LETTRE CXCIV
État de la Grèce en 1834.
Na«plie, 1834.
La lettre qu’on va lire, écrite par M. Victor de La Boulaye à la date de 1834, retrace l’état du nouveau royaume et la Grèce. Nous n’avons pas voulu priver le lecteur de ce curieux document, destiné à compléter ce que nous avons dit sur les affaires de la Grèce. Nous allons laisser parler M. de La Boulaye.
J’ai assisté hier au départ du roi de Grèce pour Epidaure et Athènes : il était à cheval , la route entre Nauplie et Èpidaure n’étant qu’un sentier impraticable aux voitures. Le jeune Othon est svelte et élancé ; sa tournure est élégante : il monte à cheval avec beaucoup de grâce ; sa bouche est un peu difforme , mais l’ensemble de sa figure est bien. Sa suite était composée d’un détachement de lanciers, commandés par un sous-officier ; il n’était accompagné que de trois ou quatre personnes de sa cour ; les bagages, les provisions et les gens de service venaient sur des chevaux de louage, harnachés comme ils sont d’ordinaire, de la manière la plus misérable. Il n’y a aucun luxe dans cette petite cour; le roi serait mal venu à avoir du superflu, quand les sujets manquent du nécessaire. Il se contente de deux ou trois voitures , et d’une douzaine de chevaux de selle ; il n’a que deux aides de camp : son palais n’a point d’apparence et ressemble à une vilaine maison bourgeoise; il ne se mêle en rien des affaires publiques, quoique son nom figure à la tête des actes : l’état est gouverné par trois régens, MM. d’Armansberg, Maurer et Heideck, auxquels on adjoint un membre suppléant, M. Abel ; tous sont Bavarois. M. d’Armansberg est président du conseil de régence, et a dans ses
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attributions particulières les relations extérieures. Le conseil de régence exerce le pouvoir royal : le conseil des ministres est composé de cinq membres, qui ont chacun leur portefeuille; M. Mavrocordato eu est président; la régence doit gouverner jusqu’au 1"’’ juin 1835, époque à laquelle le roi aura vingt ans, et sera majeur. On entend souvent dire à Nauplie : tel individu est du parti russe, ou du parti français ; je me suis fait expliquer cette phrase qui n’est pas claire pour un étranger. Avant la nomination d’Othon, chacune des grandes puissances avait en Grèce son parti bien tranché, et , par le crédit de ses ministres ou consuls, y soutenait ses créatures ; de manière que la plupart des personnages influens , ou qui l’ont été , ainsi que leurs partisans, sont connus pour être dans les intérêts d’une des grandes puissances. Sous le gouvernement de Capo d’Istrias, l’influence russe était la dominante; on ne plaçait que des créatures de la Russie ; ou plutôt, elle les plaçait elle-même ; la France et l’Angleterre, qui avaient souffert la nomination du président, ne pouvaient contre-balancer l’ascendant russe, quoiqu’elles l’essayassent de temps en temps. Les évènemens de juillet vinrent changer la face de la Grèce, comme du reste du monde ; ils détruisirent les bons rapports qui existaient entre la France et la Russie, et resserrèrent l’alliance entre la France et l’Angleterre ; Capo d’Istrias se vit de plus en plus contrarié par leurs agens, et ne cacha point ses sentimens de mauvais vouloir pour les gouvernemens constitutionnels; la France prit surtout parti dans cette querelle , en favorisant les mécontens ; et une animosité personnelle entre le président et M. le baron de Rouen , ministre de France , rendit la guerre déclarée entre les représentans des deux États. Cependant Capo d’Istrias semblait prendre à tâche de donner gain de cause à ses adversaires ; son administration faisait tous les jours des mécontens; il s’occupait peu des affaires intérieures, et s’en reposait sur des conseillers totalement ignorans de l’esprit public ; le ministre de la justice, M. Jonatha, songeait sérieusement à imposer au peuple le code vénitien ; la Russie , par le bras de son délégué, déniait aux Hellènes les libertés promises, et leur ravissait en détail celles déjà concédées; le comte Yiaro de Capo d’Istrias, frère du président, éloignait par ses hauteurs une population jeune et susceptible ; un soldat mutilé au service du pays étant venu lui demander du pain, il lui répondit qu’un bras lui suffisait pour jouer du violon au coin des rues, et gagner ainsi de quoi vivre ; cette réponse d’une incroyable
