‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 42 sur 64 · LETTRE CLXXXII · texte numérisé non relu

LETTRE CLXXXII

L’émir Béchir. — Gouvernement du Liban. — Régime judiciaire. — Le Liban

pays de refuge. — Dernier mot sur le Liban.

Hadet (Liban), juillet 1831.

Il existe dans le Liban deux histoires en arabe de l’émir Béchir, gouxerneur actuel de la montagne; toutes deux n’ont point été imprimées, comme vous le pensez bien. L’une de ces histoires, ouvrage d’un émir du Liban dévoué à l’émir Béchir, n’est qu’un long panégyrique ; l’autre, ouvrage d’un prêtre maronite encore vivant, retrace avec une noble impartialité les évèneraens accomplis dans le Liban depuis quarante années ; j’ai pu me procurer une copie de cette dernière histoire, et M. Créus avec qui je passe mes jours à Hadet , a pris la peine de m’en donner une traduction en français. Le récit complet du prêtre maronite pourrait bien vous paraître un peu long ; je me contenterai donc d’en extraire quelques détails pour vous mettre à même de connaître le vieil émir qui gouverne maintenant le Liban, de connaître aussi la physionomie politique de la montagne.

Le fameux émir Fakreddin (gloire de la religion), appelé dans nos livres Fakardin, dont l’histoire est connue en Europe, fut étranglé le 14 mars 1635, par Amurat lY, ce même Amurat qui fît étrangler deux de ses frères , Bajazet et Orcan , et que notre grand B.acine a frappé d’une flétrissure immortelle sur la scène française. Après la mort de Fakreddin, un de ses fils, nommé Ahmet, gouverna la montagne ; celui-ci mourut en 1109 de l’hégire ( 1697... ) ; il fut le dernier prince de îa famille de Malm, célèbre dynastie qui occupe beau-

d’orient. 123

coup de place dans les annales modernes du Liban. Les sept cantons qui composaient alors tous les domaines du grand émir , savoir ; Cliouf, Harkoub, Chéhar, Jourd, Gliarb, Metn, Casra-ouan, s’occupèrent de donner un successeur à Ahmet ; ils élevèrent au pouvoir un prince de la famille de Ghéab, appelé Béchir ; la famille arabe de Chéab , noble et ancienne , vivait alors à Damas comme dans une retraite ; elle était chrétienne. L’élection de Béchir fut confirmée par le pacha de Seïde (il n’y a que quarante-cinq ans que Saint-Jean d’Acre est devenu le siège du pachalik). Béchir resta quinze ans au pouvoir et mourut; après lui vint l’émir Haïdar qui eut beaucoup d’ennemis à combattre ; il laissa le commandement à son fils aîné, l’émir Mulhim ; celui-ci avait deux frères, Ahmet et Alansour, dont l’unique occupation était de troubler son repos; l’émir Mulhim, aimant peu la vie orageuse des révolutions , se retira à Beyrouth où il mourut tranquille et regretté. Ahmet et Mansour qui l’avaient remplacé , n’eurent pas de longs jours de calme dans leur palais de Deir-el-Gamar ; un parti puissant poussait au pouvoir un jeune prince de douze ans, nommé louseif; devenu grand, louselF s’attacha tout le monde par sa fermeté , son courage , ses manières douces et bienveillantes, et fut proclamé gouverneur suprême. L’ascendant et la puissance que l’émir louseff avait conquis dans tout le Liban, éveillèrent les soupçons jaloux de Getzar-pacha ; Getzar s’arma contre lui ; en 1789, obligé de céder à la force, l’émir louseff fit place au jeune émir Béchir porté par le pacha d’Acre ; ce Béchir est le même qui règne aujourd’hui encore.

