‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 59 sur 64 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

capitan-pacha dans la rade de Larnica, retint quelques jours les insurgés, mais la révolte ne fut point comprimée, et le pillage et la dévastation recommencèrent. Remarquons que les Turcs de Larnica et de la Mafine n’avaient point fait cause commune avec les Turcs de î^icosie, et qu’ils refusèrent constamment d’agir contre les grecs.

Le pacha de Tarsous avec ses troupes, aborda au port de Cérine, mais il ne put y descendre parce que la forteresse de Gérine était au pouvoir des insurgés; il alla débarquer en face du monastère de Malandrina ; Nicosie résista pendant plusieurs jours ; la ville se rendit ensuite par la médiation des consuls européens. Après la reddition de la cité, quelques bruits de complots étaient revenus à l’oreille du pacha de Tarsous; celui-ci fit arrêter la plupart des chefs, et les condamna à perdre la tête ; deux ou trois chefs vinrent se réfugier à la Marine chez le consul de France , M. Régnaud; fidèle aux saintes lois de l’hospitalité orientale, M. Régnaud consentit à les sauver, et les fit embarquer sous la garde du pavillon français, G’est ainsi que se termina cette révolution d’un an, qui fut une calamité pour les grecs chypriotes. Le pacha de Nicosie fut remplacé par un pacha plus ferme. On m’a communiqué une lettre adressée à Géorgagi par un certain Démétrio Distravino, dans laquelle se trouve retracé tout ce qui s’était passé à Chypre depuis la fuite de Géorgagi jusqu’à la pacification du pays ; Démétrio s’attache surtout à peindre les tourmens que les grecs eurent à subir et les cruelles persécutions exercées contre l’archevêque de Nicosie. Il a été pendu dans la révolutiou grecque. Quant à Géorgagi, sa fin fut triste aussi ; cinq ans après la révolte de Nicosie, il eut des ennemis qui intriguèrent contre lui auprès de la Porte, et fut décapité à Constantinople.

Les faits qui précèdent sont, avec les faits de la révolution grecque dont vous avez parlé, ce qu’il y a de plus curieux dans Thistoire des derniers temps de l’ile de Chypre.

J’ai appris que Chypre est actuellement affermée par un banquier grec de Constantinople ; l’îie paie tous les ans un impôt de trois millions de piastres (environ un million de francs); le pacha de Nicosie reçoit quatre cent raille piastres; il est chargé de payer les autorités subalternes de File; les deux millions six cent mille piastres qui restent sont pour le fermier ; je ne sais pas précisément la somme annuelle que le fermier remet au sultan. Quand les Turcs s’emparèrent de Chypre, on y trouva quatre-vingt mille hommes pouvant

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payer le caratch; aujourd’hui on compte à peine quatorze mille tetes payant le caratch, et tel est le système fiscal établie dans le pays, que l’autorité exige toujours la môme somme qu’on retirait à l’époque où le nombre des imposés était de quatre-vingt mille. Vous avez suffisamment parlé de la tyrannie du fisc dans vos lettres sur Chypre ; un fait seulement doit être ajouté, c’est que l’an dernier le grand-seigneur fit venir quatre primats de l’îie pour leur exposer la situation des grecs; ils les chargea de veiller à ce que les rayas ne fussent point accablés, mais tout cela n’a pas amélioré le sort des grecs de Chypre, et les impôts qu’on exige d’eux sont toujours énormes.

Vous vous souvenez que déjà, au mois de janvier dernier, les grecs commençaient à déserter l’île ; maintenant chaque jour voit de nombreuses émigrations; depuis le mois de janvier dernier, il est parti près de trois mille grecs pour la Caramanie ou pour Scyra ; ils fuient la tyrannie turque, et aussi la dureté des négocians européens qui s’enrichissent aux dépens des malheureux Chypriotes, et qui ont adopté pour leur propre compte les habitudes et le régime des pachas. Au mois dernier, les bras ont manqué pour les moissons et les récoltes ; en ce moment on ne trouve personne pour labourer les champs, pour semer et planter; le pauvre grec, dans son désespoir, quitte sa chaumière, laisse là ses bœufs et prend passage à bord du premier bateau qui se présente. Plusieurs vont en Morée pour se faire naturaliser Grecs, et obtenir la patente de citoyen qui doit les dispenser du caratch et les mettre en possession de tous les privilèges des Francs; mais celte patente ne s’obtient qu’avec de l’argent ou des protections, et combien de Chypriotes fugitifs n’ont pour plaider en leur faveur que leur triste destin et les haillons qui les couvrent !

il m’est arrivé de passer des heures entières le long delà rade, pour assister au douloureux spectacle de ces émigrations. De distance eu distance sur le rivage, on rencontre des gardes turcs chargés d’arrêter les fugitifs; ceux qu’on surprend sont bâtonnés et envoyés aux travaux des champs; la rade de Larnica , par son étendue , est propice aux grecs qui méditent la fuite ; ils profitent de l’instant où personne ne veille autour d’eux et sautent dans un caïque qui les porte au large ; de gros bateaux grecs en mouillage reçoivent à prix d’argent les malheureux ; j’ai vu plusieurs fois le soir de pauvres grecs se mêler aux nageurs; leurs légers bagages bien attachés passaient de main en main dans la rade, et les fugitifs, avec tout leur bien sur l’épaule,

COIUIESPONDANCE

s’élançaient à la nage vers un des bateaux. Tous dirai-je que l’iniquité a songé à spéculer sur ces misères ; plus d’un bateau, au lieu de transporter ses passagers en Caramanie, à Scyra ou en Morée, les a inhumainement laissés sur un point de l’île de Chypre ou de l’ile de Rhodes, aOnde revenir plustôtàLarnica prendre, à prix d’argent, de nouveaux fugitifs qu’on devait tromper encore; et ce sont des mariniers grecs qui chaque jour traitent ainsi leurs frères! Vous parlerai-je de ces consuls européens ^ qui favorisent pour de fortes sommes l’émigration des pauvres Chypriotes? Ce ne sont point les consuls de France et de Sardaigne qui vendent de la sorte la protection de leur drapeau , ce sont des agensqui ont acheté le poste qu’ils occupent, pour avoir des privilèges et pour faire une atfaire d’un consulat; les consuls de France et de Sardaigne sont les seuls payés par leur gouvernement.

L’émigration des grecs chypriotes, le prochain abandon qui menace la plus vaste et la plus féconde des îles de la Méditerranée , devraient éveiller les sollicitudes du gouvernement de Stamboul ; mais probablement la Porte ignore tout cela, et quand même elle le saurait, ce n’est point d’une île qu’il s’agit en ce moment , mais d’un empire ; ce n’est point la destinée d’une terre au milieu des mers qui occupera le sultan et ses visirs, tandis que la révolte se dresse en souveraine

dans l’Albanie , en Egypte et à Bagdad , tandis que mille pensées nouvelles, comme autant de flots orageux , battent le vieux trône des osmanlis. La désertion de l’ile de Chypre fait peine à voir , surtout lorsqu’on songe aux immenses produits qui suivraient l’exploitation bien entendue de ce pays ; l’île de Chypre, soumise à une puissance européenne, pourrait devenir en peu de temps une riche et magnifique colonie. Sans porter nos regards vers l’Europe, bornons-nous à observer que dix mille maronites établis dans le pays de Chypre suftiraient pour en faire rapidement le pays de l’abondance. Dans le douzième siècle, l’île de Chypre avait des maronites au nombre de ses habitans; la population maronite y occupait trente-trois bourgs, d’après Nicéphore; en ce temps-là, les plaines de l’île n’étaient point comme aujourd’hui d’incultes déserts.

Vous avez sans doute gardé le souvenir du pacha qui nous fit si bon accueil dans son palais de Nicosie ; si vous reveniez à Chypre, vous

^ En 1832, quelques-uns de ces agens consulaires de Chypre qui faisaient un commerce de la protection de leur drapeau, ont payé de leur tête ce déplorable abus de leur autorité.

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ne retrouveriez plus ce palais; nous avons appris qu’il avait été la proie de rincendicle 25 juillet ; on a soupçonné les grecs d’avoir mis le feu au Séraïa pour tirer vengeance de la tyrannie du pacha ; de tels soupçons ne pourront guère servir qu’à irriter les autorités musulmanes.