légèreté pensa le faire égorger par le peuple. Bientôt les journaux se rangèrent tous du parti de Topposition ; le président les supprima : ils s’imprimèrent malgré lui à Hydra ; les résistances s’organisèrent de tous côtés, et devinrent menaçantes; le Magne s’insurgea tout entier; les Hydriotes, accoutumés à la liberté des pirates, se révoltèrent ouvertement, et s’emparèrent de la frégate du gouvernement V Relias; enOn Gapo d’Istrias, reconnaissant la tendance de l’esprit public, déclara qu’il allait convoquer l’assemblée nationale : mais il était trop tard ; la haine du peuple s’était concentrée en deux hommes, et se résolut en un assassinat. Mavromicheli, d’une des premières familles de Grèce, et de celles qui avaient le plus souffert pour l’indépendance, avait été à la tête de l’insurrection maniote; le président le fit saisir, et enfermer dans la Palamède ; son frère et son fils impliqués dans la même affaire, étaient sous la surveillance de la police ; ils résolurent d’assassiner le président , et allèrent se poster à la pointe du Jour, armés de pistolets et de poignards, à la porte de l’église de Saint-Spiridion, où le président devait entendre la messe *, Capo d’Istrias les aperçut de loin, et pressentit, dit-on, le sort qui l’attendait ; il s’arrêta un instant, et songea à retourner sur ses pas; comme il était devant la porte du ministre de la guerre, il fit mine d’y entrer, puis, comme honteux de ses craintes, et pensant qu’on pourrait l’accuser de lâcheté, il continua son chemin, et marcha vers l’église ; les deux assassins, placés l’un à côté de l’autre, le saluèrent à son passage; il porta la main à son chapeau, et à l’instant, il reçut du jeune homme un coup de pistolet dans la tête, et de l’oncle , un coup de poignard qui lui traversa le cœur ; il tomba mort. L’oncle eut à l’instant le bras cassé d’un coup de pistolet que lui tira un Candiote, ordonnance du président ; il fut renversé; les soldats le saisirent, le traînèrent dans les rues , et le tuèrent à coups de baïonnette. Le Jeune homme se sauva dans une maison attenante à celle du résident de France ; il s’y barricada, et eut le temps de pénétrer dans celle de M. Rouen , auquel il demanda asile et protection , convaincu qu’il était d’avoir fait quelque chose d’agréable à la France. Il faut dire en l’honneur du peuple, que, malgré la haine qu’il portait au président, l’indignation et la colère contre les meurtriers furent ses premiers inouvemens , et les créatures de la Russie le poussèrent encore plus dans cette direction. Les membres du sénat envoyèrent demander l’assassin au résident de France ; il se refusa d’abord à le livrer ; mais,
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sur un second message, qui lui déclarait qu’il serait responsable des suites, et que le gouvernement ne se chargeait pas de le détendre, si le peuple et les soldats attaquaient sa maison , il remit le coupable entre les mains de la justice. Mavromicheli fut enfermé dans la Palamède ; une commission lui fit son procès; il fut condamné à être fusillé; l’exécution eut lieu au pied de la forteresse, et sous les yeux de son père qui y était enfermé. Au moment de mourir, il protesta devant le peuple de l’innocence de ses intentions et appela les Grecs à reconquérir leur liberté; il n’avait que vingt-huit ans, et c’était, dit-on, le plus bel homme de toutes les Hellades. Le peuple trouva sa mort juste ; et quand, suivant l’usage, il demanda à haute voix pardon à tous ceux qu’il avait offensés, on lui cria de tous côtés anathème. Ce malheureux jeune homme crut mourir martyr de l’indépendance; mais déjà les Grecs entraient dans une autre ère de morale : iis commençaient à comprendre que le sang humain ne fait jamais fleurir la liberté. Aussitôt après la mort de Capo d’Istrias, le sénat et les ministres s’assemblèrent ; ils nommèrent une commission administrative, composée de trois membres, MM. Augustin de Capo d’Istrias, Colocotroni et Coietti ; le premier avait le titre de président, qu’il devait plutôt à la mémoire de son frère, qu’à ses talens personnels, M. Colocotroni était du parti russe; M. Coietti seul était du parti français; ainsi, l’influence russe resta dominante, et le système resta fondé sur les mêmes bases qu’auparavant. Cependant les élections générales, déjà commencées, se continuèrent dans toute la Grèce : voici quel en était le système. Les démogérontes , ou maires, et cinq conseillers municipaux , pour chaque démogérontie , étaient nommés par le peuple , et approuvés par le gouvernement ; ils formaient les listes électorales, composées de tous les citoyens domiciliés, âgés de vingtcinq ans. Ceux-ci se réunissaient plusieurs jours de suite et choisissaient dans leur sein vingt-quatre citoyens, qui étaient électeurs au second degré. Le dépouillement du scrutin était fait par l’autorité civile, conjointement avec la démogérontie. Les vingt-quatre députés élus en choisissaient deux parmi eux; ceux-ci étaient représentans de la nation. Quarante provinces, et autant de collèges électoraux envoyaient quatre-vingts députés ; quelques autres étaient nommés pour Samos, Chio et lesCyclades, parleurs concitoyens résidant en Grèce. L’armée élisait aussi quelques membres, qui portaient la représentation nationale à cent vingt députés. Le comte Augustin in-
iluença violemment les élections ; il fit nommer ses partisans par menaces , et envoya même des troupes pour obtenir des choix qui lui fussent favorables. Les insurrections se multiplièrent, et prirent un caractère plus grave ; l’incapacité et la faiblesse du président éclatèrent au grand jour ; il ne put rien prévoir , ni rien réprimer ; le pouvoir allait en dissolution, et une révolution devenait imminente. Coletti, l’un des trois ministres, en donna le premier signal ; il quitta secrètement Nauplie , traversa l’isthme, et passa aux insurgés. Aussitôt qu’il eût atteint Mégare, il eut 1,500 palikares autour de lui, et se prépara à marcher sur Nauplie, pour renverser le comte Augustin ; celui-ci envoya des troupes régulières et de la cavalerie , pour lui couper le chemin de Corinthe ; elles furent battues et dispersées, Coletti s’avança dans la Morée, et vint jusqu’à Argos, à trois lieues de Nauplie; là il organisa un nouveau gouvernement, appela à lui les députés de son parti, envoya des proclamations, rassembla des troupes. Augustin entra en pourparlers avec lui; mais alors les destinées de la Grèce étaient entre les mains des étrangers, qui lui cherchaient un roi, La conférence de Londres, consultée par les résidens en Grèce, répondit : Que le gouvernement provisoire devait être composé de gens choisis parmi tous les partis. Cette décision prise un peu à la légère, fut, dit-on , inspirée par M. Statford Canning, qui avait fait une apparition à Nauplie, en allant prendre possession de l’ambassade de Constantinople. Ce mot lâché sans connaissance des choses, fit un revirement dans les affaires. Le comte Augustin se retira ; Coletti organisa une commission, composée de sept membres, dont chacun était président pendant un mois ; c’étaient MM. Coletti, Conduriotti, Ypsylanti, Costa-Botzaris , Coliopoulo, Metaxa, Zaïmis. L’influence française se trouva dominante ; les quatre premiers étaient Français , comme on le dit en Grèce ; les deux autres Russes; le dernier était d’une couleur indécise. Cela se passa au mois d’avril 1832. Cette nouvelle combinaison fut loin d’apaiser les troubles, auxquels les troupes françaises ne prirent aucune part , se contentant de regarder l’arme au bras les réunions de palikares, qui se formaient de tous côtés. Plusieurs députés refusèrent de siéger ; tout le monde sentait que l’état de la Grèce était provisoire ; tout cela empêcha l’assemblée nationale, qui résidait à Pronia , faubourg de Nauplie, de terminer la constitution, qu’on comptait présenter à l’acceptation d’Othon, récemment nommé roi. Fort heureusement pour lui cette charte ne fut pas ré-
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digée ; s’il l’avait acceptée, il aurait vu son gouvernement entravé à chaque pas, et son refus aurait causé de fâcheuses résistances.
