LETTRE LXVII
wukMomm BE v*Emwsmxvm. nuEnsBio BArnsmovoss wm 1190 ,
BBPUIS aAlAIFOU JVSÇIPA UkOBIOte SU KtAMBEE.
Octobre 4830.
Il y a tant de poésie et d'histoire sur les rivages de l'Hellespont^ que l'imagination peut à peine suffire à tous ces souvenirs ; il y a tant de bruits de gloire autour de ces flots que nous traversons pour la seconde fois , que l'oreille du voyageur peut à peine tout entendre. Après les grandes ombres d'Achille et de Priam, de Xerxès et d'Alexandre^ d'autres ombres non moins glorieuses se dressent devant nous sur les rives du détroit. Frédéric Bar- III. 17
beroussc^ qui s'était signalé dans quarante ba-^ tailles , arrive à Gallipoli à la tête d'une grande armée; la mer d'Hellé, qui avait brisé le pont de Xerxès, incline ses vagues devant les bannières marquées de la croix de pourpre. Leduc de Souabe^ suivi de sa troupe , fut le premier qui passa le canal; l'empereur d'Occident traversa l'Hellespont avec le dernier corps d'armée, escorté d'un grand nombre de galères et de navires, au bruit des trompettes et des clairons. Les pèlerins d'Allemagne débarquèrent non loin de Lampsaque^ dans ces belles campagnes que nous avons parcourues , et qui contrastent d'une manière si frappante iavec la nudité et la teinte jaunâtre du rivage d'Europe.
Je crois faire une chose intéressante pour vous, en cherchant à connaître ici quelle fut la marche de l'armée de Frédéric depuis les bords de rHelle*»pont jusqu'à Laodicée ; vous aimerez à voir l'itiné^ raire des chevaliers teutons se mêler parfois à \^ route d'Alexandre et des Dix-Mille. Toutes les gloi-^ res sont sœurs dans l'histoire, et le voyageur qui rencontre sur le.même chemin le fils de Philif^ et Frédéric Barberousse , s'arrête avec un égal refi*" pect devant les deux drapeaux.
Nos chroniques commencent le récit de cette partie de l'itinéraire de Frédéric, en disant que les croisés germains laissèrent à leur droite la vieille Troie ; Frédéric, partant ainsi pour l'Asie, n'eut point sans doute la pensée d'aller visiter^
'commue Alexandre > les tombeaux d'Achille et dis
Patrocle; d'autres souvenirs que ceux de VllituU préoccupaient les héros de la Gi:oix ; qu'importait à nos chevaliers croisés le sépulcre du fils de Thétis? Le monde n'avait qu'un seul sépulcre glorieux i celui du fils de Marie.
L'armée dirétienne^ après trois jours de marché dans des chemins ruuéis et montueux^ dresse son camp près de la ville de Spigàst, sur les bords d'une rivière que les dironiqueurs appellent Di^a U existe sur les bords de l'Œsepus^ à trois lieues de la Propontide^ un bourg a]^pelé Biga» Comme il n'y a point de p dans la langue turque^ et que cette lettre est remplacée par \eh , les Osmanlis ont dit Biga au lieu de dire Piga ou Spiga. Bigà se trouve à quinze ou seize lieues de Gallipoli ; cette distance convient à l'itinéraire de Barberousse. La rivière que les chroniqueurs appellent Diga ser4 évidemment TOEsepus. Les pèlerins^ obligés d'a^ cheter des vivres dans cette ville , s'y arrêtent deux jours. Avant d^atteindre l'Œsepus, l'armée chré^ tienne ne put faire autrement que de passer le Gra^ nique ; il est même vraisemblable que les compa-* gnons de Frédéric traversèrent ce fleuve près du lieu où se rencontrèrent les années d'Alexandre et de Darius; mais Vous pensez bien que nos chroni-^ queurs n'ont point parlé du Granique ni d'Alexan'» dre. En suivant la marche des croisés germains^ oqi * se demande d'abord pourquoi ils ont pris une di«
à' Touest de Kirk-Agach pourrait être ce que le cfarcmiqueiir aj^Ue Calamar. Eirk-Agadi est une ville de dix ou onze miUe habitons Grecs ou Turcs^ bâtie dans une vallée y au pied d'une montagne ; elle est renommée par son commerce de coton , et envoie des caravanes à Smyme et à Stamboul. Le boUi^ de Soma^ renfermant environ cinq mille ha» bita|i^,9 moitié Grecs ^ moitié Turcs ^ s'élève au penchant d'une colline couverte de forêts de pins et de roches brunes et escarpées ; la plaine qui Favoisine , arrosée par le Cmcus y produit les plus beaux cotons de l'Asie ; elle est semée de villages qu'entourent des vergers et des jardins , et dans ses riches pâturages pâtissent toujours des trou'peaux nombreux. I^ pays a des kans y des kiosques et des fontaines pour la commodité des caravanes et des voyageurs ; chaque monument, chaque vallée qu'on y rencontre, attestent les bienfaits du gouvernement des Karasman-Oglu , dont le souvenir ne mourra point dans cette contrée.