Ces jours derniers, M. Gillot deKerhardène est arrivé à Larnica; il se dispose comme moi à reprendre le chemin de France. J’ai du bonheur à causer avec lui du pays que nous venons de quitter , des évènemensqui vont s’accomplir en Syrie, de cette belle et antique terre qui peut-être est destinée à devenir le champ de bataille où se décideront les destinées de l’Orient. Il m’a été doux de pouvoir remercier M. Gillot des intéressantes lettres qu’il m’a écrites récemment sur la Haute-Galilée et rx\ntiliban, et que je vous ai envoyées avec mes dernières lettres. Notre cher voyageur breton a l’ame poétique et l’esprit observateur ; je l’ai beaucoup engagé à donner un jour au public le résultat de ses longs voyages en Orient. M Gillot est arrivé ici avec M. Ache Éloi, ce même botaniste français dont il nous parle dans ses

lettres ; M. Ache Eloi vous a vu au Caire et m’a donné de vos nouvelles. Le savant botaniste se propose de continuer ses explorations dans des contrées asiatiques peu visitées jusqu’à ce jour. Il reste à l’histoire naturelle beaucoup de conquêtes à faire en Orient; la part

de M. Ache Eloi ne pourra être que glorieuse.

Je finirai cette lettre, qui sera ma dernière écrite d’Orient, par un souvenir qui vous intéressera sans doute. Simon deSarebruche, baron d’Anglure au diocèse de Troyes, dont le pèlerinage vous est bien connu, en revenant des pays d’Égypte et de Syrie , mourut à Chypre, dans la ville de Nicosie, le 18 janvier 1396; le pèlerin de la suite du baron d’Anglure qui a rédigé la relation du voyage, imprimée pour la première fois à Troyes en 1621 , a raconté avec détails la maladie et la mort de son seigneur. Le baron d’Anglure avait débarqué à Limissol, et sitôt que Jacques, roi de Chypre, eut été informé de son arrivée, il lui envoya un de ses écuyers et mille chevaux et sommiers pour l’aider à porter ses bagagesjusqu’à Nicosie ; arrivé à la capitale de l’iie où résidait le roi, la caravane champenoise avait reçu le plus parfait accueil ; le 5 janvier, jour des Rois, le roi Jacques avait envoyé à tous les pèlerins ensemble de présens ^ cent pièces de poulailles ^ vingt moutons^ deux bœufs , quatre ordriz pleines de très-bon vin vermeil, et quatre ckeures pleines de très-bon vin deMarboa, et très-grand planté de très-

CORRESPONDA.NCE

bon pain hlane ; une autre fois le prince avait envoyé cent perdrix , quarante lièvres et cinq moutons sauvages qui estaient moult belle chose à veoir,

« Il advint, poursuit la relation, il advint que mon sieur Simon )) de Sarebruche qui par tous les lieux et voyages dessus dicts avoist )) été sain et haitié fort et viste, et encore estoit depuis qu’il fut ren tourné de devaus le roy de Chypre, comme dit est, une petite » Oevre le preint après ce qu’il eut disné en la compagnie et à la » table de tous les seigneurs pèlerins le samedi quinzième jour de » Janvier qui lui durèrent trois accès tierces, et au quart lui chan- » gèrent, et cuidoit estre tout guéry, nonobstant il estoit gouverné » par le conseil des pbisiciens de la cité qui disoient à tous les 5) seigneurs pèlerins qui bien le visitoient en celle maladie que mondit » seigneur n’avoit nul mal dont morte se dust ensuivre, et mesme- » ment disoit mondit seigneur aux dessusdits et à ses gens qu’il ne » sentoit de mal si petit non fois tant qu’il ne pouvoit dormir à son » aise, et le dimanche ensuivant seizième jour de janvier il fut en » trop meilleur point par semblant que encore n’avoit-il esté de » celle maladie et ordonna emprunter une litière pour venir à » Limissol avec les autres pèlerins qui se dévoient partir bientôt, et )) reposa assez bien icelle nuit, et quand ce vint le lundi matin en- » suivant, le roy de Chypre luy envoya son ordre par ses chevaliers, » et il reçeiit l’ordre et ses chevaliers moult gracieusement et sage- » ment, et pria aux chevaliers qu’ils le recommandassent au roy et » le merciassent pour luy de son ordre qu’il luy avoit envoyé, après » mercia les chevaliers de ce qu’ils estoient iîlec venuz. Ne demoura » pas gramment après ce que les chevaliers se furent parliz d’avec » mondit seigneur que il luy faillit soudainement une douleur en la » teste, et une chaleur si grande, que le mardy environ midy mon- » dit seigneur rendit l’arae à nostre Seigneur Jesus-Christ moult de- » bonnairement et doucement par semblant ; si prie à nostre Sei- )) gneur qu’il luy face pardon de ses pechez, et qu’il reçoive son ame )) en paradis. Il est mis en terre en l’église de Saint-François aux » Cordeliers de Nicosie bien honnestement, et il y a une tombe bien » faicte et bien escrite dessus luy , et ainsi ses armes et luy sont » peintes au mur dessus luy, et sa bâniere en une lance avec sa cotte » d’armes. A son service furent plus de cinquante chevaliers et es- » cuyers tât des seigneurs pèlerins comme des gens du roy qui tous

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» l’avaient visité en sa maladie et mesraement monseigneur l’arche- » vesque de Terso, qui moult et debonnairemôt l’avoit visité et con- » forté en toute sa maladie ; celuy chanta la grand messe au service » de mondit seigneur, duquel nostre Seigneur Jesus-Christ reçoive » l’ame et mette en la compagnie des saincts anges en laquelle » côpagnie nous puissions tous parvenir, amen. »

La longueur de ce récit ne m’a point empêché de le transcrire en entier, parce qu’il est d’une simplicité charmante, et qu’il a du prix comm.e récit d’histoire et comme récit de mœurs. 11 y a sept mois, quand nous visitâmes à Nicosie l’ancienne église des Cordeliers aujourd’hui église arménienne, nous pûmes reconnaître sous le tapis du pavé la tombe du baron champenois , parmi d’autres pierres tumulaires latines, couvertes de l’image et des armes des personnages ensevelis. Ainsi, dans presque tous les pays de l’Orient, le voyageur de ma nation rencontre des sépulcres qui parlent à son patriotisme ; et moi qui me suis attaché à remuer la poudre de notre moyen âge glorieux en Palestine et en Syrie, ce n’est point sans plaisir qu’à la tin de ma tâche je prononce le nom d’un de nos derniers seigneurs pèlerins.

En achevant ce paragraphe , j’apprends que M. Lieutaut , capitaine du brick le Saint-Tropez, est prêt à mettre à la voile pour Marseille; je suis décidé à m’embarquer à son bord; demain 7 août je serai parti. Dans les parages de Chypre, de Syrie et d’Égypte et dans presque toute la Méditerranée , les vents d’est soufflent rarement, et les traversées pour retourner en Occident deviennent ainsi fort longues. Je me confie à la mer sous la garde de Dieu; le premier rivage que je toucherai en quittant Chypre sera le rivage de ma patrie,

LETTRE CXCÎII.

Itinéraire d’un voyage à travers l’Asie mineure, la Syrie et l’Arabie Pétrée.