Quelque temps avant son arrivée , la commission fut réduite à trois membres : MM. Coletti, Zaïmis et Metaxa. C’est pendant leur administration qu’arriva l’échauffourée d’Argos, dont on a tant parlé en Europe. Comme la ville était sur le point de tomber entre les mains des révoltés, les Français se départirent de leur neutralité ordinaire, et un bataillon de ligne fut commandé pour s’en emparer. Les palikares firent feu sur lui sans provocation ; et les Français, furieux, massacrèrent tout ce qu’ils rencontrèrent. Trois cents personnes, dit-on, périrent de part et d’autre : il n’est que trop vrai que plusieurs femmes et enfans furent égorgés. Les F rançais occupaient alors Coron , Modon, et Nauplie. Un mois avant l’arrivée d’Othon, ils quittèrent cette dernière ville, et bientôt après les autres. Le jeune roi fut reçu avec un grand enthousiasme par tous les partis, qui déposèrent leurs armes devant lui : la Grèce l’accueillit comme une faveur, et se sentit avec orgueil admise dans la société européenne. Jamais prince ne débuta dans des circonstances plus favorables : toutes les factions convergeaient à l’ordre, comme les vaisseaux au port ; la lassitude lui livrait le passé, l’espérance, l’avenir. C’était comme une trêve de Dieu, qu’il fallait convertir en paix durable; la régence prit à l’instant les
rênes de l’Etat, et laissa en place tous les ministres qu’elle y trouva. Le roi de Bavière s’était obligé envers la conférence à envoyer en Grèce trois mille hommes de son armée, qui devaient retourner dans leur patrie à mesure qu’ils seraient remplacés par un égal nombre de volontaires bavarois, et que l’armée grecque serait organisée. C’est sur cette force étrangère, la seule qui existât, que la régence s’est appuyée dans ses premières opérations. Les bandes ont été immédiatement dissoutes, et ont rendu leurs armes avec plus de facilité qu’on ne pouvait l’espérer : le port d’armes a été soumis à la permission des naumarqueset à un droit de trois drachmes, sous la caution d’un propriétaire foncier : le royaume de Grèce a été divisé en dix naumarquies ou préfectures : Acarnanie, Phocide et Locride, Béotie, Attique et Eubée, Élide et Achaïs, Argolide, Arcadie et Messénie, Laconie, Cyclades. Chaque naumarquie a été divisée en quatre ou cinq éparquies ou sous-préfectures : il y a quarante-cinq éparquies qui renferment chacune un nombre plus ou moins grand
de démarcliies ou paroisses. Les naumarques, éparques et démarques
(ces derniers représentent les anciens démogérontes), sont nommés par la régence : ce sont les hommes du pouvoir ; tout émane d’eux ; ils peuvent disposer de la force armée. La seule nomination laissée au peuple, est celle de cinq conseillers municipaux, ou démarques; mais les électeurs ne sont pris que parmi les grands propriétaires locaux. Outre cette concentration de pouvoirs, le gouvernement a entre les mains de puissans moyens de répression. Trois tribunaux criminels sont établis à Missolonglii, Tlièbes etNauplie ; les membres, au nombre de cinq, sont nommés par le pouvoir : dans chaque nau^ marquie, on forme, au besoin, des cours martiales; le naumarque les préside ; leur jugement est sans appel, et exécuté dans les vingtquatre heures. Aucun journal politique ne peut paraître, s’il ne dépose un cautionnement de 1,000 colonati (5,500 fr.), dont on lui paie l’intérêt à cinq pour cent ; les journaux littéraires sont exempts du dépôt ; les libraires doivent donner la liste des livres qu’ils vendent; aucun citoyen ne peut aller d’un lieu à un autre sans passe-port accordé par la police. L’assemblée nationale s’est trouvée dissoute de droit, et n’a plus été convoquée. Le sénat, qu’elle avait nommé, s’est aussi séparé sans contestations.