Gomme le Liban est une ferme que le pacha d’Acre accorde au plus offrant et dernier enchérisseur , chaque émir qui propose de payer plus d’argent que son rival, est le bien-venu à Saint-Jean d’Acre et reçoit l’investiture de gouverneur ; mais , pour remplir de telles promesses, il faut recourir aux contributions arbitraires, il faut pres^ surer cruellement les habitans ; alors les révoltes éclatent , et l’émir est renvoyé; l’émir qui se présente pour lui succéder n’obtient l’investiture qu’à force de promesses d’argent ; nouvelle extorsion pour compléter la somme promise, nouvelle insurrection, et nous retombons dans un cercle perpétuellement monotone. L’émir Béchir, chassé sept ou huit fois de Deir-el-Gamar, parvient toujours à remonter au pouvoir ; à chaque fois qu’il reprend la pelisse de gouverneur , il augmente les contributions des montagnards. En 1799 , à Tépoquet

du siège de Saint-Jean d’Acré par Bonaparte, Béchir eut recours à l’amiral sir Sidney-Smith pour rentrer dans les bonnes grâces de Getzar-pacha ; après la retraite de Bonaparte, l’émir vint de Damas 011 il avait été contraint de se retirer, et se confia à sir Smith qui lui avait promis son intercession ; il parut à bord du vaisseau de l’amiral,, un jour que Getzar-pacha s’y trouvait invité, et la réconciliation s’opéra. Je dois dire à la louange de Béchir, qu’il n’a point perdu la mémoire du service signalé que lui rendit alors sir Smith ; il n’y a rien de plus puissant auprès de l’émir que la recommandation du célèbre amiral.

En 1807, Béchir fit crever les yeux aux émirs Hosen et Saad-eddin , enfans d’Iouseff, qui s’étaient montrés ses rivaux pour le pou- Toir ; il fit décapiter Georges Baz , homme habile qui avait servi de régent aux deux jeunes émirs; il se débarrassa, par la mort ou par l’exil , de la moitié de la population druse, coupable de fréquentes rébellions. De 1807 à 1819 il y eut calme dans la montagne ; une sorte de paix était arrivée après les massacres et les proscriptions; triste paix qui rappelle ces belles paroles de Tacite : SoJiiudinem fa- €iunt et pacem appellant.

En 1822, l’émir Béchir, suivi de six mille montagnards et de huit mille hommes d’Abdallah, pacha d’Acre , marchant contre l’émir Féris et ses frères, établis par le pacha de Damas, trop près du Liban , s’en alla jusqu’en face de la sainte ville, et menaça de s’en emparer; les cheiks de Damas adressèrent une supplique au sultan pour qu’il xoulût bien châtier un pareil attentat ; la Porte envoya en Syrie un visir nommé Mustapha-pacha, avec la mission de faire couper la tête à l’émir Béchir et à Abdallah-pacha ; tous les pachas de Syrie avaient ordre de soutenir l’envoyé du sultan. Béchir s’embarqua pour l’Egypte, reçut bon accueil de Méhémet Ali ; le vice-roi promit de négocier son pardon et celui d’Abdallah-pacha ; au bout de quelques semaines, Méhémet Ali , moyennant de fortes sommes, avait obtenu de la Porte la grâce de ses deux protégés. Ceci se passait en 1823. Dans cette même année, le fameux cheik druse Béchir-Giumbelat et d’autres cheiks de cette nation, ayant donné ombrage à l’émir Béchir, furent décapités par ses ordres ; plusieurs émirs de la famille Gheab, qui erraient dans les régions de la Syrie , furent appelés à Deir-el- Carnar sous prétexte de recevoir leur pardon ; ils eurent la langue coupée et les yeux crevés. C’est ainsi que l’émir Béchir s’est fait un

d’orient.