(Nous étions partis pour l’Orient avec MM. Callier ^ et Stamaty , ingénieurs géographes qui devaient nous aider à suivre les traces des croisés dans l’Asie mineure et la Syrie; M. Stamaty est mort malheureusement à Alep, comme déjà nous avons eu occasion de le dire; M. Callier a continué le voyage; arrivé récemment en France, il nous adresse une lettre que nous donnons ici, et qui renferme de précieux documens géographiques sur l’Asie mineure. Je regrette que l’épaisseur de ce volume ne nous permette pas de donner quelques fragmens un peu étendus de l’itinéraire très-intéressant de M. Callier, à travers le ïaiirus, sur les bords de l’Euphrate et dans les parties les moins connues des régions arabiques. )

C’est avec un véritable bonheur que je me rends au désir que vous hvez d’insérer quelques notes de mes voyages en Orient dans le dernier volume de votre correspondance. Parti de France en même temps que vous avec mon malheureux ami M. Stamaty, nous devions, comme géographes, et tout en remplissant la mission difficile dont nous étions chargés, rechercher sur notre passage les traces des armées d’Occident à travers l’Asie mineure et la Syrie. Yos savantes conversations sur les évènemens les plus obscurs des guerres saintes et l’étude des chroniques qui s’y rapportent, nous avaient préparé à ce genre de recherches. Nous aurions sans doute pris quelque part au travail que vous avez si heureusement accompli avec M. Poujoulat sur les diverses marches des croisés au milieu de l’Asie mineure, si

^ M. Callier a passé quelques mois à Chypre ; il a fait une carte de l’île et l’a envoyée au bureau topographique du ministère de la guerre. Il serait à désirer que M. Callier publiât une relation complète et détaillée de son voyage. Cet ouvrage doit nous fournir des détails curieux, des découvertes ti ès-importantes pour la géographie et pour l’iiistolre de ces contrées.

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la mort de mon infortuné camarade, qui laissa retomber sur moi tout le fardeau de notre pénible mission, n’avait pas si long-temps prolongé mon absence. J’éprouve le plus vif regret de n’avoir pu vous apporter assez tôt le résultat de nos observations, je vous aurais peut-être évité la peine de consulter d’autres voyageurs ; mais je dois m’empresser de dire que je n’aurais peut-être rien ajouté aux aperçus que vous avez présentés sur les itinéraires suivis par les différentes croisades, car ils me paraissent tous conformes à ce que j’ai pu observer moi-même. Ce que je ne puis cependant m’empêcher de regretter à jamais, c’est que le malheureux évènement qui m’a privé du précieux avantage de me présenter au public sous les auspices de l’historien des croisades, soit en même temps celui qui m’ait privé pour toujours de mon meilleur ami.

Comme je n’oserais placer aucun tableau de l’Orient à côté des séduisantes descriptions de votre charmante correspondance, je me bornerai, monsieur, à vous tracer une légère esquisse des diverses routes que j’ai parcourues.

Après votre départ de Smyrne pour aller visiter les côtes de la Troade, nous avons fait nos préparatifs pour nous rendre par terre à Constantinople. Notre but n’était point de suivre une route nouvelle, nous désirions prendre une première idée des usages du pays que nous devions bientôt explorer en géographes. Le chemin qui allait nous conduire de Smyrne à Constantinople ne pouvait guère nous offrir le sujet d’observations nouvelles ; presque tous les voyageurs qui ont visité l’Orient ont suivi cette route. Quoique nous eussions été précédés par un grand nombre de voyageurs, nous avons encore pu glaner après eux, de sorte que cette première excursion n’a pas été tout-à-fait inutile à la géographie. Nous avions, du reste, Tintérêt que devait nous offrir un pays si nouveau pour nous, et au milieu duquel notre imagination nous avait si souvent transportés lorsque l’histoire nous apprenait tous les grands évènemens dont elle a été le théâtre. Nous avons eu à visiter, près de Magnésie, la plaine où P. Scipion gagna sur Antiochus-le-Grand cette célèbre victoire qui fit passer toutes les villes de l’Asie mineure sous la domination du peuple romain. Plus loin, près de Thyatira, nous avons traversé le champ de bataille où Valons et Procope se disputèrent l’empire. Au pied du mont Olympe, notre intérêt s’est partagé entre le délicieux

et pittoresque tableau de Brouse et le souvenir du grand Cartha-

CORRESPONBANCE

ginois qui nni y chercher un refuge contre Fingratitude de sa patrie et contre la haine de Rome. C’est au milieu de ces vives impressions et de ces attachans souvenirs, que nous sommes arrivés à la brillante et magique cité de Stamboul.

Après un assez long séjour à Constantinople, où je dus payer au climat mon tribut d’étranger , nous traversâmes comme les croisés le canal de Saint-Georges pour suivre comme eux la route de Nicomédie et de Nicée. Nous avions pris le costume oriental pour ne point attirer les regards soupçonneux des habitans de l’Anatolie, et pour éprouver moins de difficultés, nous avions nos chevaux et nos gens. Une petite tente devait servir à nous abriter lorsque nous serions obligés de coucher dehors. Cette manière de voyager a beaucoup moins d’inconvéniens que celle qui consiste à prendre des chevaux de poste ou de louage. On est plus libre, et avec un guide on peut diriger ses explorations comme on l’entend, au lieu d’être chaque jour à la discrétion d’un surudji ou d’un aga.

Au-delà de Scutari nous avons traversé l’ancienne Libyssa où furent déposés les restes d’Anoibal. La haine de Rome l’avait poursuivi jusqu’à la cour de Prusias où il fut obligé de se donner la mort. Ce triste souvenir s’alliait assez à ceux que nous inspirait la route suivie par ces nombreuses armées d’Occident qui allèrent se fondre sous le fer des Sarrasins. Bientôt nous aperçûmes Nicomédie assise sur une colline qui s’avance comme un cap jusqu’au bord du lac. Ses sombres coupoles et ses blancs minarets nous apparaissaient, au milieu de nombreux cyprès, comme des monumens funèbres répandus dans un vaste cimetière. Ce lugubre tableau nous rappela le misérable sort de ces premiers croisés conduits par Pierre-l’Ermite et Gauthier-sans-avoir, qui campèrent dans la plaine au pied de cette colline peu de jours avant l’horrible désastre où ils périrent presque tous. Nicomédie renferme peu de restes de son ancienne splendeur; elle a cependant encore l’aspect d’une grande ville ; la plaine se prolonge au pied de montagnes boisées qui la séparent de la vallée du Sangarius; des sentiers sinueux et difficiles traversent cette chaîne de montagnes et conduisent sur le cours de ce fleuve ; arrivés à Pons-Sangarii, dont la construction paraît appartenir aux Romains, nous sommes revenus vers l’ouest pour nous rendre à Nicée. Vous concevez, monsieur, tout l’intérêt qu’a dû nous inspirer ce théâtre des premiers succès de nos armes dans le pays des infidèles. Nos yeux ne pouvaient se dé-

d’oriEx\t. 243

tacher de ces murs en ruines qui furent témoins de la valeur de nos guerriers, et qui tombèrent sous les coups de leurs bras victorieux. Les diverses opérations du siège de Nicée s’expliquent clairement en présence des lieux. L’enceinte de la ville est parfaitement conservée, et l’on reconnaît sans ditTiculté les portes vis-à-vis desquelles les chroniqueurs placent les différens corps de l’armée assiégeante. Un petit village au milieu des antiques murailles remplace aujourd’hui la ville qui donna son nom au fameux concile où l’arianisme fut condamné. On y remarque seulement une charmante mosquée de l’époque des califes.

En quittant iSlcée, nous sommes rentrés dans la vallée du Sangarius

pour y rechercher d’anciennes positions, et pour observer le cours du

fleuve. Nous avons eu à franchir des montagnes dont la stérilité nous a rappelé le récit des chroniqueurs, et qui nous a suffisamment expliqué pourquoi l’armée chrétienne avait été obligée de se séparer en deux corps, aGn d’éviter la disette. Ce sont sans doute les mêmes que les croisés durent traverser en se rendant dans la plaine de Dorylée ; un petit pont jeté sur un torrent qui coule au pied de ces montagnes incultes nous a semblé correspondre à celui qu’indique Robert-le-Moine, et au-delà duquel l’armée se divisa en deux corps. De même que les guerriers d’Occident, nous avons franchi ces montagnes pour entrer dans la plaine de Dorylée. Nous avons cherché à expliquer la fameuse bataille qu’ils y livrèrent, et où la victoire longtemps disputée leur demeura enGn après mille prodiges de valeur, La description de Robert-le-Moine nous a paru assez conforme à la nature des lieux ; nous avons pu y suivre les différens épisodes de ce célèbre évènement. Nos pieds ont foulé sans doute cette terre sacrée où les glorieuses victimes de cette grande journée dorment depuis des siècles loin de leur pays qu’ils ne devaient plus revoir. Cette triste pensée nous remplissait d’une profonde émotion , nous déplorions le sort de ces nombreux soldats qui avaient trouvé la mort sur cette terre étrangère, sans prévoir que l’un de nous ne devait plus toucher le sol de sa patrie, et qu’il aurait bientôt aussi son tombeau dans ce même pays des Sarrasins.