Les croisés traversent une ville en ruines ap^ pelée Méléosy et s'arrêtent dans la cité ôHAyos; pendant son séjour à Ayos , Frédéric reçut de l'empereur grec une tente et une coupe d'or. Je crois pouvoir dire que cette cité d'Ayos n'est autre chose que Pergame; voici sur quoi je fonde mon opinion. Les voyageurs admirent encore aujourd'hui à Pergame les ruines majestueuses d'une église grecque qui porte le nom d'Agios ou d'Aiios ïhc'ologos (c'est
ainsi que les Grecs et même les Turcs appellent Saint-Jean l'évàngéliste) ; cette église était pendant le moyen-^àga la cathédrale de Pergame ;: searaijb^il impossible que Içs écrivains de cette époqae eus-^ sent donné le nom d'Aiios^ou d'Azios Théplogos à la^ cité dont le saint. évangéliste était comme le pa-^* tron ? Je lai$se à votre critique le soin de résoudre cette question. Vous savez ce qu'est maintenant l^ergame^ cette antique demeure des rois Attalides ; beaucoup de voyageurs en ont parlé avec de grands détails. J'ai ouï dire qu'à l'époque de la révolution des Qellènes^ les Grecs de Pergame souffrirent pré^Tque autant de maux que les Grecs d'Aivali.
L'armée d'Allemagne^ continuant sa route^ laisse a sa droite le mont Sipyle^ consacré par le temple de Cjbèle^ et Magnésie qui n'a pas cessé d'être une des principales cités de l' Asie-Mineure ; à leur gauche, les pèlerins auraient pu visiter le lac Gygée et de gigantesques tombeau:;: lydiens. Les vieux chroniqueurs ne citent ni le Pactole , ni l'Hermus que Frédéric d)ut cependant traverser. Ansbert parle d'une ville ^Alo&y par où passèrent les Allemands avant d'arriver à Philadelphie. Sous le nom ^Alos y Ansbert a voulu désigner , comme il paraît par d'autres chroniques , la. vieille capitale des rois lydiens , la cité de Sardes , dont l'importance était grande au moyen-àge y mais qui maintenant n'offm plus que des ruines. Philadelphie , dernière ci lé grecque , frontière des Turcs / ne fiit point hospi-
talièrc pour rarmée des Francs j elle lui refusa des vivres et traita les pèlerins en ennemis. Des chevaliers , irrités d'un tel accueil , enfoncèrent une des portes de la ville, et blessèrent plusieurs Grecs ; d'autres croisés lancèrent des flèches ou des pierres du haut des murailles, et ces tentatives belUqiieuses ne cessèrent que par l'intervention de Frédéric, Au temps de Strabon , Philadelphie n'avait pas de murailles ; il parait , d'après le récit des chroniqueurs , que cette ville était fortifiée à l'époque du passage de l'armée de Frédéric. La ville turq[ue d'Ala-Cher occupe la place de l'antique cité d'AtI»» lus-Philadelphe. Ce coté de l'Asie a été jusqu'ici fort peu visité par les voyageurs ; on connaît les cotes de Pergame et de Magnésie , mais on ne s'est point avancé dans l'intérieur du pays.
