SUITE DE LA LETTRE CLXXXIX
ï)épart de Malte. — Yue du Goze. — Ile produite par un Yolcan. — Côte de la
Sardaigne. — Retour en France.
Juillet et août 1831.
J’en ai été quitte pour quelques accès de fièvre; le sulfate de quinine a suffi pour me guérir, et me voilà debout, me voilà prêt à partir ; je viens de m’arranger avec un navire maltais qui doit se rendre à Marseille. '
A mesure que j’approche de la France, je ne sais pourquoi je suis plus triste ; et cependant mes plus douces affections , mes plus chers . intérêts m’y rappellent ; je suis parti pour suivre les croisés en Orient, et je retourne dans mes foyers , accablé de fatigues et des infirmités de l’âge , pauvre , dépouillé et ruiné comme nos vieux pèlerins , auxquels il ne restait souvent à leur retour que la croix de Jésus- Christ et la palme du pèlerinage. Il me restera toutefois pour me consoler une épouse pleine de courage et de raison, aimable et douce compagne de ma vie , des amis véritables , les lettres qui m’ont fait supporter tant de mauvais jours; il me restera, pour me distraire dans quelque solitude ignorée , les tableaux de l’Orient dont ma mémoire est si remplie, les souvenirs de Jérusalem et du Calvaire devant lesquels il n’y a point de malheur qu’on ne puisse oublier. La France et l’Europe ne manquent pas maintenant d’illustres infortunes , qui m’offriront des modèles de résignation ; le temps présent n’a-t-il pas des rois, des princes dont les misères sont encore plus grandes que les miennes et qui m’apprendront à souffrir î
Nous avons quitté le grand port de Malte, hier à trois heures après midi ; j’ai fait mes adieux au consul de France M. Miège, qui a eu toutes sortes de bontés pour moi , à plusieurs officiers anglais dont la conversation, la politesse et les procédés généreux resteront
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long-temps dans mon esprit comme un des bons souvenirs de mou voyage.
Le batiment sur lequel nous sommes embarqués, porte un grand nombre de passagers ; des Anglais, des Français, beaucoup d’Italiens ; je me suis retrouvé là avec le jeune Mo de Verninacque j’ai vu à Malte„ où il était chancelier du consulat ; il est envoyé maintenant dans. l’Amérique du sud ; telle est la destinée de nos agens consulaires, qui sont jetés tour-à-tour sur toutes les régions du globe ; il est tel de nos consuls qui n’est jamais resté plus d’une année dans le même pays et qui a passé la moitié de sa vie sur les mers. M. de Verninae est un jeune homme d’esprit, auquel les voyages profiteront.
Les Italiens que nous avons avec nous, sont presque tous des hommes modérés, pacifiques, tolérans, et cependant ils ont été bannis de leurs foyers comme des têtes ardentes, comme des boute-feu , comme des perturbateurs ; telle est la fièvre des révolutions qu’elle peut quelquefois faire oublier aux meilleurs des hommes leur propre caractère. Tous ces pauvres gens regardent maintenant la France comme une véritable terre promise , et ce qui les charme dans ce pays qu’ils appellent la terre classique de la liberté , est précisément ce qui me désole et me fait trembler. Toutefois, nous nous sommes peu à peu rapprochés ; de chaque côté on a fait quelques concessions; peu d’heures après notre embarquement, nous étions tout étonnés , mes compagnons de voir dans ce qu’ils appellent un carliste , des idées raisonnables de liberté , et moi de trouver tant d’urbanité et de douceur dans des gens qui venaient de lever l’étendard de l’insurrection, et de pratiquer , comme on dit à Paris, le plus saint des devoirs» Je suis persuadé que la plupart des hommes qui se font maintenant la guerre pour des opinions, finiraient par s’entendre et par s’embrasser, si le hasard venait à les réunir, et si, comme nous, ils voyageaient ensemble une seule journée.
Comme le vent n’est pas favorable, notre bâtiment a fait peu de chemin ; nous sommes encore devant l’île du Goze ; à l’aide de nos lunettes, nous avons pu distinguer la tour des Géans, qu’on regarde comme un monument phénicien ; l’île du Goze renferme plusieurs grottes, parmi lesquelles on a cru retrouver celle de Calypso ; si cette grotte si poétique n’a pu s’offrir à nos regards, nous avons vu dii moins le rivage où le sage Ulysse venait s’asseoir, regardant tristement la mer et déplorant son exil. Ce rivage, quoiqu’il ne soit pas dépouillé
de toute verdure, ne paraît point boisé , on n’y voit plus la forêt où le roi d’Ithaque coupa des arbres pour faire un radeau.