C’est à Dorylée que nous avons quitté les traces de l’armée chrétienne. Au lieu de suivre leur route au milieu du pays dévasté par l’ennemi, où la faim, la misère et la soif leur faisaient chaque jour de nouvelles victimes, nous avons remonté le cours du Thymbris pour gagner

Koutaya, rancîeniie Cotyœîum. C’est à partir de cette ville que nous avons commencé à trouver de nombreux obstacles dans nos explorations. Notre but était de visiter les hautes chaînes de montagnes où les eaux se divisent pour s’écouler d’un côté dans la Propontide, et de l’autre dans la mer Égée. Ce pays était tout-à-fait inconnu , les voyageurs européens n’y avaient point encore pénétré. Les guides refusaient de nous accompagner, les agas ne nous accordaient plus de protection , nous avions grand’peine à nous faire respecter. Si la vue de nos firmans forçait un chef de village à nous donner un guide , il nous accompagnait de mauvaise grâce , et à la première occasion il: fu^-ait, et nous abandonnait à nous-mêmes au milieu de montagnes couvertes de boisetsans chemin. Plusieurs fois notre Tartare fut obligé d’user de son autorité et de son fouet pour obtenir ce qui nous était indispensable. Notre présence au milieu d’un pays où l’on ne volt jamais des voyageurs éveillait les soupçons des habitans , qui cherchaient, par tous les moyens, à nous éloigner de leurs montagnes. Notre persévérance a cependant triomphé de tous les obstacles qu’on nous suscitait, et nous sommes parvenus à gagner la plaine d’Ak-ïIissar, l’ancienne Thyatira. Cette excursion nous a valu la découverte de plusieurs lieux anciens entièrement perdus pour la géographie moderne. La vallée de l’Hermus nous a ensuite conduits au pied du mont Sipyle, dont nous avons franchi les cols élevés pour arriver à Smyrne y)ar la superbe et riche plaine du Mêlés.

Nous avions formé le projet d’employer l’hiver à étudier les anciennes provinces, qui occupaient autrefois l’espace compris entre les montagnes du Taurus et le rivage, mais des pluies continuelles nous ont forcés à demeurer à Smyrne pendant toute cette saison. xLiissitôt que le temps l’a permis, nous nous sommes mis en route, mais la peste qui régnait sur plusieurs points de la Caramanie, nous obligea à modifler l’ordre de notre itinéraire, et nous partîmes pour l’iniérieur de l’Asie mineure au lieu de nous diriger vers le littoral ; nous regrettions surtout de remettre notre voyage du Méandre et de Laodicée, comme si nous eussions déjà prévu à cette époque que plus tard il ne nous serait plus possible de visiter ce théâtre de la malheureuse croisade de Louis YIL

Nous avons d’abord gagné la belle vallée du Caystre, qui rappelle aussi un souvenir de cette triste expédition. L’armée la traversa pour SC rendre à Éphèse. Nous campions tous les soirs sous notre tente;

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les agas des villages voisins nous envoyaient des gardes qui veillaient toute la nuit de peur qu’il ne nous arrivât quelque malheur. Depuis quelques mois la vallée était infestée par des brigands, et les agas que nos firmans rendaient en quelque sorte responsables de ce qui pourrait nous arriver dans leurs districts, tenaient à nous préserver de toute attaque. Parvenus aux sources du Caystre, des sentiers difliciles nous ont conduits à l’ancienne Philadelphie par les cols élevés du Tmolus, Cette ville est une des stations de la croisade de Frédéric Barberousse, plus malheureux encore que Louis YIî, puisqu’il périt lui-méme dans son expédition. A notre arrivée, la population était consternée. La peste qui avait fait périr presque tous les habitansd’un village voisin, avait causé un effroi général , et toutes les portes nous étaient fermées par la crainte que notre passage dans le foyer de la contagion n’eût rendu notre contact dangereux.

Philadelphie porte aujourd’hui le nom à' Allah-Cheir ; quelques débris sculptés et des fragmens d’inscriptions attestent encore l’existence de l’ancienne ville. Une large plaine s’étend au pied des hautes montagnes du Tmolus, le cours du Cogamus la sillonne dans sa longueur, et va se joindre à celui de FHermus au-dessus de Sardes, l’ancienne capitale du royaume de Lydie. Nous avons traversé la plaine de Philadelphie, et nous nous sommes rendus à Kola situé sur un terrain qui présente partout les traces d’anciens volcans dont l’existence nous était connue par les historiens. La vallée de l’Hermus a bientôt appelé notre attention, nous l’avons suivie long-temps et nous ne nous en sommes éloignés que pour gagner d’abord les sources du Méandre, et ensuite l’immense plaine à l’extrémité de laquelle est assise Afoum-Kara-IIissar, dont la position paraît correspondre à l’ancienne Prymnésia. Nous avions le projet de traverser le plateau central de l’Asie mineure, pour nous rendre à Angora. On nous effraya beaucoup des dangers que nous aurions à courir, si nous nous engagions au milieu des tribus curdes et turkmènes qui sont en possession de ce plateau. Mais le désir d’explorer cette partie inconnue de l’Asie mineure, l’emporta sur la crainte de nous exposer à l’inhoS' pitalité de ces hordes errantes. Nous comptions toujours sur notre heureuse étoile. Du reste, notre excursion a plutôt ressemblé à une petite expédition militaire, qu’à un voyage d’exploration. Chaque soir nous cherchions un campement qui pût être à l’abri d’une surprise, nos chevaux et nos bagages étaient placés au centre ; chacun avait son

COREESPONDANCE

poste, et l’on veillait pendant la nuit. Les armes étaient toujours chargées, et nous avions sous la main une provision de cartouches; une bonne contenance suiTit souvent pour imposer à ces troupes de nomades, qui d’ailleurs n’attaquent jamais que lorsqu’ils ont la certitude du succès. Nous rencontrions quelquefois sur les limites de leur territoire des villages abandonnés et des malheureux qui nous contaient leurs infortunes. On nous disait de fuir, si nous voulions éviter un pareil sort. Malgré ces obstacles nous avons pu gagner Angora , sans autre malheur que celui d’avoir perdu un de nos sais , qui avait eu l’imprudence de s’écarter de notre petite troupe.

Angora ou Enguri comme l’appellent les Turcs, occupe l’emplacement de l’ancienne Ancyre. Elle a été autrefois la capitale d’une colonie gauloise dite des Tectosages. Des souvenirs plus récens, et qui se rattachent à la croisade des Lombards, lui donnaient aussi pour nous un très-grand intérêt. Son château à double enceinte porte encore les traces des diverses attaques qu’il a dû soutenir ; on y trouve des salles remplies de flèches et de débris d’armures ; ce sont peut-être les dépouilles de ces malheureux croisés, conduits par Raymond de Saint-Gilles, et qui éprouvèrent une si affreuse défaite sur les bords de riîalys. On remarque dans le château et aux environs de la ville, de nombreux débris de l’ancienne Ancyre. Le monument le plus imposant est, sans contredit , le temple que les Ancyriens consacrèrent è la mémoire d’Auguste. La porte qui existe encore presque intacte, est ce qu’on peut voir de plus admirable dans ce genre. C’est sur les murs du pronaos, qu’on avait gravé la vie de cet empereur rédigée par lui-même et remise avant sa mort entre les mains des vestales. De nombreuses lacunes existent aujourd’hui dans cette importante inscription. A quelque distance de là, on trouve une colonne debout sur un piédestal, et isolée de toute autre construction ; j’ignore à quel édifice elle a pu appartenir.

