.
Nous assignons au nom de druse une double dérivation arabe ; ce nom vient d’un mot qui signifie entrer, parce que les druses sont entrés sous l’obéissance de Hakem; il vient aussi d’un autre mot arabe qui signifie étudier, parce que les druses ont étudié les livres de Hamzé.
Les pères de la religion druse sont les cinq prophètes de Hakem , ynr. 7
savoir : le pontife Hamzé , Israaël , Mahomet-eioKalimé , Abou-el- Kleir, Boha-eddin.
Un druse qui meurt avant d’être initié , ne participera point aux récompenses éternelles ; il sera esclave et déshonoré auprès du seigneur jusqu’à V éternité des éternités.
Les trois prédicateurs ou les pieds de la sagesse sont Jean, Marc et Mathieu ; chacun d’eux prêcha sept ans ; ils annonçaient la venue du Messie.
Les pyramides d’Ègypte ont été bâties par le Tout-Puissant dans un but plein de sagesse ; c’est pour y conserver jusqu’au jour du jugement les hoodgets ou quittances de toutes les créatures.
Les âmes , créées de la lumière , n’augmentent ni ne diminuent dans le monde ; lorsqu’un homme meurt , au même moment il en naît un autre.
Nous désignons les musulmans sous le nom de descente parce qu’ils prétendent que le Coran est descendu du ciel ; les chrétiens sont désignés sous le nom A' explication, parce qu’ils prétendent avoir expliqué
la parole de l’Evangile.
Les druses, par respect pour le nom de Dieu, ne l’invoquent point dans leurs sermons; ils disent : Oui, mon frère; non, mon frère; c’est à cela que se réduisent leurs protestations.
Si vous forcez un druse à vous dire quels sont les livres admis par sa nation, il vous répondra que sa nation rejette tous les livres religieux, excepté le Coran. Les druses ont adopté toutes les cérémonies musulmanes et en outre les prières des Turcs pour les morts ; ils sont obligés de reconnaître en apparence la religion du prophète Mahomet parce qu’ils vivent au milieu de ses sectateurs qui dominent.
Hamzé repousse les chrétiens et les martyrs du christianisme. Hamzé est infaillible, il est la colonne de la vérité, et les druses le savent par le témoignage qu’il a donné de lui-même dans YÈpître du commundement et de la défense * : « Je suis la première des créatures de Dieu^ » je suis sa voie et son pont ; j’ai la science par son ordre ; je suis la » tour et la maison bâtie ; je suis le maître de la mort et de la résur- » rection ; je suis celui qui sonnera la trompette au dernier jour ; je » suis le chef du sacerdoce, le maître de la grâce, l’édificateur et le » destructeur des justices ; je suis le roi du monde, le destructeur des D deux témoignages, je suis le feu qui dévore. »
^ Livre de religion conservé par les druses.
d’orient.
La religion des druses est le contraire de toutes les religions établies dans le monde ; ce qui est mal chez les autres nations est bien chez nous l’étranger qui, connaissant la loi religieuse des druses, la pratiquerait, ne pourrait pas être sauvé ; la porte est fermée, le compte est fini, la plume est émoussée.
ISous admettons le salut futur des femmes.
Yoici comment nous reconnaissons que tel homme est son frère et observateur de la même religion ; après les complimens d’usage, il lui demande si l’on sème dans son pays de la graine de myrobolan ; si l’homme répond. Oui, on la sème dans le cœur des croyans, alors cet homme est interrogé sur le culte et la doctrine de Hamzé ; s’il répond juste, c’est un frère.
Hamzé est l’auteur de l’Évangile ; voilà pourquoi les druses adorent ce livre comme étant un livre divin ; l’Évangile est fondé sur la sagesse éternelle et renferme les marques évidentes du vrai culte.