On voit que la régence s’est emparée de toutes les libertés publiques ; mais, en compensation, elle a donné à la Grèce l’ordre et la sécurité, besoins plus pressons et plus réels. Le régime absolu qu’elle a établi est le seul qui convienne au pays, quant à présent. Avant de labourer une terre et de la semer, il faut extirper les ronces et les buissons qui s’y trouvent : ces ronces sont les factions, et cette malheureuse tendance des guerres civiles, qui porte chacun à défendre à coups de fusil son opinion ou ses intérêts. Il faut que les passions soient calmées;, que les idées d’ordre soient entrées dans les esprits, que les yatagans soient rouillés, et les socs luisans, avant qu’on rende aux Grecs leur liberté dont ils abuseraient. Eux-mêmes le sentent, avec cette rectitude de jugement qui fait l’avenir des nations : ils savent que c’est à eux à mériter leurs institutions politiques, et qu’une liberté sans moeurs est une maison sans fondations. Le besoin qui se fait le plus généralement sentir en Grèce, est celui des tribunaux, qu’on songe à organiser, mais qui ne le sont pas encore. Un juge de paix, nommé par le pouvoir, réside dans chaque naumarquie, et décide sans appel pour les contestations dont la valeur n’excède pas cent drachmes. Pour les autres procès, les autorités civiles jugent suivant leur bon plaisir*
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Un tel état de choses, tout provisoire qu’il est, est intolérable, et compromet gravement les intérêts du commerce, qui seul peut faire prospérer la Grèce. L’armée doit monter à neuf mille hommes, dont mille de gendarmerie à pied, et mille de cavalerie. On vient de décider que mille autres gendarmes seraient portés sur les frontières des possessions turques. Le tiers de cette petite armée doit être composé de volontaires bavarois, qui peuvent être commandés par des ofllciers grecs. Tout officier bavarois qui vient en Grèce, a droit au grade supérieur ; la plupart en ont gagné deux : le reste de l’armée se recrute par la conscription. Chaque démarquie fournit un certain nombre d’hommes tirés au sort : les paysans ont beaucoup de répugnance pour l’habit militaire; mais la crainte les fait marcher. La monnaie du pays est la drachme, qui a la même valeur que celle des Athéniens ; un peu plus de dix-huit sous de France. Les impôts sont perçus par des receveurs généraux et receveurs particuliers ; ils sont assis sur les droits de douane et les propriétés foncières. Le gouvernement concède temporairement les terrains qui appartenaient aux Turcs, et qui forment la plus grande partie de la Grèce; ces terrains paient 25 p. 100 de leurs produits : les propriétés particulières paient 10 p. 100. Chaque tête de bétail est aussi imposée, les moutons ou chèvres dont le sol est couvert, sont taxés à vingt leptes, une demi-drachme. Les revenus de l’État peuvent s’éleverà neuf millions de drachmes ; mais ils augmentent tous les jours par l’essor rapide que prennent l’agriculture et le commerce. La marine militaire est presque nulle ; elle se compose d’une corvette, d’une gabare et de quelques cutters à peine armés. La marine marchande est très-considérable ; elle couvre la Méditerranée, et attire à elle tous leschargemens par la modicité du frêt. Tout capitaine paie un diplôme ; il doit donner une caution ou une garantie en argent ; et, sous peine de perdre son navire, il doit jurer qu’aucun étranger n’y est intéressé. Les navires grecs peuvent seuls transporter les marchandises d’un point du royaume à un autre. Tout navire étranger paie, pour les importations ou exportations, un droit plus fort que les nationaux. Le clergé grec s’est séparé du patriarche de Constantinople ; l’opportunité de cette mesure a beaucoup divisé les esprits; elle me semble fondée en religion et en politique. Un homme qui reçoit l’investiture du sultan, et qui est lui-même un pouvoir temporel, ne peut garder assez d’indépendance de cœur et d’esprit pour les choses de sa religion ;