Angora est situé à l’extrémité orientale du bassin du Sangarius, et au pied d’une chaîne de montagnes qui le sépare de la vallée de l’Halys. Nous désirions franchir cette chaîne pour remonter le cours de l’Halys jusqu’à sa source dans les monts Paryadres. Lorsque ce projet fut connu des familles arméniennes auxquelles nous étions recommandés, on employa auprès de nous tous les moyens de persuasion pour nousi convaincre des dangers inévitables que nous aurions à courir. Gomme nous annoncions seulement le projet d’aller à Césarée, on s’étonnait

d’orient. 247

(le nous voir préférer une route si périlleuse à celle que suivent toutes les caravanes et sur laquelle il n’y aurait rien à redouter. Nous eûmes beaucoup de peine à triompher de la bienveillance obstinée avec laquelle on s’opposait à notre départ. Nous partîmes enfln , au grand regret de ces bonnes gens qui nous accompagnaient de tous leurs vœux, et malgré leurs sinistres prédictions, nous eûmes le bonheur d’arriversans accidens jusqu’à Césarée, l’ancienne Mazaca-ad-Argæura.

Une maladie, qui eut tous les caractères de la peste, me retint au lit près de vingt jours, et nous força de passer ce temps à Césarée. Nous repartîmes ensuite pour continuer l’étude de l’Halys jusqu’à Sivas, anciennement Sébaste, capitale de la petite xirménie. C’est à partir de ce point que les obstacles et les dangers commencèrent à nous opposer une barrière qui nous parut d’abord infranchissable. Les Curdes étaient en hostilité ouverte avec les agens de la Porte : la guerre était en pleine activité. Le pacha de Sivas, à qui nous demandâmes une escorte et des guides , se refusa pendant plusieurs jours à seconder notre voyage , dans la seule crainte qu’il ne nous arrivât quehjue malheur. Notre persévérance le décida enfin à nous donner un de ses officiers et une petite escorte.

Nous avions à franchir les hautes montagnes qui séparent la vallée de riialys de celle de l’Euphrate. De nombreux campemens curdes se partagent les pâturages de ces montagnes et y exercent une domination exclusive. îl était difficile de traverser ce pays sans s’exposer à quelques mauvaises rencontres. Nous fûmes cependant assez heureux pour échapper à ces dangers, et nous parvînmes ainsi jusqu’à Kébân-Madèn sur l’Euphrate , à peu de distance de l’endroit où le fleuve réunit ses deux grands brasdeBayazid et d’Erze-Roum. Ici nous étions pour ainsi dire prisonniers; le pacha de Kébân-Madèn commandait en personne l’expédition dirigée contre les Curdes , ce qui rendait cette position des plus dangereuses. La peste faisait d’horribles ravages dans tout le pays qui nous séparait de la vallée du Tigre, et ajoutait encore à la difficulté de pénétrer dans le Taurus. Nous avions encore foi dans notre heureuse étoile, et nous nous mîmes en route, accompagnés seulement d’un Gurde attaché au parti du pacha : car ici une escorte eût été plus dangereuse qu’utile. Nous rencontrions de temps à autre divers corps de l’armée turque ; les habitans craignaient presque autant le passage de ces soldats que le ravage des Curdes. Tous les villages des environs de Garpout et d’Argana

COKRESPONBANCE

étaient envahis par la peste : de sorte que chaque jour nous nous trouvions exposés à tomber entre les mains des Curdes, ou à être victimes de la contagion. Malgré tant de difficultés, nous avons pu traverser tout ce pays et gagner Diarbekir , après avoir échappé aux tribus de la plaine du Tigre, dont la cruauté est passée en proverbe. Les Turcs disent qu’on ne couche jamais deux fois chez les Cordes de cette plaine. Un massacre récent venait à l’appui de cette opinion. Une quarantaine de Turcs, que des affaires appelaient à Constantinople , s’étaient réunis pour se protéger mutuellement durant le voyage; et , comptant trop sur leur nombre , ils avaient eu l’imprudence de coucher la première nuit chez les Curdes, où ils furent tous cruellement assassinés. Nous dûmes nous estimer fort heureux , lorsque nous apprîmes ce malheureux évènement, d’en avoir été quittes pour quelques centaines de piastres dont on nous rançonna à titre de péage.

Diarbeldr est une grande ville située sur le Tigre. De hautes murailles défendues par des tours en font une place importante ; mais entourée de tous côtés par des nomades puissans et belliqueux , elle est sans cesse à leur discrétion : les Curdes paraissent y être les maîtres. Très-éloignée de Constantinople et du littoral, elle n’a rien perdu de ce fanatisme ignorant , qui disparaît peu à peu des contrées* où la Porte exerce plus d’influence. Notre arrivée y causa une sorte de mouvement, dont nous manquâmes être victimes. On nous prit pour des officiers du sultan , qui venaient recruter et former des troupes régulières. Nous ne pouvions nous montrer dans la rue sans être assaillis de pierres et de djérids. 11 eût été imprudent de sortir sans nos armes. Le jour de notre départ, nous fûmes obligés de faire une véritable charge sur un groupe nombreux qui nous fermait le passage, et nous évitâmes de traverser les bazars où nous aurions infailliblement été attaqués. Le pacha ne nous montra pas plus de bienveillance que les habitans ; il nous refusa une escorte, parce que la route que nous voulions suivre aurait exposé ses gens à trop de dangers. Nous invoquâmes en vain l’appui de nos firmans, nous ne pûmes obtenir qu’un simple cavasi. Notre but était d’abord de rentrer dans la vallée de l’Euphrate, pour déterminer l’endroit de son passage à travers le Taurus, et ensuite de descendre le cours du fleuve jusqu’à Pir. Cette excursion était remplie d’obstacles et de périls; le cavasi du pacha de Diarbekir, qui devait être notre protecteur, fut le premier à nous trahir. Il souleva contre nous toute la population de

d’ortent.

Tchermik ; nous ne dûmes peut-être la vie qu’à l’heureux effet de nos menaces sur l’esprit du gouverneur. Au moment où nous passions à cheval pour sortir de la ville, tous les habitans étaient montés sur leurs terrasses, et nous lançaient des pierres. Quelques coups de carabine tirés en l’air nous délivrèrent heureusement de ce guet-apens. Cinquante cavaliers résolurent alors de venir nous surprendre dans le village où nous allions coucher. Des indices certains vinrent par hasard nous découvrir cc complot et nous engagèrent à poursuivre notre marche durant toute la nuit pour échapper à ce nouveau danger. Lorsque nous eûmes dépassé le village convenu , notre guide refusa de nous suivre; comme il nous paraissait jouer un rôle dans le complot, il eut été dangereux de le laisser partir, nous menaçâmes de le tuer s’il restait en arrière. Il dut alors marcher malgré lui jusqu’à Soverak, à douze lieures de distance. Peu de temps après notre arrivée, nous vîmes paraître le cavasi , qui nous avait abandonné à Tchermik , et

qui s’était mis à la tête de l’expédition dirigée contre nous. Il voulait reprendre ses armes que nous lui avions enlevées dans un combat, et réparer l’outrage de sa défaite. Dans la crainte de nouveaux pièges, notre interprète alla chez le gouverneur, lui expliqua l’infâme traîiisoo du cavasi , et lui demanda une satisfaction qui nous avait été refusée par le mutselin de Tchermik. Après bien des obstacles, la réparation nous fut enfln accordée, et nous rendîmes les armes du cavasi. Gomme on s’informait avec maladresse du jour de notre départ , et de la route que nous devions suivre, nous conçûmes quelques soupçons, et pour tromper nos ennemis, nous nous procurâmes secrètement des guides, et nous partîmes au milieu de la nuit, sans que personne pût le savoir.

Nous n’échappions à tous ces dangers que pour en rencontrer d’autres dont les suites devaient être bien plus funestes. Nos guides, qui nous supposaient des trésors, et qui voulaient peut-être aussi venger leur compatriote , nous conduisaient au milieu des tentes curdes, et nous exposaient à la rapacité de ces nomades en vantant notre grandeur et nos richesses. Nous nous étions plaints plusieurs fois de cette imprudence , et il était convenu que nous n’entrerions plus dans aucune tente. Malgré cette convention, faite sous la foi du serment, le deuxième jour un sais qui était entré à notre service à Diarbekir, vint nous découvrir un projet d’assassinat que nos guides et des chefs curdes avaient formé contre nous. A peine étions-nous

informés de cet horrible dessein, qu’au débouché d’une petite gorge nous tombons au milieu d’une tribu ; nos guides se précipitent dans les tentes et ameutent les Curdes contre nous. Dans un instant nous sommes assaillis de toutes parts : la fuite était le seul moyen d’éviter la mort. Quatre de nous parviennent à se faire jour, et quatre autres tombent sous les coups des assaillans. N’ayant plus de guides , nous înarchoos au hasard, et par bonheur nous nous égarons; je dois dire par bonheur, car j’appris ensuite que cet incident nous avait seul sauvé la vie. Après notre fuite, des Curdes étaient montés à cheval pour courir sur nos traces ; en partant, ils avaient juré de nous trancher la tête , et de nous ramener jusqu’à la tribu les pieds attachés à la queue de leurs chevaux; mais la Providence, qui semblait veiller sur nous, nous sauva en nous faisant perdre la véritable route sur laquelle ]es cavaliers nous poursuivirent vainement. C’est au milieu de pareils dangers que nous traversâmes tout le pays, depuis Diarbekir jusqu’à Roiüii-liala.