Oui, l’Évangile est réellement sorti de la bouche du Messie, mais ce Messie est Hamzé, fils d’Ali ; le faux Messie est né de Blarie; il est fils de Joseph. Pendant que le faux Messie était sur la terre a\^c ses disciples, Hamzé, le vrai Messie, se trouvait au nombre de ces derniers;
il prêchait lui-même l’Evangile , donnait des instructions au fils de Joseph et lui disait : Fais cela et cela; le fils de Joseph lui obéissait. Cependant les juifs conçurent de la haine contre le faux Messie et le crucifièrent ; après qu’il eut expiré sur la croix , on le mit dans un tombeau ; Hamzé vint, enleva le corps et l’ensevelit dans un jardin ; puis il répandit le bruit que le Messie était ressuscité. Le vrai Messie
agissait ainsi dans l’intérêt de l’Evangile; sans doute, il favorisait par là l’hérésie, mais il voulait que les druses pussent se couvrir de la religion chrétienne comme d’un voile et que personne ne les conniit pour druses. Si vous demandez pourquoi les chrétiens ne se firent pas druses, nous vous répondrons que Dieu l’a voulu ainsi; pourquoi, direz-vous. Dieu a-t-il souffert de cette manière le mal et l’hérésie? Nous vous répondrons que Dieu trompe les uns et qu’il éclaire les autres , comme il est écrit dans le Coran : Il a donné la sagesse aux uns et en a privé les autres. Si l’erreur vient de Dieu, nous dira-t-on, pourquoi la punit-il ? Nous vous répondrons qu’à l’époque où l’erreur fut ainsi répandue, toute obéissance avait cessé sur la terre.
* Cela est écrit dans un livre druse qui a pour titre : Épître de la tromperie et de l’avertissement.
Après la disparition de Hakem, Mahomet, Fauteur du Coran, osa s’asseoir sur son trône et dit : Je suis le fils de Hakem; adore^-moi comme vous avez adoré mon père, — Hamzé lui dit : Notre seigneur Hakem n engendre ni n'est engendré, — De qui suis-je donc fils ? s’écria Mahomet. — Nous n en savons rien, lui répondit-on. — Je suis donc fils de r adultère? ajouta Mahomet. — C est toi quiVas dit, répliqua Hamzé , et tu viens de rendre témoignage sur toi-même. Dieu voulut souffrir l’imposteur Mahomet pour exercer la patience des vrais croyans et doubler leurs récompenses.
Hamzé, fils d’Ali , a ordonné aux fidèles de cacher la sagesse et de ne pas la découvrir, parce qu’elle contient les secrets et les quittances du Seigneur, et qu’il ne convient pas de montrer à tout ie monde des choses où se trouvent le salut des âmes et la vie des esprits. Les druses, direz-vous, sont des égoïstes et ne veulent pas que tous les hommes se sauvent ; non , il n’y a point là d’égoïsme ; l’invitation est ôtée , la porte est fermée ; reste hérétique qui est hérétique , croyant qui est croyant ; tout est comme il doit être.
Ainsi vous parlerait un prêtre druse ou akal ; il pourrait multiplier et entasser sous vos yeux les détails d’histoire , de tradition , de croyance , et probablement à la fin n’y verriez-vous guère plus clair dans tout son fatras théologique. Ce que vous venez de lire peut être regardé comme le catéchisme général du peuple druse. Le Hakem proclamé dieu par les unitaires, est le troisième des califes fathimites d’Égypte , Hakem-Biamr-Allah, qui vivait dans le onzième siècle de notre ère, et dont le règne ne fut qu’une longue et barbare extravagance. Hamzé, que les unitaires révèrent comme le chef du sacerdoce et la colonne de la vérité, était contemporain de Hakem, et ce fut lui qui contribua le plus à l’établissement de la religion nouvelle. Un autre contemporain prêcha la divinité de Hakem, mais avec une violence qui réussit peu ; ce contemporain s’appelait Mohammed-Nescliteghin et portait ie surnom de Durzi; c’est là, d’après M. de Sacy, l’origine de la dénomination de druse.