repos; depuis cette époque il gouverne tranquille. La somme annuelle qu’il paie au pacha est de quatre mille bourses, sept cent mille francs de notre monnaie. En 1794, le même émir Bécliir, pour rester au pouvoir, s’était engagé à payer la valeur de cent cinquante mille francs par an, et cette somme avait paru si énorme aux montagnards qu’ils avaient pris les armes. Aujourd’hui le tribut annuel est presque six fois plus fort , et les pauvres montagnards paient en silence. Considérez à quelle horrible régime sont livrées les populations du Liban? comme il est triste de voir quatre cent mille habitans condamnés à travailler pour les coffres d’Abdallah-pacha et de l’émir Béchir ! Le prince de la montagne n’est-il pas semblable à ce grand aigle dont parle Ézéchiel , à ce grand aigle avec de grandes ailes qui s’est abattu sur le Liban et a emporté la moelle du cèdre ?

Tout ce que je viens de rapporter est de la plus parfaite exactitude ; comme je n’ai aucune raison pour encourager le despotisipe fiscal qui opprime le Liban, j’ai cru pouvoir dire la vérité sur l’émir Béchir. Il est impossible de ne pas reconnaître dans le vieillard de Deir-el-Camar un homme habile et pénétrant, conduisant avec génie l’intrigue politique, un homme de caractère qui s’attache opiniâtrement à la conquête de ce qu’il veut ; mais cela n’excuse point une foule d’actes de cruauté et d’effroyable vengeance , une horrible tyrannie qui fait asseoir la misère à tous les foyers ; l’émir Béchir traite le Liban comme Méhémet Ali traite l’Ègypte ; l’émir de la montagne semble avoir voulu prendre pour modèle le pacha des bords du Nil, son vieil ami. Le voyageur qui, sur son passage, entend les plaintes et voit couler les larmes des peuples, manquerait à ses devoirs d’homme et s’associerait en quelque sorte au despotisme, s’il ne racontait pas la vérité.

Je ne vous ai rien dit encore du régime judiciaire dans le Liban; il se réduit à peu de chose ; le voici : Dans les cités et les villages chrétiens, ce sont les évêques qui jugent; dans les autres cités et villages de la montagne, ce sont les cheiks ; les premiers suivent le code Justinien, les seconds suivent la législation turque. Les évêques et les cheiks ne jugent que les petits délits ; les causes en matière criminelle sont portées devant l’émir ; on peut en appeler aussi au divan de l’émir des jugemens prononcés par les évêques et les cheiks. L’amende et la prison sont les peines ordinaires pour les petits délits ; les coupables en matière criminelle sont condamnés à l’exil ou à

COHRESPONDANCE

mort. Il faut dire à la louange des peuples du Liban, que le grand émir a rarement occasion de juger des crimes et de condamner à la peine capitale. On n’entend presque jamais parler de meurtres ou de Vols ; en aucun pays du monde, on ne voyage avec autant de sûreté que dans le pays des maronites. Le plus souvent, ce sont des querelles, des questions d’intérêt qui retentissent au tribunal des évêques et des cheiks ; il ne se présente des délits en matière criminelle que dans ces luttes d’homme à homme, de famille à famille, luttes excitées par la vengeance et qui trop souvent se terminent par l’elfusion du sang. On m’assure que les évêques et les cheiks du Liban rendent la justice avec cette pureté primitive qui va si bien à ces montagnes, avec cette noble équité qui formait le principal caractère des anciens pasteurs des hommes ; on ne m’a pas dit la même chose du tribunal de l’émir Béchir ; il paraîtrait que la sainte justice ne s’assied pas toujours sur le divan du prince de la montagne; le gouverneur du Liban ressemble, dit-on, à la plupart des cadis de l’empire turc : les sacs de piastres ou d’atlis ne sont pas d’un petit poids dans la balance de sesjugemens.