Nous ne commençâmes à trouver quelque sécurité quedorsque nous eûmes rais i’Euphrate entre nous et ces nomades dont la barbarie est si redoutable; nous nous rendîmes ensuite à Alep, par Ayntabp sans avoir aucune fâcheuse rencontre.

Après avoir échappé à tant de périls, nous devions presque nous croire à l’abri de la mort : nous avions déjà oublié nos misères et nous ne pensions plus qu’au bonheur d’être arrivés sains et saufs à Alep , pour y prendre un repos si nécessaire à la suite de tant de fatigues et de privations , lorsque mon malheureux ami, épuisé par nos pénibles travaux, fut tout à coup atteint d’une fièvre violente qu’il n’eut pas la force de supporter et à laquelle il succomba en peu de jours. Jamais je n’éprouvai une si profonde douleur : je perdais en même temps le meilleur de mes amis et le seul compagnon fidèle de tous les dangers auxquels nous avions si miraculeusement échappé. Nos existences s’étaient tellement identifiées , que nulle perte au monde ne pouvait me causer dans cet instant une plus douloureuse impression. J’eus néanmoins assez de force pour supporter l’horrible isolement où me plongeait la mort de mon unique et malheureux compagnon. Il me sembla qu’il y aurait peut-être de la faiblesse à abandonner la tâche que nous avions entreprise ensemble ; et , malgré la triste et pénible expérience de nos premiers voyages , je voulus essayer de continuer seul une mission hérissée de tant de diificultés.

d’orient.

Je me proposai d’abord de remplir une importante lacune à travers les parties inconnues de la Syrie supérieure, de la Cilicie-Campestris, et de la Cappadoce. Les voyageurs européens suivent presque toujours la roule de Konieh. Je voulais éviter cette route et parcourir à l’est toute la partie de la Cappadoce, où le Sarus et le Pyrame rassemblent leurs alïluens.

Mon but était de me rendre d’Alep à Kaysar en passant par Marra et El-Bistàn. Ce projet semblait rempli de tant d’obstacles , que sur quatre-vingts cavasis du pacha, je n’en trouvai pas un qui voulût m’accompagner par ce chemin ; il n’y avait, d’après eux , que la route d'xVdana qui fût praticable. Pour ne pas me priver de l’appui presque indispensable d’un officier du pacha, j’eus l’air d’abandonner mon desseiiî, et je consentis à suivre d’abord la route d’Adana, me réservant de revenir ensuite comme je le pourrais par celle d’Ll-Bistân et , de Marra.

En sortant d’Alep, je me dirigeai d’abord sur Antioche. Après avoir traversé la petite rivière du Koéky on s’engage au milieu d’ondulations calcaires sans eau et sans verdure; on voit de temps à autre apparaître quelques villages disséminés, qui présentent l’aspect de châteaux en ruines; de hautes tours délabrées servent de forteresses ; les habitans s’y renferment pour se défendre contre les attaques de leurs ennemis ou pour repousser les incursions des tribus nomades; une grande partie de ces villages est occupée par des Ansariés, dont les habitudes de pillage sont un sujet de craintes continuelles pour les voyageurs. Au-delà des premières collines, on arrive dans une petite plaine cultivée par des Arabes qui, au produit de leurs champs, ajoutent aussi quelquefois celui de leurs rapines. On y remarque le village de Dana, situé sur un petit monticule où l’on trouve quelques débris qui indiquent remplacement d’un lieu ancien.

En quittant ce village, on va gagner une gorge étroite et sinueuse dans les montagnes qui séparent la plaine de Dana de celle d’Antioche, Ce passage est rempli de constructions en ruines; on y distingue surtout des restes de murailles, des portes et des voûtes bien conservées qui paraissent avoir appartenu au Bas-Empire; cette espèce de défilé conduit dans la plaine d’Antioche, à l’extrémité de laquelle on aperçoit ia chaîne boisée du mont Rhosus. A la sortie de la gorge , les montagnes s’ouvrent des deux cûtésen forme d’amphithéâtre, et alimentent de petites rivières qui se rendent dans le lac dont les eaux s’écoulent

ensuite dans l’Oronte; le chemin traverse quelques-uns de ces cours d’eau et passe ensuite sur de légers mouvemens calcaires , où l’on remarque des emplacemens taillés qui indiquent les lieux où les fondateurs des cités voisines sont venus prendre des matériaux.

A gauche, au pied de montagnes aux flancs arides et déchirés, on aperçoit sur le sommet d’un rocher les ruines d’un château qui semble appartenir à l’ancienne ïmma. A peu de distance, on traverse l’Oronte et l’on arrive bientôt à Antioche.

En quittant cette ancienne capitale des rois de Syrie, je passai de nouveau le fleuve et je remontai son cours jusqu’au bord du lac. La plaine qui le sépare du mont Rhosus est traversée par de nombreux ruisseaux qui forment plusieurs marécages, elle sert aussi de campement à des tribus nomades. Après avoir franchi les sommets élevés du Bèylân, j’ai suivi le rivage du golfe d’issus où je crois avoir retrouvé le lieu de cette célèbre victoire qu’Alexandre remporta sur Dari us. De la je suis bientôt arrivé dans les plaines de la Gilicie où j’ai visité Missis et Adana.

Les territoires d’Adana et de Tarsous ont presque toujours été gouvernés par des chefs particuliers; la population des divers districts qui en dépendent est en grande partie composée de Turkmènes , les uns sédentaires, les autres errans, et d’Ansariés, dont les émigrations se sont étendues depuis les montagnes de Latakié jusqu’à celles du Taurus. Les Turkmènes se divisent en un certain nombre de tribus soumises chacune à un chef dont l’autorité est respectée ; la paix est quelquefois troublée parmi ces hordes, et les intérêts particuliers font souvent naître des querelles qui se terminent presque toujours par la voie des armes.

Les Ansariés sont confondus dans les populations agricoles ; ils mettent un grand soin à se rapprocher des usages musulmans, comme pour ajouter encore aux mystères qui entourent leurs dogmes religieux. On raconte, dans le pays, les moyens que les pachas de Latakié ont quelquefois emplo^^és pour leur arracher des aveux sur leurs croyances mystérieuses; si l’on ajoute foi à ces récits, on aurait essayé tous les raffinemens de la cruauté sans jamais pouvoir rien obr tenir. Les montagnes qu’ils habitent dans la Syrie sont inabordables, ils paraissent craindre que le libre accès de leur pays ne mène un jour à la découverte de leurs dogmes religieux, et leurs retraites inaccessibles en protègent le secret autant que leur silence.

d’orient.

On conçoit que l’autorité de fa Porte s’exerce difficilement sur des

populations mélangées, qui forment comme de petits Etats indépendans au sein de l’empire; c’est pourquoi le grand -seigneur a presque toujours consenti à laisser le pouvoir à des chefs sortis de ccs peuples.