En allant de Philadelphie à Laodicée , les croisés rencontrèrent des montagnes difficiles , où périrent beaucoup de leurs chevaux; ces montagnes soi^t celles de Messc^s ^ traversées par une ancienne route qui mène à Tripolis. Les croisés foulèrent les ruines de cette dernière ville^ qui consistent en un théâtre et en restes d'anciens édifices ; près de Tripolis se voit un village appelé Cccsehemdjé ; c'est là que le Méandre débouche dans les plaines de Laodicée. Le lendemain , les Allemands virent les ruines d'Hierapolis. Ijes magnifiques débris de cette antique cité ne frappèrent pas beaucoup le chroniqueur Ansbert , car il se borne à prononcer le
nom de la ville tombée^ et tout ce qu'il saiC d'Hiérapolis y c'e$t que là fut martyrisé l'apôtre saint Philippe. Les restes de cette ville atttirent encore l'attention des voyageurs ; on y voit deux théâtres, deux temples en style corinthien, des bains d'eaux minérales et un grand nombre de sarcophages revêtus de festons et de têtes de béliers ; ces ruines sont répandues sur le penchant méridional d'une montagne , à deux heures au nord de Laodicée ; Hiérapolis a fait place au pauvre village de Pcanbouk-'Kalessi. L'armée chrétienne passa le Lycus, que le chroniqueur Ânsbert appelle Mœander minor (le petit Méandre). « L'armée, dit Ânsbert, se trouva au milieu d'une charmante vallée remplie de myrtes , de figuiers , de cardamones et d'une foule d'autres arbustes ; nous parvimes ainsi à Laodicée , où les vivres ne nous manquèrent point, w
Je suspends ici l'itinéraire de l'empereur Frédéric i dans peu de temps , je visiterai les rives du Méandre , et je suivrai les croisés germains depuis Laodicée jusqu'au mont Taurus.
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talièrc pour l'armée des Francs j elle lui refusa des vivres et traita les pèlerins en ennemis. Des chevaliers j irrités d'un tel accueil , enfoncèrent une des portes de la ville^ et blessèrent plusieurs Grecs ; dTautres croisés lancèrent des flèches ou des pierres du haut des murailles^ et ces tentatives belliqueuses ne' cessèrent que par nntervention de Frédéric. Au temps de Strabon , Philadelphie n'avait pas de muiailles ; il parait , d'après le récit des chroniqueurs^ que cette ville était fortifiée à l'époque du passage de l'armée de Frédéric. La ville turque d'Ala-Cher occupe la place de l'antique cité d'Attalus-Philadelphe. Ce coté de l'Asie a été jusqu'ici fort peu visité par les voyageurs ; on connaît les cotes de Pergame et de Magnésie ^ mais on ne s'est point avancé dans l'intérieur du pays.
En allant de Philadelphie à Laodicée , les croisés rencontrèrent des montagnes difficiles , où périrent beaucoup de leurs chevaux; ces montagnes so^t celles de Messogis , traversées par une ancienne route qui mène à Tripolis. Les croisés foulèrent les ruines de cette dernière ville, qui consistent en un théâtre et en restes d'anciens édifices ; près de Tripolis se voit un village appelé Casehemdjé ; c'est là que le Méandre débouche dans les plaines de Laodicée. Le lendemain , les Allemands virent les ruines d'Hierapolis. Les magnifiques débris de cette antique cité ne frappèrent pas beaucoup le chroniqueur Ansbert , car il se borne à prononcer le
nom de la ville tombée^ et tout ce qu'il saiC d'Hiérapolis y c'e$t que là fut martyrisé l'apôtre saint Philippe. Les restes de cette ville atttirent encore l'attention des voyageurs ; on y voit deux théâtres, deux temples en style corinthien , des bains d'eaux minérales et un grand nombre de sarcophages revêtus de festons et de têtes de béliers ; ces ruines sont répandues sur le penchant méridional d'une montagne , à deux heures au nord de Laodicée ; Hiérapolis a fait place au pauvre village de Pam" bouk-Kalessi. L'armée chrétienne passa le Lycus, que le chroniqueur Ansbert appelle Mœander minor (le petit Méandre ). « L'armée , dit Ansbert, se trouva au milieu d'une charmante vallée remplie de myrtes , de figuiers , de cardamones et d'une foule d'autres arbustes ; nous parvimes ainsi à Laodicée , où les vivres ne nous manquèrent point, w
Je suspends ici l'itinéraire de l'empereur Frédéric; dans peu de temps, je visiterai les rives du Méandre , et je suivrai les croisés germains depuis Laodicée jusqu'au mont Taurus.