J’ai entendu dire à des maronites éclairés qu’il y a chez les druses différentes sectes, que tel canton ne s’accorde pas avec tel autre sur des questions religieuses, que plusieurs villages semblent pratiquer les doctrines des ismaéliens et des ansariens ; j’ai ouï dire aussi que les cérémonies et la vie habituelle des druses ne s’accordent pas beaucoup avec les préceptes et les croyances exposés dans leurs livres sacrés.
d’orient.
Des vieillards du Liban m’ont assuré que le culte du veau existe chez les druses ; dans les assemblées religieuses , assemblées toujours secrètes, toujours entourées de mystère , les prêtres offrent à l’adoration des ûdèles la figure en or ou en argent d’un veau de la grosseur d’un renard ; cette figure reste renfermée dans un coffre, et la grande affaire du prêtre druse est de la dérober à l’œil du profane. Le vieillard maronite de qui je tiens que la figure du veau adoré est de la grosseur d’un renard, a vu de ses propres yeux une de ces idoles au milieu de la destruction d’un village druse, il y a une quinzaine d’années, à l’époque des guerres sanglantes de l’émir Béchir.
Je ne sais pas si vous vous rappelez avoir lu un mémoire bien savant et bien curieux de M. de Sacy sur l’origine du culte du veau chez les druses. Le célèbre orientaliste part de ce point d’idolâtrie , fait irrécusable , pour indiquer que les druses d’aujourd’hui ont abandonné le véritable esprit de leurs institutions primitives ; cette opinion est tout-à-fait conforme à ce que j’ai entendu répéter dans le Liban. Il résulte du mémoire de M. de Sacy que le culte du veau chez les unitaires n’est qu’une corruption et un entier oubli de la doctrine primitive. Dans les écrits de Hamzé, pontife infaillible, il est parlé du veau comme de l’emblème des religions ennemies, comme d’un rival appelé veau parce qu’il est dépourvu d’intelligence ; l’écrivain unitaire Boha-eddin , présente Hamzé comme le Messie de tous les âges qui doit faire périr le veau et le mauvais génie , et beaucoup de livres druses désignent les fausses religions sous le nom de culte des veaux et des buffles. Des apôtres séducteurs parurent dans les âges qui suivirent rétablissement de la religion druse ; on prétendit que le seigneur Hakem avait laissé sur la terre une figure d’or qui était comme son image , et devant laquelle on devait se prosterner pour adorer son humanité ; cette figure d’or était celle d’un veau , et de là l’origine du culte du veau chez les druses. Il est difficile de ne pas voir là un souvenir du veau d’or adoré par les Hébreux , lequel n’était autre chose que le bœuf Apis dont les juifs avaient emporté avec eux l’image et la tradition.
Les livres des druses citent souvent le nombre sept comme un nombre mystérieux. C’est ainsi que les savans unitaires font remarquer qu’il y a sept deux, sept terres, sept planètes, sept jours dans la semaine, sept ouvertures au visage de l’homme ; ils font remarquer que les hadjis musulmans font sept fois le tour de la Kaaba, que Hakem
porta sept ans des vètemens noirs , qu’il laissa croître ses cheveux sept ans, que pendant sept ans il se servit de l’âne pour unique monture.
Les druses sont mêlés dans le Liban avec les maronites ; les deux nations vivent en paix l’une avec l’autre. Il y a quinze ou vingt ans que la nation druse se montrait encore nombreuse et puissante; rambition soupçonneuse de l’émir Béchir l’a cruellement décimée ; la plupart des chefs druses ont été immolés ou proscrits , et maintenant le peuple belliqueux , long-temps dominateur du Liban , ne s’offre plus au voyageur que comme de vivans débris qui attestent une horrible vengeance. Avant leurs derniers malheurs, les druses pouvaient mettre facilement trente mille hommes sous les armes, et leur population s’élevait à plus de cent cinquante mille habitans; aujourd’hui ce pauvre peuple, hommes, femmes, enfans, forme tout au plus une population de soixante mille âmes, population docile et tremblante sous la main qui l’opprime.
