‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 52 sur 64 · LETTRE CXC · texte numérisé non relu

LETTRE CXC

Chansons arabes.

Hadet (Liban), juillet 1831 L

La dernière lettre que j’ai reçue de M. Micbaud est datée du lazaret de Malte ; il devait s’embarquer prochainement pour Marseille, et je présume qu’en ce moment il a revu les terres de France. J’aime à espérer que le Dieu des pèlerins qui jadis ramenait sains et saufs dans leur patrie les chevaliers et les princes de la croix, vous aura ramené le nouveau croisé satisfait et joyeux. Quant à moi, il me reste encore bien des jours et des flots à traverser avant de toucher aux régions natales. L’Orient me semble triste depuis que mon noble ami ii’y est plus. Quoique M. Micbaud fût en Égypte et moi en Syrie, je me disais pourtant que je n’étais pas seul ici ; un bateau de Beyrouth ou de Jaffa pouvait en deux jours me conduire à Alexandrie ; maintenant une mer immense nous sépare. J’ai besoin de m’arrêter à votre gracieux souvenir pour ne pas me laisser aller aux mélancoliques pensées, pour reprendre un peu de courage. Souvent dans les longues et brûlantes journées du désert, votre charmante image est venue me servir de compagne, comme un de ces frais génieséclosde l’imagination arabe ; c’est donc à l’abri de votre nom que je placerai quelques chants poétiques que j’ai recueillis dans mes courses à travers les pays de Jérusalem, de Gaza, de Damas et du Liban.

Tous n’avez probablement pas lu les chansons qui se trouvent à la suite de la grammaire arabe de Savary, celles que M. Yilloteau a rapportées dans ses mémoires sur la musique des Orientaux ; probablement aussi vous n’avez pas lu à la Bibliothèque du Roi le grand recueil de chansons arabes, intitulé Ketab^Alagani{\\yïQ de chansons).

^ Cette lettre est adressée à madame Micbaud,

d'orient. 211

un des trophées de l’expédition scientifique d’Ègypte; les cliansons que je vais vous donner ici seront sans doute les premières que vous aurez connues. Elles appartiennent à différentes régions de la Syrie; chaque pays où j’ai passé m’a tait entendre une de ses harmonies, et je l’ai pieusement emportée ; vous pourriez me comparer à ces naturalistes voyageurs qui ramassent des plantes et des fleurs nouvelles partout où ils en trouvent. Je ne me suis presque jamais arrêté dans un lieu sans demander quelques chants aux Arabes qui m’entouraient ; j’écrivais à l’aide d’un interprète le sens poétique des chansons ; j’ajouterai qu’on chante beaucoup dans les réunions arabes et que j’avais toujours soin de demander l’explication de ce que j’entendais.

Presque toutes les chansons arabes sont des chansons d’amour ; quelques-unes déplorent la mort d’un brave ou célèbrent un combat glorieux. On y parle souvent de la nuit et de la douce lune, car pour les Arabes brûlés du soleil, les heures de la nuit sont les heures fortunées, et la lune se montre à eux comme un astre ami. C’est surtout le soir qu’ils rêvent et chantent, couchés sur le seuil de leur cabane ou à l’entrée de leur tente. C’est à la blanche reine des ombres qu’ils confient leurs plaintes, leurs maux ou leurs joies secrètes. La lune qui fut toujours en Orient le symbole de la beauté, figure dans les chansons arabes pour exprimer l’éclat et les charmes de l’objet aimé; ils disent a ma lune! comme nous disons d ma belle! Une remarque à faire, c’est que les Arabes, en s’adressant aux femmes, n’emploient jamais le genre féminin. Quand le poète écrit 6 mon soleil f 6 mon ami! il faut traduire par ces mots, ô ma lune, ô mon amie ! Cette pudeur de langage est curieuse à observer ; malheureusement il n’est que trop vrai que la sévérité des apparences ne cache pas toujours une morale pure.

Je ne m’arrêterai point à juger ici le genre et le ton des chansonniers arabes. Vous y reconnaîtrez les qualités et les défauts de la littérature orientale : de la simplicité, de l’éclat à côté de la bizarrerie et de l’exagération ; vous y trouverez quelquefois plus de sentiment que de poésie. Rien n’est plus facile d’ailleurs que d’apprécier cette littérature du désert inspirée par la simple nature, littérature nomade comme les peuples qui l’ont faite, monotone comme la vie arabe, vivant toujours des mêmes idées, des mêmes impressions, roulant sans cesse autour des mêmes images.

L’air d’une chanson arabe forme la moitié de sa poésie, la moitié

de son intérêt; la voix de l’Arabe est naturellement mélancolique; toutes les fois qu’il chante, vous diriez qu’il se plaint ou qu’il soupire. Je n’ai jamais saisi dans des voix arabes une note, un son, quelque chose qui pût exprimer la gaieté. L’Arabe en chantant gémit comme le vent qui souffle sur sa tente, comme la brise qui semble rouler d’harmonieuses larmes à travers les branches des cyprès et des sapins, comme le dernier flot d’une mer paisible qui vient battre le sable du rivage ; l’Arabe n’a jamais connu que la nature, et voilà pourquoi il chante comme elle. Chaque chanson est entrecoupée de refrains qui reviennent après chaque couplet. Le grand art du chanteur est de pouvoir se soutenir sur un ton très-éleyé, et de parcourir rapidement et sans reprendre haleine, ce que nous appelons la gamme musicale. Quand un Arabe chante dans une réunion, on l’accompagne d’ordinaire au retour de chaque refrain avec des battemens de mains cadencés. Quelquefois le chanteur marie sa voix au son d’une lyre grossière.

Je commencerai par mettre sous vos yeux les trois premières chansons que j’ai entendues; elles sont nées à Jérusalem. Un jour que j’étais plus triste que de coutume dans ma cellule du couvent latin, je demandai, pour me distraire, quelques chansons au jeune Antonio, fils du drogman Joseph attaché au monastère ; le jeune Antonio est le même qui m’a suivi en qualité d’interprète à Jéricho, au Jourdain, à la mer Morte. Le jeune catholique arabe se mit à rire de la demande que je lui adressais, et n’y vit d’abord qu’une plaisanterie ; les pieuses et graves préoccupations d’un pèlerin du Saint - Sépulcre , s’accordaient mal dans sa pensée avec le désir d’entendre de profanes chansons; il se contenta de me dire que les chansons qu’il savait étaient des niaiseries indignes d’une oreille européenne ; mais quand le jeune Antonio se fut assuré qu’aucun religieux du couvent ne pouvait nous entendre, quand je lui promis de n’en rien dire à personne dans le monastère, il me débita doucement les trois chansons suivantes, composées à Jérusalem :

Page 1