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LETTRE LXVlih
Tënédôs , 20 oetobre^l 833^..
En entrant dans le port , nous avicNis à nôtredroite, la citadelle avec ses tours élevées , devant nous la petite ville de Ténédos , bâtie sur un coteau. Nous avons voulu voir d'abord Fagent consulaire de France ; un Grec nous a conduits dans le haut de la ville ; après avoir traversé une rue étroite , sale et déserte , nous sommes entrés dans une petite maison délabrée , dans une véritable masure, où nous avons trouvé il signor Demercuiiy étendu sur quelques planches recouvertes de la moitié d'une natte. // signor Dermerani représente le royaume de France à Ténédos.
chevaux et d'ànes; sous le nom barbare d'Aveloaica^ il &ut ici reconnaître le Tarsius; les ; croisés purent le prendre pour un grand fl&wcy parce qu'ils le tra«^ Tersèrent dans la suson du printemps^ où la fonte des neiges de l'Ida grossit les rivières et leur donne l'impétuosité des torrens. L'armée chrétienne eut à réprimer l'audace d'une troupe de Grecs qui attaquaient fréquemment les pèlerins sans armes y et. dépouillaient ceux qu'ils avaient tués. Les croisés.j^ dit une chronique^ se trouvaient sur la terre des, scorpions^ dont la tête n'a rien qui inspire la crainte^ mais qui piquent avec la queue. Les Al^ lemands rencontrèrent sur leur passage deux viHes> dont la première est appelée par les chroniqueurs Ypomenonj et la seconde Archangelos, puis un cfalH teau dont ils ne disent point le nom. Je ne sais quelles cités modernes pourraient nous représenter les deux cités grecques d^irpomenon et d'Archan^ gelos^ je ne sais quelle masure ou quel caravansérail pourrait marquer la place de ce château sans nom. Je vous .dirai seulement que les pèlerins avaient alors tourné leur direction du côté du sud. Le chroniqueur Ansbert, en poursuivant l'itinéraire de Frédéric, cite une ville appelée Sychemn, placée dans les montagnes , et un bourg nommé Calamor; l'armée perdit deux chevaliers dans les montagnes de Sycheron, Nous retrouvons sur cette route Kirk-Agach qui correspondrait à l'emplacement de Syclieron; le bourg de Somma , à trois lieues
dans File quelques serpens dont la forme pût rappeler les traditions de l'épopée ; il signor Demerani m'a dit qu'il n'avait jamais vu le moindre reptile dans ses courses ; il faut conclure de là que les serpens sont tout à fait de l'invention du poète. Sur un des sommets de File, vers l'ouest, on nous a montré un bouquet de bois; derrière ce sommet couvert de bois, sont deux rochers nus qui bordent la mer 5 c'est là que se cacha la flotte des Grecs, la veille du sac d'Ilion. J'ai interrogé là -dessus le consul français, tnais ses connaissances historiques ne remontent pas si loin.
Après avoir parcouru une partie de l'île, nous sommes descendus dans la ville. Cette ville est petite et mal bâtie ; elle n'a pas trois mille habitans, avec la garnison du fort, et c'est là toute la population de Ténédos ; car dans les autres parties de l'île, il n'est pas un seul lieu qui soit habité. La ville compte à peu près autant de Grecs que de Turcs. La cité a une mosquée et une église; les deux religions s'accordent assez bien ensemble ; il y a quelques mois que la Porte a mandé à Stamboul quatre primats de Ténédos, pour savoir si les Grecs avaient des plaintes à former; les primats ont répondu que la population grecque de l'île était contente du gouvernement; le pays n'a aucun genre d'industrie; quand leurs vendanges sont finies, les bourgeois de Ténédos n'ont plus rien à faire, et passent leur vie au café. // signor Deme-
*L îx-,
nmî nous a présentés aux notables du lieu^ assem" blés autour d'un mangaly espèce de brasier auprès duquel on se chauffe en hiver. Les Grecs de Ténédos ne ressemblent point à ceux que nous avions vus sur les côtes d'Asie ; la révolution de Morée ne les préoccupe point ; ils paraissent plus tranquilles et plus heureux.