Les druses portent le turban blanc comme les musulmans, et le reste de leur costume les ferait prendre aussi pour des disciples du prophète arabe. Un druse se fâcherait contre celui qui l’appellerait de ce nom ; il vous dira toujours qu’il est musulman. Le système des druses est de professer à l’extérieur les croyances du plus fort dans les pays qu’ils habitent; ils suivent le culte des enfans de l’islamisme parce que l’islamisme est maître du Liban ; ils suivraient demain je culte chrétien, si demain le Liban passait à une puissance chrétienne, le ne sais s’il faut attribuer à l’impression de leurs derniers malheurs ou au caractère de leur religion, la pâleur mystérieuse répandue sur la figure des druses , la farouche tristesse de leur regard. Le druse a des manières froides , un ton réservé ; il parle fort peu , et vous reconnaissez au premier coup d’œil que cet homme garde un secret. Les femmes druses vivent avec beaucoup moins de liberté que les femmes maronites ; rarement elles sortent, et quand elles se montrent hors de leur demeure ou de leur village, un long voile blanc les enveloppe. L’extrême réserve imposée aux femmes druses s’explique sans peine ; elles possèdent le secret des adorateurs de Hakem ; une vie sans contrainte, une vie de légèreté pourrait amener de fatales indiscrétions. Les druses ne détestent pas moins la religion des Francs qu’ils ne détestent la religion musulmane; on m’a parlé d’une tradition chez eux qui annonce leur complète ruine comme devant être
l’œuvre des Francs, et le druse qui , dans un mouvement de colère, dit à son frère : Que Dieu mette un chapeau sur ta tête, lui adresse le plus violent et le dernier outrage.
Le druse a la réputation d’ètre fort susceptible sur le point d’honneur; il ne pardonne jamais une insulte publique, quelque légère qu’elle soit. Il y a chez les druses un esprit national , mais on ne trouve point chez eux ce qu’on peut appeler l’esprit de famille ; les enfans aiment à secouer de bonne heure le joug paternel ; les nœuds de l’amour ne lient point les membres d’une même famille ; les affections du foyer se réduisent à rien. Le divorce est fréquent parmi les druses ; « Je voudrais sortir pour aller à tel ou tel endroit , » dit une femme à son mari ; « Sors, » lui répond le mari ; s’il n’ajoute pas : reviens, la femme doit se tenir pour divorcée ; ce n’est qu’après un second mariage et un second divorce avec un autre mari, que la femme peut revenir à son premier mari, en cas que celui-ci la redemande. D’après les récits, peu fondés peut-être, des maronites, je pourrais ajouter que l'oubli de la foi conjugale n’est pas rare parmi les unitaires de Hakem, que le vice de Sodome n’est point inconnu parmi eux, et que parfois la nature aurait à rougir de ce qui se passe entre les fils et les mères , entre les frères et les sœurs. Pour mon compte , j’ai bien de la peine à croire à tant de corruption ; la vie privée des druses est tellement murée, qu’on ne peut guère avoir sur elle que de vagues conjectures ; c’est bien assez pour cette peuplade d’éveiller la compassion de l’ami de la vérité au milieu de tant d’aberrations religieuses qui l’enferment comme dans une sombre nuit ; pourquoi veut-on que le moraliste la flétrisse et la désigne au mépris des nations?
Voilà tout ce que je puis vous dire sur les druses en vous écrivant du pied du Liban ; si vous voulez en savoir davantage, lisez les ouvrages de M. de Sacy.