En quittant Adana, je me dirigeai vers leïaurus, pour aller reconnaître le fameux passage qui conduit de la Cappadoce dans la Cilicie ; je traversai d’abord une plaine fertile terminée vers le nord par des collines légèrement boisées, et après avoir dépassé ces mouvemens secondaires, j’arrivai dans un vallon inhabité au pied des grands rameaux de la chaîne taurique; c’est là que commencent les iiauts enchaînemens et les grandes forets. On s’élève par un chemin rapide où l’on trouve de temps à autre les restes d’une chaussée pavée qui conduit jusqu’à un gîte de caravane nommé Koiirloudjou-Khdn . Le chemin suit les divers contours d’un vallon sillonné par le lit d’un torrent, et dominé des deux côtés par des mouvemens arrondis, couronnés de chênes verts; on arrive ainsi Jusqu’à un col, au-dessous duquel se creuse un profond ravin encaissé par des escarpemens à pic qui le rendent inabordable ; au-delà de ces effrayans abyrnes, on voit s’élever les plus hauts sommets du Taurus; ses cimes mamelonnées sont presque toujours couvertes de neige, dont la blancheur éclatante contraste admirablement avec la végétation obscure des belles forêts qui croissent sur ses flancs rocailleux ; arrivé au bord des précipices , on tourne brusquement à droite et l’on remonte le ravin jusqu’à l’endroit où sa largeur permet de le traverser sur un pont jeté près de son origine ; le chemin suit alors le fond d’une gorge étroite qui n’est qu’un prolongement du vallon; à droite et à gauche, des masses énormes de rochers s’élèvent à pic comme de hautes murailles, . et terminent ce défilé par une issue tellement resserrée, que deux chameaux chargés ne peuvent y passer de bout.

Au-dessus des hauts escarpemens de gauche, on aperçoit les ruines d’un château qui défendait probablement ce passage ; il serait difficile, je pense, de n’y pas reconnaître ces fameux défilés connus des anciens sous le nom de Pyles ciliciennes ; c’est par-là que les grandes expéditions de l’antiquité entraient de Cappadoce en Cilicie. Une inscription grecque se remarque encore sur les rochers de gauche, et quoiqu’elle soit devenue illisible, son existence seule confirme l’importance de ce défilé ; au reste la description que nous en donne Xénophoa

COiUlESPONDANCE

est parfaitement d’accord avec les lieux dont je viens de tracer l’esquisse. Il rapporte que Cyrus, après avoir séjourné trois jours h Dana y se prépara à entrer en Cilicie par de hautes montagnes fort escarpées^ où il n’y avait que le passage d’un chariot, de sorte, ajoute-t-il, qu’il eût été facile d’arrêter son armée avec peu de troupes ; mais le roi Syennésis ayant abandonné les hauteurs, l’armée de Cyrus passa sans obstacle; Alexandre fut aussi heureux que le jeune Cyrus. Arrien dit qu’après la conquête d’une grande partie de la Cappadoce, le prince macédoDieo s’approcha du passage de la Cilicie, et que lorsqu’il fut arrivé à l’ancien camp de Cyrus, voyant le passage bien défendu , il laissa Parménion avec les troupes pesamment armées et partit vers le soir pour surprendre ceux qui le gardaient ; les enrîemis s’enfuirent à son approche , et le lendemain , à la pointe du jour, il passa avec toute son armée. Quinte-Curce parie d’un château surpris par Alexandre. Ne serait-ce pas celui dont j’ai indiqué les ruines? B’après le même auteur, Alexandre avoua qu’il aurait été fort aisé de l’écraser en faisant rouler sur lui des blocs de pierre ; il dit aussi que le déhié était dominé par de hautes montagnes et que quatre hommes pouvaient à peine y passer de front.

A la mort de Pertinax, Caïus-Pescennius-Niger qui commandait les armées d’Orient, proclamé empereur par ses soldats et obligé de disputer à Septime-Sévère ce titre dangereux , chargea Émilien de garder les défilés du Taurus ; il ordonna de les fortifier en construisant des murs dans le vallon, mais les eaux du torrent les emportèrent et ouvrirent un passage aux troupes de son compétiteur. Les armées de Niger furent d’abord battues près de Cyzicus, à peu de distance de la rivière du Granique, et ensuite auprès d’îssus, à l’endroit même où Darius avait été vaincu par Alexandre , comme s’il était dans la destinée de ces lieux qu’une première défaite éprouvée sur les rives du Granique dût être suivie d’une seconde dans les plaines d’issus.

Les difficultés que présente l’accès de ces étroits défilés ont accrédité dans ce pays un conte qui rappelle la réflexion d’Alexandre citée par Quinte-Curce. On dit qu’un visir qui allait prendre possession d’un pachalik de Syrie, s’étant présenté à ce passage , un fou qui se trouvait sur la hauteur le pria d’ordonner à sa musique de jouer quelques airs pour le faire danser. Le visir se refusa d’abord à cette singulière demande ; mais le fou l’ayant menacé de défendre l’entrée du passage en faisant rouler des pierres sur lui et sur sa suite , il fut

d’orient.

obligé de donner satisfaction à ce burlesque et redoutable ennemi. On ajoute que depuis ce temps tous les pachas qui traversent ce passage font jouer leurs musiciens en mémoire de ce bizarre évènement.

Au-delà desPyles de Cilicie , le vallon se prolonge encore jusqu’à l’origine du torrent qui le traverse. D’Anville a supposé que le passa ge d u Sariis à t ra V er s 1 a chai n e t a U r i q U e , fo rrn a 1 1 les P y 1 es c i I i c i e n n es ; mais cette opinion ne me paraît nullement fondée; c’est un simple ruisseau qui traverse le défilé ; le fleuve coule en dehors, du côté de l’orient. Après avoir franchi un col , on descend avec un cours d’eau dans une petite vallée comprise entre de hautes montagnes ; sur la rive gauche du torrent se trouve un gîte appelé Mélémendji-Khan^ On traverse quelques mouvemens secondaires placés entre deux: chaînes élevées, et l’on arrive dans un nouveau vallon dont les eaux appartiennent encore au bassin du Sarus; cet affluent s’incline à droite pour suivre une gorge étroite et profonde où se terminent les belles forêts du Taurus. Le chemin remonte ce vallon , et après l’avoir traversé sur un pont de pierre, il tourne à gauche avec un petit ruisseau, sur les bords duquel on rencontre le village de BêrikèlU-Madèn, où se trouvent des usines appartenant au grand-seigneur ; on y exploite des mines de plomb argentifère.

Je laissai Berikètli-Madèn pour reprendre le vallon principal qui se prolonge au-dessus de cette position. Les montagnes qui s’élèvent à droite du chemin conservent encore pendant quelque temps leurs formes grandioses et abruptes, tandis que sur la gauche elles s’abaissent graduellement et finissent par ne plus être que de simples collines. A. l’origine du vallon , on passe un nouveau col , et l’on descend avec un faible cours d’eau qui paraît aller se perdre sur l’immense plateau qui se déploie devant lui. On aperçoit dans un lointain horizon de légères collines qui ne paraissent pas avoir de liaison commune et dont les formes se distinguaient à peine à travers une atmosphère brumeuse. Au moment où les montagnes cessent, le terrain chaii ge brusquement de nature et de forme ; on remarque d’énormes blocs de rochers volcaniques et une suite de plateaux terminés par des escarpemens. Quelques villages bâtis au pied de ces rochers renferment des débris d’anciennes constructions, et présentent l’aspect de forteresses en ruines. Le pays prend alors l’aspect du désert, la végétation cesse entièrement et le sol se recouvre d’une teinte uniforme. Bientôt on arrive dans une plaine fermée d’un côté par un enchaînement de

CORllESPONDANCE

plateaux escarpés, et de l’autre par la partie occidentale de VArgée,

Cette célèbre montagne est couronnée de neiges éterneües. Sa nature volcanique et ses formes mamelonnées semblent annoncer qu’elle a été formée à une époque où la matière dont elle se compose n’était pas encore refroidie. La surface aride et brûlée de ses rochers accuse la haute antiquité de la révolution qui les a formés. Strabon rapporte que le petit nombre de personnes qui gravissaient la montagne, prétendaient découvrir, par un temps clair, le Pont-Euxin et la mer d’issus. Dans mon précédent voyage à Kaysar j’avais tenté une ascension pour vérifier ce fait , mais je ne pus parvenir à m’élever Jusqu’à la cime; les neiges glacées et les rochers à pic des.sommets m’ont présenté des obstacles insurmontables.