Gomme la nuit approchait^ j'ai songé à regagner notre petit navire génois. Le consul de France a voulu m'accompagner; chemin fisdsanty il m'a dit qu'il appartenait à une famille noble de Venise, et que depuis trente^ix ans^ il était per la nalione francese; comme il parlait toujours italien, et que cette langue ne m'est pas familière, je lui ai demandé pourquoi il n'avait pas appris le français. — Pour acheter une grammaire, il lui aurait fallu délia moitefto, et la monetta lui avait toujours man-^ que. — 11 a fini par m'avouer qu'il était pauvre comme Job , et qu'on l'abandonnait dans sa misère. C'est une pitié, mon cher ami, que de voir cette diplomatie française de lllellespont et des îles. J'avais déjà vu aux Dardanelles un drogman du consulat français, qui ne paraît pas mieux traité que ce pauvre Demerani ; c'est le fils de l'israélite Germano qui avait aidé M. de Choiseul dans ses recherches; vous voyez, me disait-il, en me montrant les lambeaux dont il était couvert , comment on traite le fils de celui qui a trouvé le tombeau du grand Achille.
J'aurais bien voulu retenir à souper il signor Ûeme^ rani ; mais plusieurs raisons s'y opposaient ; d'abord y nous n'avions que peu de provisions; ensuite il faut TOUS dire que je n'ai qu'une petite chambre qui n^a tout au plus que cinq ou six pieds carrés^ et dans l^iqu^Ile plusieurs personnes ne peuvent se trouver* ensemble; je suis bien sûr qu'Ulysse et ses coni-i pëgnons se trouvaient plus à l'aise dans le hmeux cheval d^EpeUs; la place est même si peu cotn*^ mode^ que je sai$ obligé de suspendre ma lettre j et je laisse à M. Poujoulat le soin dé.témnqier moii récit. Qomw^ il ^t re^jé à terre , il pourra vous parler du corps diplomatique de Téné4os qu'il n^a point quitté y et dont il a été par£auitemenl reçu.
P. S. Pendant qtie M. Michaud était enferniê dans son cheval de bois, comme il vient de vous lé dire lui-même , moi, qui ne puis trouver du sommeil dans un navire, je suis resté avec les ttois consuls de Ténédos- Le représentant de la France , déjà csaasé par î'ège , porlbe avec peine le poids de ses treiite*«ix ans de service ; son bonnet noir , et son man-< ^eau.^is, tant Boit peu usés , seqibleraient, commef lui, aspirer à la retraite. Le consul de Sardaigne est moins misérable que notre consul ; les armes de «on souverain brillent sur la porte de sa cabane de pierre; il ne s'est jamais occupé de savoir dans quelle partie du monde se trouve la Sardaigne > mais il est consul sarde; il ne jette que des yeux
superbes sur ce pauvre peuple de Ténédos, et le roi Ténès qui donna son nom à Fîle^ était moins fier que lui. Le Grec qui représente la Russie et la Hollande^ est le plus* riche et le plus puissant des trois consuls; il est comme le chef de la diplomatie de Ténédos^ et c'est à lui qu'aboutissent les grandes affaires {c'es%-4-dire les fournitures de vin aux amba^ sades d'Efurope établies k Péra ). Sa maîsqn est la plus beHje de la ville ^ et son écusscdfi consulaire qu^I'fâit i^epeindre trois fois par an^ plus large et :p}tis bi^IIânC que l'écusson sarde ^ plu^ propre que -cdiiïi tde f-ranee^ annonce aux passant qu^ ls^,réside la représentation d'une piissance du premie^r ordre ; c'est dans la maison du consul de Ku^^ip q^e j'ai eu l'honneur de passer les deuxixiiits cpii vien-nent de s'écouler; un matdiasisur une natte était mon lit ; des confitures grecques ^ des figues,. de3 raisins secs et le vin da cru, composaient mon festin du soir; le consul avait mis son manteau Torûge et s'était coifff^ de son plus beau turban ; sa femme avait déployé ses robes les plus jiches^ pour donner plus de solennité à la réception d'un voyageur européen ; il ne s'agissait de rien moins que de fhdnneuv de la Russie^ et la gldire moscovite eikt ^souffert quelque chose ^ si , dans une pccasion semblable^ ime fxarure fût restée 4ans l'armoire, et si un seul diamant n'eût |>aa été ^alé bu granc^ jour.