Dans le récit de mes voyages à Tyr, à Damas et à Baalbeck, j’ai eu quelquefois occasion.de vous parler des motualis ou motoualis; c’est ainsi qu’on nomme une peuplade répandue dans le pays qui s’étend de Tyr à Baalbeck. Le mot motouali veut dire sectateur d’Ali. On sait que les croyans de l’islamisme se partagent en deux principales sectes, celle d’Ali, celle d’Omar; les premiers sont les chéites, les seconds les sunnites; ceux-là sont les protestans de l’islamisme, ceux-ci les catholiques. On sait que les Persans appartiennent à la secte d’Ali,
Les motoualis commencent du poignet leurs ablutions sacrées, au lieu de commencer du bout du doigt comme les Turcs ; jamais on T\e les vit prendre aucune nourriture ni meme boire l’eau de la fon« laine ou du torrent avec des hommes d’une autre croyance ; jamais ils ne se sont servis d’un vase , d’un ustensile de terre ou de métal qu’un étranger aurait pu toucher, sans l’avoir auparavant purifié avec un soin rigoureux. Le motouali témoigne surtout de l’aversion contre les chrétiens, et particulièrement contre les Francs. Nous sommes à ses yeux des êtres immondes qui polluons tout ce que nous touchons; notre souffle infecte l’air; rien de plus odieux pour un motouali que la vue d’un Franc. Aussi le voyageur européen qui rencontre de ces sauvages croyans dans les montagnes de l’Antiliban ou dans la vallée de Békaa, s’il manque d’armes ou d’escorte, court risque de tomber sous le kangiar et d’être donné en pâture aux chacals et aux vautours. Les motoualis sont les restes de l’ancienne race ^irabe syrienne ; il serait difficile de marquer l’époque précise où leur furent apportées les croyances de la Perse musulmane,
La peuplade d’Ali forme une population d’environ quarante mille habitans, sept mille dans le Liban, trente-trois mille dans l’Antiliban ; les motoualis se trouvent surtout en grand nombre dans le canton de Baalbeck. Nabathieh, à cinq lieues de Tyr dans les montagnes, est leur place la plus importante. On m’a dit que le grand émir avait beaucoup de peine à obtenir d’eux le paiement des contributions annuelles. Les troupeaux et le ver à soie, l’orge et le blé, telles sont leurs ressources. Les motoualis eurent des jours d’éclat et de domination du temps de Daher, pacha d’Acre, dans la dernière moitié du dix-huitième siècle.
Pour compléter en dernier lieu mon travail sur les populations des montagnes libaniques, j’indiquerai ; 1” les grecs catholiques qui n’ont point de physionomie particulière et dont le nombre s’élève à vingL cinq mille : dix mille dans le Liban , quinze mille dans l’Antiliban ; 2° les grecs schismatiques (dix mille habitans); 3° les arméniens catholiques (cinq mille); 4° différentes races arabes établies dans les deux régions libaniques (cinq mille) ; 5® les Turcs, quatre mille dans le Liban , deux mille dans l’Antiliban ; 6° les juifs et diverses sectes éparses (cinq mille); 7° une centaine d’Européens.
Le total des populations du Liban et de l’Antiliban , peut s’évaluer ù quatre cent et quelques mille habitans.
d’orient.
Yous connaissez maintenant toutes les peuplades de la Syrie avec leur origine, leurs mœurs et leurs croyances; vous connaissez le Liban et ses curieuses nations. De Tyr à Latakié , sur un seul espace de soixante lieues de longueur, que de religions et de mœurs différentes î quelle prodigieuse variété de caractères, de physionomies, d’habitudes ! sous combien de formes on prie, on adore Dieu ! comme ils ont été modifiés , touchés , frappés de diverses manières tous ces peuples nés sous le même ciel, à côté les uns des autres, tous ces flots d’hommes échappés de la même source î toutes les doctrines, toutes les opinions, toutes les erreurs du vieil Orient sont venues se joindre ici sans se confondre; le Liban est l’expression morale de tout ce qu’a enfanté l’Orient chrétien et musulman ; vous jugerez qu’une telle région mérite d’entrer particulièrement dans les études du voyageur.