ses coreligionnaires Vont sollicité long-temps de se rendre, au milieu d’eux, dans un pays libre : il s’y est refusé. Ils ont fait scission, mais non schisme, car ils n’ont mis personne à sa place. Un synode, résidant h Nauplie, administre les choses religieuses ; il est composé de cinq évêques, et surveillé par un procureur du roi, chargé de défendre les intérêts du gouvernement. Jusqu’à présent, il y a eu peu de collisions entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux : ce dernier a toujours fléchi. Les membres du haut clergé doivent plus tard être payés par l’Etat. A présent ils vivent de dîmes qu’ils prélèvent sur les paysans : les papas et vicaires subsistent du casuel qui est considérable ; ils peuvent entrer dans les ordres, quoique mariés : la plupart ont femme et enfans; ils ne peuvent se marier une fois qu’ils sont prêtres, ni convoler en secondes noces. Les moines sont astreints au célibat , et, pour la plupart, habitent les couvens. Tout le clergé grec est plongé dans une ignorance honteuse, qui le discrédite de plus en plus, et finirait par perdre la religion, si elle pouvait se perdre. Elle a grand besoin d’être régénérée : la superstition la plus grossière, le jeune et les signes de croix, sans œuvres, sans foi véritable, sans morale et sans pensée, composent le bagage religieux du paysan grec. A Nauplie comme à Athènes, les classes élevées s’éloignent de plus en plus de cette superstition populaire ; mais d’un autre côté, elles croient faire preuve de bon ton et à'occidentalisme, en s’abstenant de toute pratique religieuse. Tandis que le paysan ou le matelot mange des olives, et boit de l’eau deux cents jours dans l’année, l’otficier ou l’employé se moque d’eux, et s’enivre dans les cafés comme les petits-maîtres du temps de Louis XV qui disaient que la religion était bonne pour le peuple : notre réaction religieuse n’est pas encore arrivée jusqu’à eux ; autrement leur désir d’imiter les Français les engagerait au respect, sinon à la pratique. Le clergé ne fait rien pour combattre cette tendance ; il est embourbé dans les besoins matériels. Le gouvernement a établi presque partout des écoles primaires ; mais la nation demande à grands cris des écoles centrales, difficiles à organiser. Les hommes en état d’enseigner sont rares partout, mais en Grèce presque introuvables.
Les appointemens des officiers, et la solde de l’armée, sont considérables pour le pays. Un général de brigade a par mois 1,000 drachmes; colonel, 700; lieutenant-colonel, 500; major, 400; capitaine, 240; lieutenant, 180; sous-lieutenant, 122. Les ministres
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ont par mois 1,000 drachmes; naumarques, 500; directeurs (hommes placés près du naumarquepour l’éclairer, du reste sans autorité), 300; éparques, 250; secrétaire des naumarquis, 150; receveur des nau^ marquis, 300. Les ambassadeurs reçoivent beaucoup plus : celui de Londres a par an 60,000 drachmes; de Paris, 45,000; de Constantinople, 40,000 ; de Pétersbourg, 30,000. Consuls de première classe, 6,000 drachmes. Ces appointemens, tout faibles qu’ils sont comparativement aux nôtres, épuisent le trésor : chacun croit avoir droit aux places. La petite cour de Nauplie ressemble, sous le rapport des intrigues, à celle des Tuileries en 1814 ; chacun veut avoir servi l’Ètat, et mérité une part du budget. Tout ce qui a porté un sabre prétend au grade d’officier, et bien des gens sans en avoir porté. Le gouvernement fait, de toute nécessité, beaucoup de mécontens, ayant si peu de places à donner.
Il n’y a point d’esprit public en Grèce ; le nom même n’en existe pas : l’intérêt général n’est qu’une abstraction ; chacun agit dans son intérêt particulier. La morale publique, devant laquelle nos hommes d’État fléchissent le genou, si souvent malgré eux, estpresque inconnue dans la patrie d’Aristide : elle ne pouvait exister sous le joug des Turcs; elle n’a pu se former dans l’anarchie qui lui a succédé; c’est une plante qui ne fleurit que sous un ciel pur.