Ténédos^ comme vous le savez déjà^ a un café y
rendez- vous dés habitans grecs et turcs. Cest là qu'on raconte les histoires des pays voisins^ qu'on parle des affaires, et des navires qui passent et repassent dans l'Hellespont; c'est là que coulent sans cessie les flots dorés de la liqueur d'Orient^ et que lé divin chibouk laisse échapper nuit et jour sa fumée odorante. MM. les consuls fréquentent assidûment ice lieu de réunion^ car on ne connaît point ici de manière plus économique de passer son temps ^ et chacune de leurs excellences peut y rester toute la journée^ entre la pipe.et.lje café^ avec le iiuin^a/ à discrétion^ pour cinq ou six paras ^ qui ne font pas un sou de notre monnaie. C'est là aussi que j'avais coutume de me rendre^ pour m'entretenir avec les consuls , et me mêler avec les no^ tables et les conteurs de Ténédos. MM. les consuls et moi^ placés ensemble sur une estrade élevée^ entourés d'une trentaine d'insulaires^ qui avaient lés yeux attachés sur noùs^ nous avions l'air d'être venus là pour prononcer quelque harangue; je crois qu^avec un^u d'imagination^ od eût pu prendre le café • de Ténédos pour un forum ou un aréopage.
On m'a d'abord questionné sur la révolution de Paris; je n'en savais guère plus là-dessus que les Çrirecs de Ténédos; MM. les consuls me demandaient des nouvelles • de la dynastie qui venait de monter sur le trône du dernier roi ; c'est sans doute, me disaient-ils, la famille de Bonaparte; j'ai ré-
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pondu x|Ue Napoléon Bonaparte une fois piort, tout était fini pour sa race ^ que son fils était re* tenu dans la Germanie^ et qu'il n'y avait jrfus de main assez puissante pour manier l'épée de rem-* pereur. Les paroles ne suffisent point pour peindre la surprise de tou^ les consuls et de tous les bourgeois de Ténédos quand je leur ai dit que les Boui> l^ons exilés avaient été remplacés par d'autre^ Bourbons leurs parens. Le consul de France n^e pouvait lui-même s'expliquer une semblable révolution; il n'avait pas eu connaissance de rékction du peuple et du vœu àe la nation ; les politiques de l'île de Tériés n^étaient pas assez avancés dai)s la science constitutionnelle^ pour comprendre le% attributions d'une chambre des députés^ et pour savoir tout ce qu'elle peUt faire dans un changement de dynastie. ï)u reste ^ notre discussion sur €e point a fini par des lieux communs qu'il e^t inutile de répéter, et MM. les consuls^ croyant qu'ii n'était pas convenable de parle!* devant moi dé la révolution de France , sans rendre hommage à sa ^oire, se sont mis à crier comine^^pour me faire honneur : Fim /a Ubertal vwa la liberta/
Puis^ par une transitioa qui ne vpus par^aitra peut-être ipas naturelle ; « Quelle belle lan^e qiie la langue française ! s'est écrié le consul sarde eii mauvais italien ; combien j'aimerais à savoir la parier ! » Les autres consuls ^ qui n'en savent pas plus que lui^ étaient tout à ftiit d^ son ayis; (7 sigmr m. i8
Demeranij chargé de représenter toutes les gloire^r de la France, parmi lesquelles on peut bien compter ïa langue de Racine et de Fénélon , renchérissait sur tout ce que les autres avaient dit, avec ùù enthousiasme qui lui aurait mérité les éloges de vos trente -neuf confrères. Ici le consul de Russie fïl'a fait part du projet qu'il avait formé d'aller à Pariis ; il espérait rapporter de son voyage la science^ la liberté, le bonheur, et surtout une bonne quantité de mots français. « Ma femme, me disait-il, cherche à me détourner de mon dessein 3 mais je veux qu'elle m'accompagne j je destine pour cela quatre cents thalaris (deux mille francs). » Je l'ai beaucoup encouragé à suivre son projet ; je lui ai parlé des avantages qui pouvaient en résulter pour lui et pour les habitans de Ténédos; il m'a répondu qu'il était tout à fait décidé, et nous nous sommes promis de reprendre à Paris notre discussion sur la langue française qu'il serait alors plus à portée d'apprécier.