Strabon ajoute que la montagne est couverte d’une forêt qui peut fournir du bois aux pays environnans, et que le soi recèle des feux en plusieurs endroits. Aujourd’hui la montagne ne conserve aucun vestige de cette forêt. La nature du sol indique bien l’existence de feux souterrains, mais ils semblent avoir complètement cessé leurs éruptions. Le même géographe parle aussi de marais dont il sort des flammes pendant la nuit ; ces marais existent encore au pied du mont Argée , mais je n’ai point entendu dire qu’il en sortît des flammes. En longeant la suite des plateaux escarpés, on arrive à un petit bourg nommé Kara-Iîissar, situé au bas d’une colline terminée par deux sommets arrondis. L’un d’eux est recouvert par les ruines d’un ancien château. Quand on quitte Eara-Hissar , on traverse un cours d’eau qui va se perdre dans la plaine après avoir arrosé les jardins du village; le chemin continue toujours entre les escarpemens et la montagne. On remarque quelque culture , mais on n’aperçoit pas on arbre ; à mesure qu’on s’avance, la plaine se resserre entre les derniers rameaux de l’Argée , et de légères collines au milieu desquelles se trouve la petite ville à' Endjasou. Elle est située dans un profond ravin resserré par de hauts escarpemens sur lesquels se trouvent une partie des maisons. Un ruisseau traverse la ville et va ensuite se perdre dans des marais. Endjasou est fermée à l’entrée du ravin par une muraille flanquée de tours. Son enceinte est entourée de vergers et de terres cultivées.

Au-delà d’Endjasou on se rapproche de la partie septentrionale du mont Argée , que les Turcs nomment Erdjiz-dagh, Quelques contre-forts volcaniques se détachent de la montagne, et renferment

d’orient.

entre leurs bases de petites plaines marécageuses, ce sont peut-être celles dont parle Strabon. Ces marais sont traversés par des chaussées et des ponts en mauvais état que la négligence naturelle des habitans laisse encore dégrader tous tes jours.

Après avoir franchi un dernier col , on descend dans la grande plaine où est située la ville de Kaysar, l’ancienne Mazaca. D’après Strabon , Mazaca était située sur un sol peu convenable pour l’emplacement d’une ville. Elle manquait d’eau et n’était point fortifiée par des murs. Aujourd’hui il y a des fontaines et des bains. L’eau^ sans être abondante, sulfit à tous les besoins, et un grand nombre de maisons sont pourvues de puits. On voit dans la ville une petite citadelle entourée de fossés qui n’existait pas du temps de Strabon, et qui semble devoir être l’ouvrage des Sarrasins. Du côté de la plaine, on remarque les restes de très-belles murailles percées d’ouvertures dans la partie supérieure ; peut-être ont-elles appartenu à quelque édifice élevé du temps de la domination romaine.

Strabon dit aussi que le terrain autour de Mazaca est stérile et impropre à la culture , que le fond est pierreux , couvert de sable , et que plus loin le sol est plein de gouffres brûlans dans l’espace du plusieurs stades, ce qui oblige les habitans à tirer leurs vivres de pays éloignés. Aujourd’hui cependant, quoique le sol ne soit pas de la plus grande fertilité, il fournit suffisamment à la subsistance de la ville; il paraît donc que depuis Strabon, il s’est formé une couche de terruvégétale. 11 y a même dans les environs de Kaysar un assez grand nombre de villages dont le sol est très-fertile; et quelques-uns desi vallons au sud de la ville offrent l’aspect d’une riche végétation ; mais les parties les plus élevées de la plaine sont encore aujourd’hui recouvertes de produits volcaniques, et, par conséquent, sont demeurées, stériles. Quant aux gouffres brûlans dont parle le géographe ancien, ils pourraient avoir existé dans des ravins escarpés que j’ai traversés, à peu de distance de la ville sur la route d’El-Bistane. Ces ravins eu effet sont de nature volcanique, et doivent être attribués à quelque secousse intérieure ou au refroidissement delà matière. L’action des. volcans semblerait donc s’être encore manifestée au temps de Strabon,

J’arrivai à Kaysar par un beau jour du mois de décembre. Tout le sol était couvert de neige, et l’on apercevait le disque du soleil à travers un voile de brumes épaisses qui se coloraient de pourpre et

d’or. Les tours, les coupoles et les minarets de Kaysar brillaient d’uriQ YIII. 13

lumière douce et sans éclat; tous les objets étaient plongés dans une «atmosphère de vapeurs qui donnaient à leurs contours une incertitude gracieuse. C’était pour moi un spectacle nouveau de voir un pays d’Orient tout couvert des frimas du nord^ mais caractérisé par l’effet d’une lumière qui lui est propre. J’avais déjà vu le mont Argée et la plaine de Kaysar au milieu de l’été, mais ce tableau m’avait paru sans couleurs. Toutes les collines étaient brûlées, et les yeux fatigués par la chaleur et la lumière ne pouvaient s’arrêter nulle part : le même tableau , éclairé par un soleil d’hiver , se présentait sous un nouvel aspect qui me semblait avoir bien plus de charmes.

Kaysar se nommait d’abord Mazaca-ad-Argæum ; elle était la capitale des Cappadociens, et se trouvait dans un canton appelé Cilicie; les rois y faisaient leur résidence. Tigrane, roi d’Arménie, dans une invasion en Cappadoce, s’empara du pays de Mazaca et en transporta tous les habitans en Siésopotamie, où ils peuplèrent en grande partie la ville de Tigranocerte. L’histoire des anciennes guerres d’Orient nous offre plusieurs exemples de peuples vaincus et emmenés ainsi en esclavage dans des pays éloignés. Cependant Mazaca ne périt point, elle se repeupla, et dans la suite Tibère lui donna le nom de Césarée; mais Julien l’en déshérita, et lui fît reprendre celui de Mazaca, pour la punir du sacrilège que les chrétiens y avaient commis en détruisant les temples de Jupiter et d’Apollon. On ne voit plus aujourd’hui aucun débris de ces monumens.Les plus anciennes constructionssont quelques murs d’édifices qui remontent sans doute à l’époque de la domination romaine.

Strabon prétend que le Mêlas coule dans la plaine à quarante stades environ de la ville. Les sources de ce fleuve étant encore aujourd’hui ifreonnues, je les ai recherchées avec le plus grand soin, mais je n’ai jMS trouvé un seul cours d’eau qui lui appartînt, Strabon , d’Anville et tous les géographes ont placé les sources du Mêlas au mont Argée ; mais j’ai dû reconnaître que cette opinion était erronée en étudiant avec attention tout le pays qui avoisine cette montagne.

Je n’ai pas non plus rencontré les affluens de l’Halys que d’Anville ci d’autres géographes placent entre le Taurus et l’ Argée. Lorsqu’on q^^uitte les hauts mouvemens de la chaîne taurique pour déboucher sur le plateau de l’Asie mineure, on trouve seulement quelques cours d’eau peu considérables qui vont se perdre dans des marécages situés au pied.du mont Argée, Il est à remarquer que cette haute montagne,

d’orient.

placée au centre de l’Asie mineure et que l’on a cru devoir être le point de partage des tleuves qui se rendent dans les différentes mers, ne leur fournit aucun affluent. Ce fuit si contraire aux règles générales ne pouvait être constaté que par de scrupuleuses études topographiques. Les parties basses qui avoisinent la montagne sont comme des réservoirs où se réunissent les eaux fournies par la fonte des neiges et par les collines de Kara-Hissar et d’Endjasou. Je crois cependant qu’un des affluens de l’Halys prend naissance dans les marais situés à la base septentrionale du mont Argée.

Je ne passai que quelques jours à Kaysar de peur d’y être retenu ensuite par les neiges.

Ces notes , monsieur , vous sembleront bien arides , et je crains qu’elles ne le soient encore plus pour vos nombreux lecteurs, habitués à trouver dans vos lettres tant de richesse de style et de descriptions; ce sera pour eux comme le passage d’un pays pittoresque et varié à un triste désert. Je n’ai point eu la pensée de dessiner ici le pays que j’ai visité, encore moins celle de le peindre ; ce sont de simples notes que j’ai transcrites. J’espère néanmoins, monsieur, que vous les accueillerez avec indulgence, et que vous ne chercherez à y voir qu’un itinéraire tracé par un géographe qui a jalonné sa route de quelques noms et de quelques souvenirs, pour l’indiquer plus clairement.

Camille C allier.

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