Le Grec, pas plus que tout autre peuple, n’est naturellement sanguinaire, faux, avide; seulement, comme jusqu’à présent il a assisté au triomphe de la force, c’est-à-dire de l’injustice, l’injustice lui paraît permise au défaut de la force : ce qui est mal et ce qui est bien varie au gré des factions; on risque moins de se tromper en choisissant ce qui est utile; l’amour-propre national, la fierté du sang, a toujours existé parmi les Hellènes ; ce sentiment n’est pas encore du patriotisme, mais il y conduit : ce sera, je crois, le mobile de leur régénération ; leur existence comme nation, comme royaume, comme puissance chrétienne , les flatte singulièrement ; ils veulent atteindre à notre civilisation, et s’en approchent tous les jours, s’avançant ainsi pas à pas vers les idées d’ordre et de morale, sur lesquelles elle est basée ; leur esprit vif et prompt les met au niveau de tous les peuples ; ils n’aiment point les Francs : leur infériorité de lumières les rend jaloux d’eux, et la jalousie est voisine de la haine ; pourtant ils les imitent en toutes choses, et sont malgré eux entraînés dans leur orbite ; les anciens usages disparaissent avec une rapidité incroyable i
le costume, si inhérent aux mœurs des peuples, s’en va tous les jours : ce costume pittoresque et brillant , mais incommode et efféminé, fait place au pantalon noir et au chapeau prosaïque : les corsets et les buses sont venus par pacotilles de Marseille et de Trieste : les belles Grecques qui paraissent maintenant au bal , semblent sortir de la fontaine de Jouvence ; et leurs tailles ont un air de jeunesse, qu’elles perdaient si vite dans ce climat. Le changement de leurs manières n’est pas moins rapide ; la jalousie devient à Athènes presque aussi rare qu’à Paris : ils ont rejeté comme signe d’esclavage tout usage qui leur venait des Turcs; ils couchent dans des lits, s’assoient ^ur des chaises, mangent avec des fourchettes : ils singent en tout les Francs, et y ont bonne grâce comme à tout ce qu’ils font.
J’entends d’ici les dessinateurs et les artistes se récrier de désespoir; mais s’ils veulent du pittoresque et de l’imprévu, je leur conseille de partir bien vite pour courir le monde ; ils n’en trouveront bientôt plus nulle part, si ce n’est à la Chine, et au Japon, pays modèle, fermé rigoureusement à la cravate et au gilet. En Grèce, tout ce qui a quelque prétention au bon ton écrit le français : l’italien est plus répandu, mais resté dans les classes moyennes ; l’anglais et l’allemand sont moins cultivés , mais cette dernière langue gagne pied de jour en jour, par l’importation des Bavarois, et les fréquens rapports avec Trieste : du reste, il y a entre les Grecs et les Allemands la même incompatibilité qu’entre ceux-ci et les Italiens; la conduite des Bavarois n’a pas contribué à détruire cette antipathie ; leur parcimonie naturelle qui passe pour une vertu à Munich, est le défaut le plus méprisé en Orient : ils la poussent jusqu’à l’avarice ; on en cite des exemples fameux, qu’il est inutile de rapporter ici : d’ailleurs, la préférence bien naturelle dont ils sont l’objet , révolte la nation grecque, qui les verrait s’érloigner avec plaisir. La ville de Nauplie, siège du gouvernement , est vivante et a un petit air de capitale; il ri’y a point de décombres comme dans toutes les autres villes de Grèce ; les rues sont nommées en grec et en allemand, les maisons régulières et numérotées, les places plantées d’arbres ; les faubourgs sont agrandis , des routes ont été commencées, des casernes construites, des escaliers taillés dans les rochers. Les logemenssont d’un prix excessif ; il faut que celui qui fait bâtir ait en quatre ans recouvré son capital. La ville de Nauplie si vivante à présent, est menacée d’une ruine prochaine par la translation du gouvernement à Athènes,
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oii (lu reste il sera beaucoup mieux placé. J’ai trouvé à Nauplie un cabinet de lecture assez bien fourni en journaux français; il est maintenant fondu en un cercle, ou casin de souscription ; un seul journal s’imprime en Grèce, c’est le Sauveur, en grec et en français ; les autres feuilles n’ont pu fournir le cautionnement exigé pour les recueils politiques; il est inutile de dire que le Sauveur est ministériel.
Victor de la Boulaye.
Note. Au moment où nous livrons au public cette lettre datée de 1834, nous apprenons que la paix de la Grèce vient d’être troublée, les nouvelles du mois de septembre parlent de plusieurs provinces en insurrection; le Magne a pris les armes; de grands évènemens peuvent s’accomplir encore; les destinés de la Grèce restent incertaines ( octobre 1835 ).