Tels ont été, le premier jour, nos entretiens avec les consuls de Ténédos^ le lendemain, réunis encore dans le café^ nous avons traité d'autres sujets. Cette fois-ci, j'ai laissé Fhistoire du temps présent pour parler à mes hôtes d'un passé qui fut un peu leur histoire. J'ai prononcé devant eux, en face du rivage troyen^ les noms de Priam et d'Hector, d'Agameinnon et d'Àchillé; les consuls et les Grecs qui m'écdutaient, connaissaient le nojii de Troie, de
cette Troie nouvelle que fit bâtir Alexandre au bord de la mer; mais Tan tique ville d'Assaracus, mais tous les héros d'Homère , le siège et la destruction d'Iliori, toutes ces mer>^eilles des temps héroïques n'avaient jamais frappé leurs oreilles ; à plus forte raison ignoraient-ils que deux serpens fussent partis à cette époque des rives de Ténédos pour dévorer un prêtre de Minerve-Uias , et que la flotte des Grecs , sortie de l'embouchure du Scamandre , se fût cachée derrière la côte occidentale de leur île, la veille de la prise de Troie 5 tout ce qu'ils savaient en fait d'histoire des temps passés, c'est que les Russes, à la fin du siècle dernier, avaient fait une descente dans l'île^ et que le pays n'avait point en- (core réparé les ravages qu'ils y avaient causes. Voilà quelles ont été mes conversations avec les représentans de l'Europe à Ténédos , au milieu du plus pauvre des peuples, et sur le rivage le plus triste qu'on puisse voir dans les contrées où noua sommes. '
no^Fip HP TïbaciçpfOf 0, wtTwi.jl^$i.
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Q^pies (j^uiptiiçyp jip rpiçl^^, qui ^giphlejat ,pl«çé^
lîipvteibfis?ffd pltttQt q|iç,p*r la H^ipa de« hamipe^;
gurde^fsu^ dp <ceç rçicheirjs, fes £io;;s d.e la mer ï^gée*
b<mdi$«aiçat et .]reto||[d)M^^^P écijwp; e^we promenant sur ie pont de notre navire^ j'ai pu rçpçiQ-
naître à loisir l'exactitude de Virgile^ lorsqu'il dit de ce port situé en face du rivage de Troie ^ maiefida carinis.
Quand nous sommes partis^ le ai octobre au matin y la mer était encore très-agitée ; nous ne perdions pas de vue le Gargare où les tristes frimas ont remplacé l'hyacinte, le lotos et les autres fleurs qui ornaient la couche de Jupiter et de Junon. Nous avons pu revoir^ en suivant la côte, les forêts de
chênes velanèdes que nouts avions traversées dkns( notre route dti cap Lectos à ht source dtt SttaitnaiKfre ; BOUS avons revu tes plaides 6t les vallëes at'rosée^ par la rivière de Toula, et les coflinés ôà? se tWuVef bâti le joli village de Kiolafli; tou^ ees panf^sagesi aperçus de la mer et dans une autï'e saison y tkom apparaissaient sous un aspect nouveau. Lèvent nous emportait avec rapidité , et trois heutes après notre départ de Ténédos, notis étions dans la i*ade de Baba.