En vous parlant du gouvernement politique du Liban, je vous ai montré le côté triste, le côté lamentable de ce pays ; pour que tout ne soit pas sombre peinture dans cette lettre, je vais vous indiquer un des caractères de la montagne qui plaisent le plus au voyageur : le Liban est un pays de refuge. Qu’un étranger poursuivi par son ennemi aille implorer la protection d’un village druse ou d’un village maronite, le village druse ou le village maronite l’accueillera et le placera sous sa garde ; que des chrétiens de la côte, frappés de trop cruelles vexations ou ne pouvant satisfaire aux exigences fiscales des autorités, s’enfuient à la montagne, les gens du pouvoir ne songeront pas à les y chercher ; en 1821, quand les désastres de Navarin eurent excité dans le cœur des Turcs une haine profonde contre tout ce qui était européen, les consuls et les Francs de Syrie, sentant leurs jours menacés , tournèrent leurs regards vers le Liban et vinrent y demander asile ; durant quinze ou dix-huit mois que les consuls et les Francs passèrent au sein de cette région, jamais l’ombre d’un péril, Jamais la crainte la plus légère ne troubla le calme de leur vie; le Liban hospitalier garde bien ceux qui se confient à lui. Jadis en Syrie c’étaient les temples qui servaient de refuge ; maintenant ce sont les liauts lieux, temples naturels dont le ciel est la voûte, magnifiques

d’orient. 127

sanctuaires où l’homme va s’abriter sous les ailes de Dieu. Quelle belle chose que le Liban pays de refuge ! Par quel noble instinct, par quelle admirable loi non écrite dans les livres humains, les maronites et les druses se dévouent-ils ainsi à la défense du fugitif et du persécuté î

Ici finit ce que j’avais à vous dire sur le Liban ; nature et peuples, physionomie du pays et physionomie de l’homme, j’ai cherché à vous montrer tout ce qui peut frapper l’esprit et l’imagination, tout ce qui peut faire penser et rêver. Le Liban plaît au poète, au philosophe, à l’homme politique ; le premier y trouve un abrégé des merveilles de l’Orient, un imposant spectacle où se révèlent à chaque point d’inexprimables beautés, une vie simple comme celle que nous retrace la Genèse, vie toute pleine d’images et de traditions primitives; à l’œil du second, s’offre un mélange bizarre de croyances et de mœurs, un amas d’aberrations dans l’ordre intellectuel et religieux, qui servirait beaucoup à l’étude de l’humanité ; le troisième, l’homme politique, en voyant de près les deux cent cinquante mille maronites qui habitent cette contrée, dira bien vite quel parti merveilleux tireraient d’un tel peuple d’habiles législateurs. Depuis quelques années, on parle beaucoup en Europe d’une prochaine civilisation qui doit changer la face de l’Orient; quand on a visité attentivement les nations d’Asie, il est difficile de croire à la magnifique rénovation que les prophètes politiques nous annoncent; j’ajoute cependant que si jamais la civilisation venait pour ce vieux monde, elle descendrait des hauteurs du Liban, et partirait de là pour se répandre dans le reste des contrées orientales. Aucun voyageur ne passera dans les montagnes des maronites sans en être vivement frappé, sans en rapporter un long souvenir. Pour moi, tant que je vivrai, le Liban restera dans ma pensée comme le pays du monde où la vie pourrait le mieux s’écouler douce et pleine; lorsque, rentré en Europe, il m’arrivera des heures de tristesse, je me surprendrai plus d’une fois rêvant aux régions libaniques, regrettant les bois, les torrens, la neige, l’air pur et la suave paix de ces lieux, regrettant de ne plus vivre au milieu de ces excellens montagnards.

P. 5. Il y a quelque temps que je vous adressai des lettres de

M. Gillot de Kerhardène sur les régions de la Galilée que la peste et la guerre m’ont empêché de visiter ; je viens de recevoir de M. Gillot deux nouvelles lettres destinées à compléter son travail ; je vous les envoie avec mes dernières lettres du Liban ; elles m’ont paru pleines d’intérêt, et je ne doute pas qu’elles ne soient ainsi jugées par vous.

d’orient.

Page 1