Le héros de TOdyssée, comme on sait, partit duGoze pour se diriger vers les mers d’Ionie; un naufrage le fît aborder dans l’île des Phéaciens ; un de nos réfugiés italiens m’a donné de bons renseignemens sur le petit royaume d’Alcinoüs, qu’il a visité en venant d’Ancône à Malte ; l’île de Corfou est maintenant la métropole des îles Ioniennes; c’est là qu’habite le gouverneur anglais; on y montre encore le lieu où furent la ville et le jardin du bon Alcinoüs, la rivière où la princesse Nausicaa lavait son linge , lorsque Ulysse aborda sur la côte. Le pays est fertile, mais le peuple est misérable, parce qu’il est paresseux ; l’exemple des Anglais a répandu le goût du luxe , ce qui a complété la ruine du pays; le gouvernement britannique encourage en vain le commerce et l’industrie ; cependant les peuples sont soumis, et voient sans jalousie l’indépendance de la Grèce. La population de Corfou et des autres îles Ioniennes, ne s’élève pas audessus de cent quarante mille âmes ; les îles de Malte et du Goze comptent presque autant d’habitans.
Du 15 au 20 juillet, Nous sommes retenus depuis plusieurs jours devant les côtes méridionales de la Sicile. Nous avons vu de loin la ville d’Alicata , puis la vieille cité d’Agrigente bâtie sur une montagne ; toute cette côte ne présente qu"un aspect stérile ; vers la pointe à l’ouest, est Trépani où aborda la flotte des croisés, lorsqu’elle ramenait l’armée française et les restes de saint Louis mort devant Tunis.
Nous étions en travers de la Sicile à dix ou quinze mille d’Agrigente, lorquenousavons remarqué , dans la direction du sud-ouest, un nuage enflammé qui paraissait s’élever de la mer ; nous avons cru d’abord qu’un vaisseau avait pris feu ; après avoir considéré le phénomène avec plus d’attention, nous y avons reconnu l’éruption d’un volcan; ce spectacle a duré plusieurs jours ; le second et le troisième jour, nous étions à quatre lieues des côtes de Marsalla, et le nuage de fumée était en face de nous du côté de la Barbarie. Pendant le jour, nous ne voyons qu’une nuée blanche qui s’élève en colonne ; la nuit, le nuage devient noir; il est sillonné par des lueurs qui ressemblent à des éclairs ; nous avons entendu plusieurs détonations semblables à celles de la foudre ou d’une batterie de canons ; nous l’avons jugé à une distance de trente ou trente-cinq milles ; cette distance s’accorde avec la
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position de Pantelleric. Un biUiment qui avait passé près du phénomène, et qui se rendait à Malte, nous a dit qu’il avait vu une île sortie tout à coup des (lots
La côte de Marsalla se perdait dans l’horizon, et Maritime s’élevait h notre droite; j’ai ouvert ici plusieurs foisle troisième livre de l’Énéide; c’est de ce côté que les Troyens abordèrent en Sicile. Le vent nous a poussés près des îles Égates, où Statius Catiillus battit la flotte des Carthaginois. Tous les parages que nous parcourons sont remplis des souvenirs de la poésie et de Thistoire.
Du 2*2 au 25 juillet. Nous avons longé les terres de la Sardaigne, laissant derrière nous à droite le golfe et la ville de Cagliari ; de vieilles tours ruinées s’élèvent de toutes parts sur les côtes, de hautes montagnes bordent le rivage méridional de l’île ; pour attendre les vents favorables , notre bâtiment est entré dans la rade de Saint-Pierre ; l’île de Saint-Pierre est une petite île , couverte de vignes ; tous les habitans, au nombre de 2,800, sont enfermés dans une enceinte fortihée ; il y a trente-deux ans que les corsaires de Tunis enlevèrent dans cette île presque toute la population ; c’est depuis ce temps que la ville est entourée de tours et de remparts ; on pêche dans la rade de Saint-Pierre une grande quantité de thons, dont on fait de la boutargue : il y a quelques mois que la Sardaigne et les îles voisines célébraient l’avènement du roi Charles-Albert ; les Sardes qui ont toujours aimé leurs rois, placent les plus grandes espérances dans le règne nouveau. Dès les premiers jours de son gouvernement, Charles- Albert a déjà montré toutes les vertus de l’illustre maison de Savoie ; les peuples soumis à ses lois paternelles recueilleront le prix de leur fidélité, et feront envie aux autres peuples de l’Italie et de la Méditerranée.
27 juillet. Dans la journée d’hier, nous avons vu à notre droite les montagnes de la Corse ; pendant toute la nuit des éclairs ont sillonné l’horizon ; la foudre a retenti long-temps ; ce matin le soleil est rouge, le ciel sombre, la mer orageuse; nous voyons devant nous les îles d’iîyères et les côtes de France...
^ Des renseignemens ultérieurs nous ont appris qu’un volcan avait formé une petite île près de Pantelleric ; cette île a disparu peu de temps après; tous les journaux du temps en ont parlé.
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