A peine débarqués^uf la rivé, nous aVoiis grâVi à là hâte là montagne sur laquelle la ville est bâtie. Nous étions im]patiéns de revoir urie cité dbrit noUs n'avions pas perdu le Souvenir, et i\o\is y avdms tout retrouvé, comme nous Faviotii Tàissé. C'est toujours la même garnison qui , là nuit , jette des cris d^alarihes de quart d'heure en quart d'hetire ; c'est toujours la même musique, ou plutôt le même charivari turc dans le château; c'est te métnë ihu&zin dont la voix aéricfnne appeHé 1^ âdèlei!^ àr là prière; dans le café où notis avions logé, <tè sbnt toujours les mêmes figures, qtii restent Bt^ âved là même physionomie et dans une attitude iittithobrlé comme les personnages d'un tableau d^îstoiré: l^oils n'avions pas renoncé îiVoii* lies mliieS d'Asî^ds'; mais cette fbisies précautions étaient iirises;oii^dcls avait dbrthé le libni turc cjiiè pointent aujoutd^hui les ruiîies de iWieniië vîllé; c'est* le Vîlfe^dëBHt^ ram; à liotré prertiièr passif^ ^ nôilèf avîott^ pSrtë
HiAssoê et personne ne nous avait compris ; le village de Beyram était connu de tout le monde ; il est situé sur la côte du golfe d'Adramytte^ à cinq QU six lieues de Baba. Nous avons eu d'abord la pensée d'y aller par mer; mais le vent était contraire; pour ne pas perdre trop de temps ^ il a été décidé entre nous que M. Poujoulat ferait la route par terre, et qu'il suivrait la cote jusqu'à Beyram; pour moi, je regrettais que mes forces et mon état de santé ne me permissent pas de faire cette course pénible. Il a fallu me résigner; mon jeune compagnon est parti avec un Grec de Baba, et je suis revenu tristement dans notre navire génois, qui avait jeté l'ancre à quelque distance de la côte.
J'espérais que M. Poujoulat serait de retour le lendemain a3 octobre et que nous repartirions ensemble, pour reprendre la route de SmjTne . Lorsqu'il a été parti, j'ai passé toute la journée à regarder les rochers déserts du rivage, et les navires que le vent poussait dans la rade ; à l'approche de la nuit, le vent spufflait avec plus de violence ; nous éprouvions des roulis insupportables ; une de nos ancres s'est cassée, et notre frêle embarcation risquait d'être jetée sur la rive ; la journée du 22 a commencé sous ces tristes auspices. Nous attendions le retour de M. Poujoulat, et je ne perdais pas de vue les chemins par lesquels on descend des montagnes ; personne ne paraissait ; le vent du midi qui soufflait avec force, nous portait vers la côte; notre position
«devenait dangereuse j le capitaine m'a déclaré que nous allions faire naufrage , si nous ne prenions le large ; j'ai consenti à ce qu'il s'éloignât de la rive^ espérant que le vent changerait et que nous pourrions revenir dans la journée. Toutefois, comme l'orage pouvait nous entraîner, j'ai pris le parti d'envoyer par un canot un billet à l'adresse de M. Poujoulat; ce billet devait attendre au café de Baba mon jeune compagnon, pour l'avertir que les vents nous avaient emportés , et que nous reviendrions bientôt ou que nous l'attendrions dans un port de l'île de Mételin. A pein^ les matelots qui avaient porté mon billet, sont-ils rentrés dans le navire, que la tempête est devenue plus forte, et que nous avons bientôt perdu de vue la côte d'Asie ; après avoir essayé vainement de lutter contre les vents et les vagues en courroux, nous avons été poussés dans le canal de Mételin ; la journée était déjà fort avancée, et nous étions vers les cinq heures du soir à sept ou huit lieues du point d'où nous étions partis; la ville de Mételin ou de Castro se présentait sur la côte de l'ancienne Lesbos. On nous avait dit que les parages où nous nous trouvions étaient infectés de pirates et de brigands qui <îouraient le long des côtes dans des barques; d'un autre côté, les vents contraires ne nous permettaient plus de regagner Baba. Nous n'avions rien de mieux à faire que d'entrer dans le port qui se trouvait devant nous ; mon premier soin, en débar-
<^ant^ a été de me rendre chez l'agent consulaire de France^ et d'énvojer un çxprès à Baba^ pour avertir M. Poujoulat que nous l'attendions à Métélîn.